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Notes de lecture 2016, Nouveautés

Note de lecture : « Rire enchaîné » (Collectif)

Le rire de désespoir et de résistance des esclaves noirs américains.

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Rire enchaîné

Paru en février 2016 aux éditions Anacharsis, ce livre sous-titré «Petite anthologie de l’humour des esclaves noirs américains» rassemble des textes choisis et traduits de l’anglais par Thierry Beauchamp, des récits humoristiques, fables ou contes que se racontaient les esclaves noirs aux États-Unis, transmises oralement de génération en génération, et qui furent collectés après l’abolition entre les années 1880 et 1960.

Comme Thierry Beauchamp le rappelle dans sa préface, 4 millions d’esclaves vivaient aux Etats-Unis à la veille de la guerre de Sécession, soit 14% de la population totale du pays. Pour endurer l’injustice et dénoncer leur condition, ils utilisaient la fiction et une forme d’humour du désastre, de manière souvent naïve – les propriétaires maintenaient la plupart du temps les esclaves dans l’ignorance pour éviter les insurrections et la propagation du discours abolitionniste – et surtout indirecte et détournée pour ne pas prendre de coups.

Rappelant toujours l’injustice de la condition d’esclave, pratiquant une autodérision poignante souvent à contrepied des clichés tenaces, ces histoires émaillées de sous-entendus prennent la forme de fables parfois animalières ou mettent en scène un esclave rusé ou crédule nommé John ou Jack aux prises avec un vieux maître paternaliste ou cruel, et qui tente par tous les moyens d’améliorer son quotidien ou de s’éviter le pire.

Des témoignages précieux des voix des esclaves enchaînés.

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«Pourquoi les Noirs travaillent si dur.
Dieu déposa deux paquets sur la route à cinq lieues de l’endroit où attendaient le Blanc et le Nègre. Alors le Blanc et le Nègre firent la course pour s’en emparer. Le nègre arriva le premier et il eut si peur que le Blanc le double au dernier moment qu’il plongea sur le plus gros des paquets et s’écria : – Je suis arrivé le premier ! Le plus gros est à moi ! – Bon, je me contenterai de celui qui reste, soupira le Blanc en ramassant le petit ballot.
Lorsque le nègre ouvrit le sien, il s’aperçut qu’il contenait une pelle, une houe, une charrue et une hache. Dans le sien, le Blanc trouva une plume et une bouteille d’encre. Depuis ce jour le nègre s’épuise au travail sous un soleil de plomb pendant que le Blanc fait les comptes.»

© Jean-Michel Basquiat

«Echange de rêves
Un matin, Ike entra dans la chambre du maître pour le réveiller.
– Ike, j’ai fait un drôle de rêve cette nuit, lui dit ce dernier en ouvrant les yeux.
– Ah bon ? s’étonna Ike. Raconte-le moi, Maître.
– J’ai rêvé que j’arrivais au paradis des nègres… Il y avait des ordures partout, les maisons étaient des vieilles baraques en ruine, le bois des barrières était tout pourri et jamais je n’avais vu des rues aussi sales et mal entretenues… Et une multitude de Noirs en guenilles grouillaient autour de moi.
– C’est étrange, Maître ! s’exclama Ike. Nous avons fait le même rêve. Moi j’ai rêvé que j’arrivais au paradis des Blancs : les rues étaient toutes en or et en argent, du lait et du miel dégoulinaient de partout, les portes étaient ornées de perles mais y avait pas âme qui vive !»

«Place vacante
Avec l’aide de sympathisants abolitionnistes, un esclave du Mississipi entreprit le périlleux voyage vers le Nord via le chemin de fer clandestin. Il fut accueilli par un pasteur de Boston et le soir même, un groupe de curieux vint l’interroger sur les épreuves qu’il avait dû traverser depuis sa naissance.
– On devait vous faire travailler comme une bête de somme de l’aube au crépuscule, dit l’une de ces âmes charitables.
– Pas vraiment, répliqua le Noir dont l’anglais impeccable surprit son auditoire. Mon maître nous accordait huit heures de sommeil. Nous avions droit à une heure pour déjeuner et arrêtions de travailler avant le dîner.
– Comment avez-vous appris à parler si bien ? demande un autre membre de l’assistance. Vous avez du risquer votre vie pour vous instruire ? J’ai cru comprendre qu’un esclave pouvait être fouetté à mort s’il cherchait à s’élever au-dessus de sa condition.
L’homme sourit.
– Mon maître encourageait tous ses esclaves à apprendre à lire et à écrire, répondit-il. Et je n’ai jamais reçu le fouet de toute ma vie. Mon maître ne croyait pas aux vertus des châtiments corporels.
– Bien, intervint l’épouse du pasteur, je vais vous préparer un bon repas et vous trouver des vêtements dignes de ce nom. Je suppose que nous ne mangiez pas à votre faim et que vous n’aviez rien à vous mettre sur le dos…
– Au contraire. Mon maître nous nourrissait bien et nous habillait convenablement.
– Mais alors pourquoi vous êtes-vous enfui ? demanda le pasteur, brisant le silence qui s’était répandu dans le salon.
– Monsieur, répondit l’homme noir d’un ton respectueux, la place que je viens de quitter est toujours vacante, si l’un d’entre vous est intéressé…»

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À propos de Charybde 7

Une lectrice, une libraire, entre autres.

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