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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Chaos calme » (Sandro Veronesi)

Depuis un banc public, affronter les cyclones du deuil impossible et de la futilité économique.

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Publié en 2005, traduit en français en 2008 par Dominique Vittoz chez Grasset, ce roman fut celui de la consécration pour l’Italien Sandro Veronesi, avec le prix Strega l’année suivant sa parution, et le prix Femina étranger l’année de sa publication en France.

Pietro Paladini, le solide n°2 de la très importante filiale italienne d’un grand groupe mondial de communication, d’origine française, vient juste de perdre Lara, avec qui il allait se marier après une dizaine d’années heureuses de vie commune. Une fatale rupture d’anévrisme, alors qu’il était sur la plage, avec son frère, en train – tragique ironie du sort – de sauver deux inconnues en cours de noyade au milieu des rouleaux, et le voici veuf, seul avec sa fille Claudia et ses dix ans, alors que son entreprise amorce une fusion titanesque avec un groupe américain. Avec la compréhension initiale de toutes et de tous, au lieu de « reprendre une activité normale », il se met à passer toutes ses journées, entre 8 h 00 et 17 h 00, devant l’école de sa fille, devenant rapidement un étonnant pôle d’attraction et de révélation pour des têtes connues comme pour de parfaits inconnus.

Pour nous distraire, Claudia et moi avons joué à « Malheureusement » avec le GPS : nous avons entré comme destination l’adresse de l’école, puis nous avons à chaque fois désobéi aux ordres de la voix féminine – froide, péremptoire et fort antipathique – qui nous indiquait le trajet le plus court : « Tournez à droite, MAINTENANT », disait la voix, mais je lui répondais « Malheureusement, je n’en ai pas envie », et je continuais tout droit ; le GPS s’embrouillait, recalculait le trajet et Claudia riait. Puis quand tout était rétabli, la voix féminine reprenait : « Dans cent mètres, tournez à gauche » ; je répliquais « Malheureusement, ça va être difficile » ; la voix insistait : « Tournez à gauche MAINTENANT ! » et c’était Claudia, pendant que je tournais à droite, qui disait au navigateur : « Malheureusement, nous avons tourné à droite » ; de nouveau le navigateur perdait les pédales et recalculait le parcours de fond en comble, pendant que nous éclations de rire. Car le contraste est comique entre le ton péremptoire de ses ordres et la soumission ovine avec laquelle, une fois les ordres transgressés, l’ordinateur se remet à recalculer notre chemin sans protester : une espèce de patience digitale obtuse qui ridiculise la voix intransigeante chargée de lancer ces injonctions ; le comique désespéré des machines qui répètent de façon obtuse, toujours et à jamais, les mêmes choses, sans autre solution ni salut possible que de tomber en panne. Un comique que les enfants connaissent bien et c’est pour cela qu’ils s’amusent à casser les objets : parce qu’ils ont un talent naturel pour trouver les points faibles de tout mécanisme et autant de férocité que les machines dans la répétition. Claudia ne se serait jamais lassée de faire tourner en bourrique le navigateur, et ses éclats de rire cristallins ont été un antidote puissant au malaise que les embouteillages essayaient d’introduire dans ma journée.

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Ce roman n’est sans doute pas de ceux vers lesquels je serais allé « naturellement », pour diverses raisons que l’on peut sans doute plus ou moins deviner en parcourant ce blog : reconnaissance très large venant d’horizons qui ne sont pas toujours les miens, buzz « psychologique et contemporain » qui me fait plus souvent fuir qu’autre chose, absence (a priori) de qualités particulières d’écriture à signaler,… C’est la parution récente en français d’une suite, « Terres rares », dont le périple africain et économique annoncé m’a, lui, en revanche, nettement alléché, qui m’a poussé à la lecture de cette première étape (fidèle ainsi à un côté obsessionnel et compulsif de lecteur qui apparaît aussi, de temps à autre, sur ce blog) avant d’aborder la suivante.

