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Notes de lecture 2016, Nouveautés

Note de lecture : « Ce qui nous sépare » (Anne Collongues)

L’intimité et l’humanité dévoilée de sept passagers d’une rame de RER. Un premier roman formidable, sensible et bienveillant.

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Ce qui nous sépare

Pour s’échapper d’un enfermement en tête-à-tête avec son nouveau-né devenu insupportable, Marie choisit un RER au hasard et, tandis qu’elle l’entend approcher le quai, se lance dans un sprint effréné pour attraper ce train. Épuisée, elle s’assied et presque aussitôt s’endort. Alain monte ensuite, lui qui a laissé derrière lui le soleil provençal et les nuits d’observation des étoiles pour la pénombre sinistre d’un appartement parisien.
Sept passagers se croisent ainsi dans le roman d’Anne Collongues, dans ce RER presque vide qui traverse la banlieue sous un ciel gris de février ; une femme filiforme, surnommée Cigarette, qui à quarante ans n’a pas réussi à larguer les amarres, et à s’éloigner du bar-PMU parental où elle a été élevée, Chérif, un jeune issu d’une cité, employé depuis quelques mois par la ville de Paris pour l’entretien des espaces verts et qui rentre, gelé après une journée passée dehors et en manque de cigarettes, Liad, un jeune israélien qui a grandi à un jet de pierre de la bande de Gaza, à peine débarqué en France à l’issue de son service militaire, Frank, râleur, aigri et paranoïaque, en colère contre tout, sa femme, ses enfants et contre ce RER qu’il est contraint de prendre depuis le retrait de son permis de conduire, et enfin Laura, qui se rend comme chaque mardi vers un hôpital pour rester au chevet d’un patient dans le coma.

Bercés par les mouvements du RER, influencés par les paysages indifférenciés de banlieue qu’ils traversent, les personnages esquissés par touches prennent de l’épaisseur au fil de l’avancée et des soubresauts du train, des ombres et des lumières projetées dans le wagon, de la valse des regards qui se croisent et s’évitent. Avec les monologues intérieurs et les micro-événements du trajet se dévoilent l’intimité et les points de basculement de l’existence de chacun de ces passagers qu’une simple banquette sépare, descendants lointains du narrateur de «La modification» de Michel Butor.

«Le quai est dépassé et l’obscurité extérieure revenue fait réapparaître sur la vitre le reflet à l’instant disparu de Marie, l’arc de ses cernes et la douceur de son visage. Alain baisse les yeux pour ne pas croiser son regard, pour ne pas déranger l’intimité que, dans cet espace commun, chacun s’aménage sur son siège en plongeant le regard à l’extérieur, faisant abstraction de l’autre tout proche, de l’inconnu à côté dont on s’est mis le plus loin possible et qu’on fait semblant de ne pas voir.»

La destination du RER est sans importance, les lieux traversés se ressemblent tous, «villes sans commencement ni fin, qui se fondent les unes aux autres, grises, maussades», seul le trajet compte. Là où Jane Sautière évoquait le voyage d’une existence au gré de ses stations, de train, métro ou RER notamment, dans «Stations (entre les lignes)», tout est mouvement et flux dans le roman superbement construit d’Anne Collongues, va-et-vient fluide entre les monologues intérieurs et les paysages en mouvement, qui emporte le lecteur dans un trajet qui prend l’apparence d’une danse légère et tragique, comme l’existence.

«Elle avait oublié à quel point il est agréable de s’asseoir dans un train, de se confier au mouvement, l’apaisement instantané que procure ce détachement ; le fauteuil rend spectateur et la vitesse léger. Ses yeux laissent fuir tout ce qui passe, habitations, rues, ronds-points, commerces sans rien chercher à saisir, recommencement de ville dont il n’y a que le nom qui change, qu’un seul mot communément désigne et annule : banlieue.»

Je vous recommande l’entretien d’Anne Collongues avec Frédéric Fiolof sur La Marche aux pages, au sujet de ce  premier roman paru en mars 2016 chez Actes Sud, à découvrir ici, et la belle chronique d’Alain Nicolas pour l’Humanité ici.

Anne Collongues

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À propos de Charybde 7

Une lectrice, une libraire, entre autres.

Discussion

Une réflexion sur “Note de lecture : « Ce qui nous sépare » (Anne Collongues)

  1. Butor, Sautière… on a pensé aux mêmes références en lisant Ce qui nous sépare ! Votre recension est sensiblement du même avis que la mienne https://femmesdelettres.wordpress.com/2016/04/16/anne-collongues-ce-qui-nous-separe-mars-2016/

    Publié par Femmesdelettres | 21 juillet 2016, 10:13

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