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Notes de lecture 2015

Note de lecture bis : « L’échelle secrète » (Wilson Harris)

Passions sur la rivière.

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L'échelle secrète «Une révolte semble couver sur le fleuve. Pas étonnant. C’est un endroit meurtrier, étrange et menaçant, comme je te l’ai dit de nombreuses fois.»

En Guyane britannique, envoyé en mission au bord de la rivière Canje, Russell Fenwick, jeune fonctionnaire topographe, doit prendre des mesures hydrographiques du niveau de la rivière, précieuse réserve d’eau douce pour les plantations de riz et de canne et pour l’agriculture côtière.

Sur les rives de la Canje, dans un espace naturel sauvage mais confiné, entre fleuve et brousse, tandis que la rivière connaît une période de sécheresse exceptionnelle, qui souligne en la ravivant la fragilité du milieu, Fenwick cherche à mener à bien sa mission, dans un environnement de hargne et de violence, initialement rentrées, de la part de son équipe d’ouvriers et des autochtones qui se sentent menacés, persuadés que la mission de Fenwick et de ses hommes est le prélude à une expulsion de leurs terres.

Poséidon, descendant d’esclave et vieillard prétendument centenaire, se dresse sur la route de «civilisateur» du topographe pour défendre les droits des autochtones sur leurs terres, et leurs traditions.

berbice«Il avait parfois aperçu, sans vraiment la voir ni lui parler, une antique présence qui passait sur la rivière devant son camp. La rumeur prêtait à Poséidon une généalogie tortueuse, un labyrinthe, lui, le plus vieil habitant de la Canje. Son grand-père, un ancien esclave africain, s’était enfui, réussissant à rester libre. Devenu sauvage et cannibale, il hantait les marécages, dévorant la chair fondante et blanche du maripa à chaque fois qu’il apercevait le mirage d’un monticule torride. Il se régalait de la viande tremblante des tortues sensibles (qui firent de lui une méduse humaine) ainsi que du ventre tendre des terribles alligators.
Certains disaient que Poséidon avait maintenant cent ans, et que l’esprit de son grand-père, fugitif à demi-fou, le possédait. On rêvait qu’il vivait sur la Canje lorsque la première vague d’esclaves libérés y arriva. Maintenant tout le monde voyait en lui le roi noir de l’histoire, dont la souveraineté sur le passé était une couronne fluide de possession, de dépossession.»

Confronté à l’hostilité croissante des habitants des rives de la Canje, à l’autorité naturelle de Poséidon, à l’attitude et au physique singulièrement troublants de l’épouse d’un de ses hommes, l’attitude de Fenwick se fissure, symbole d’une prise de conscience des conséquences potentiellement dévastatrices du «progrès», et des conflits souterrains et bouillonnants qui agitent une société guyanaise multiethnique marquée par l’histoire (alors encore colonie britannique, jusqu’à son indépendance en 1966).

La rivière Canje

«J’ai l’impression qu’ici, sur la Canje, je dois faire face à un mouvement mort-né dont le germe émotionnel et politique a été bafoué par deux siècles d’histoire.»

Dans ce roman où les frontières entre réalité et rêves sont brouillées, la nature primitive, enivrante, menaçante et vulnérable, semble être le contrepoint de l’état intérieur d’un Fenwick isolé, défaillant, ne réussissant pas à exercer son autorité sur ses hommes dans ce milieu exubérant et clos qui lui est étranger : un mélange d’exaltation face à cette forêt vierge et une tension tout aussi exacerbée.

«Il fixait d’un air sombre, oublieux de soi, la cabane noire qui paraissait maintenant déserte bien que les cendres de la nuit dernière fussent encore visibles à côté, dans la clairière. Le feu matinal du soleil s’était maintenant levé pour de bon : un vaste lambeau de bleu avait été cousu entre les arbres. Tout portait les marques d’un énorme artifice, l’ombre noueuse des arbres drapés, les feuilles nues épinglées au hasard dans le ciel ; Ces étoffes élimées de la terre s’étendaient presque jusqu’aux limites de ce que l’appréhension pouvait supporter.»

Publié en 1963, et traduit en français en 1981 par Jean-Pierre Durix pour les éditions Belfond, «L’échelle secrète», dernier opus du quatuor guyanais de Wilson Harris (dont chaque volume peut se lire indépendamment) est un texte d’une beauté sombre et parfois obscure, à l’image de cette jungle guyanaise, planète foisonnante et indéchiffrable.

Mon ami et collègue Charybde 2 parle magnifiquement de ce livre ici, épuisé en français depuis de nombreuses années, et qui est l’un des candidats du prix Nocturne 2015, dont le lauréat sera annoncé en public le samedi 12 décembre prochain à la Maison de la Poésie, à Paris.

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À propos de Charybde 7

Une lectrice, une libraire, entre autres.

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