Il est vrai que l’existence du film issu du roman, réalisé par Antonello Grimaldi en 2008, avec Nanni Moretti dans le rôle principal, constituait tout de même, tout à coup, un véritable argument supplémentaire pour cette lecture (le réalisateur et interprète de l’inoubliable « Palombella Rossa » cautionne beaucoup de choses pour moi).

D’un seul coup, l’image d’Enoch en chemise kaki, sandales et bermuda, au volant d’un camion-citerne dans le coeur poussiéreux de l’Afrique noire, balaie tout. Voilà, me dis-je, des vêtements dans lesquels il resplendirait – dans lesquels il resplendira. Enfoncé, le veston-cravate. Je bredouille :
« Je ne sais que te dire, Paolo. J’imagine que tu as bien réfléchi.
– Oui, Pietro. Je voulais franchir le pas depuis très longtemps. Je ne suis pas adapté à cette vie : je devais mentir tous les jours, je ne faisais que des choses auxquelles je ne croyais pas, je gagnais trop. Ce juron m’a ouvert les yeux. Pour moi, ce sera une renaissance.

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Bien m’en a pris. Si « Chaos calme » est sans doute loin d’être parfait (maniant quelques images contemporaines parfois trop proches du cliché, ou se risquant à quelques excursions érotiques vaguement complaisantes, aux airs éventuels de cheveux sur la soupe), il n’en reste pas moins qu’il réussit, défi délicat s’il en est, à fusionner en une trouble harmonie une intense percée dans l’univers de la résilience, du soin des blessures et de la quête personnelle de vérité (magnifiée par le regard pénétrant d’une discrète enfant de dix ans) et une fresque quasiment épique du monde économique et financier contemporain dans ses tourments de happy few devenus fous, à de rares exceptions près, dans leur si confortable tourbillon d’égoïsme et d’égotisme.

Dans ce domaine, les véritables réussites sont rares, lorsqu’elles ne prennent pas la forme soigneusement noire du Giuseppe Genna de « L’année lumière », ou celle, extrêmement rusée, du Iain Banks de « Le Business » ou de « A Steep Approach to Garbadale ». Sur la période récente, pour prendre deux exemples bien connus, « Le système Victoria » d’Éric Reinhardt ou « Le capital » de Stéphane Osmont, y échouent malgré leurs intéressants efforts, ne parvenant pas à se dégager suffisamment de la double tentation de la caricature et du cynisme, ce à quoi Sandro Veronesi, par ses surprenants chemins de traverse, arrive.

Mais oui, il l’a convaincu comme ça. Ce n’est pas ce qu’on dit, ce qui compte, mais la personne qui le dit. Et c’est comme ça qu’il nous convaincra nous aussi, la piétaille des cadres, au congrès qui sera organisé dans quelques mois à Biarritz ou à Palma de Majorque. Nous arriverons sombres, pessimistes, taraudés de doutes sur notre avenir devenu soudain incertain, et dans cette espèce de luxe automatique des hôtels cinq étoiles, il nous roulera tous dans la farine en déployant la démagogie du sain capitalisme d’autrefois qui, dans son discours, deviendra doux et engageant comme un tapis de roses. Et nous ne pourrons que le croire, bien sûr, parce que nous verrons de nos yeux qu’il y croit lui-même, que Steiner et Thierry y croient tandis que le seul qui n’y a pas cru, s’est révélé un voleur et un escroc. Mais il y a une chose que je ne comprends pas  : comment peut-il penser me convaincre, maintenant, ici ? Et de quoi, surtout ?

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Depuis ce banc public où Pietro Paladini a construit sa forteresse mentale curieusement bienveillante, Sandro Veronesi sait trouver une étonnante justesse aux accents introspectifs et chaotiques, nous rappelant avec bonheur ceux du « Plage de Manaccora, 16 h 30 » de Philippe Jaenada pour nous offrir une fable à la fois réaliste et rêveuse, entière et déroutante, qui donne de plus furieusement envie d’aller voir sans trop tarder ce qui se trame du côté de « Terres rares ».

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