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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « La captive du temps perdu » (Vernor Vinge)

Meurtre en usant du temps comme d’une arme, singularité technologique et société à rebâtir. Captivant.

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RELECTURE

La captive du temps perdu

Publié en 1986, traduit en français en 1996 par Stéphane Manfredo chez L’Atalante, le cinquième roman de Vernor Vinge, à l’époque professeur de mathématiques et de science informatique à l’Université de San Diego, est la conclusion de son premier cycle romanesque, comprenant avant celui-ci un roman, « The Peace War » (1984) et une novella, « The Ungoverned » (1985), tous deux non traduits en français, relatant tous deux des événements auxquels il est fait largement allusion dans « La captive du temps perdu », qui peut néanmoins se lire seul sans difficultés.

Six ans avant la consécration que lui apportera le prix Hugo pour « Un feu sur l’abîme », et alors qu’il était d’ores et déjà reconnu comme l’un des « pères » du cyberspace (par sa nouvelle « True Names » de 1981), Vernor Vinge développait ici une apothéose joliment pharaonique – et néanmoins truffée d’élégants clins d’oeil – à sa courte série fondée sur les « bulles » de stase temporelle – permettant de fait un voyage à sens unique vers l’avenir -, l’avènement d’une singularité technologique (sous les formes de transcendance brutale qu’évoquaient aussi ces années-là David Brin ou Iain M. Banks) et la lutte feutrée ou violente entre factions libertaires et appareils étatistes, thème en général beaucoup plus prégnant chez les auteurs américains que chez leurs homologues européens.

Dans un sens, presque tous les invités étaient des exilés. Certains avaient été shangaïés, d’autres avaient sauté dans l’avenir pour fuir une peine (méritée ou non), d’autres (comme les Dasgupta) avaient cru devenir riches en s’affranchissant du temps durant deux ou trois siècles, pendant que leurs investissements fructifiaient… Dans l’ensemble, les sauts initiaux avaient été brefs – et tous réintégrèrent la temporalité aux XXIVe, XXVe et XXVIe siècles.
Mais quelque part au cours du XXIIIe siècle, l’humanité avait disparu. Les voyageurs revenus juste après l’Extinction ne trouvèrent que des ruines. Certains – les plus insouciants ou les criminels partis précipitamment – n’avaient rien emporté avec eux. Ils souffrirent de la faim ou vécurent quelques pitoyables années sur la Terre devenue un mausolée en pleine décrépitude. Les mieux équipés – comme les Néo-Mexicains – avaient les moyens de retourner en stase. Ils lancèrent leur bulle à travers le troisième millénaire, priant pour y trouver une civilisation renaissante. Ils ne découvrirent qu’un monde rendu à la nature, l’œuvre des hommes ensevelie sous la jungle, la forêt et la mer.
Même eux n’auraient pu survivre que quelques années dans la temporalité. Ils n’avaient ni combiné médical ni les capacités d’entretenir leurs machines ou de conserver leurs réserves alimentaires. Tôt ou tard, leurs équipements seraient tombés en panne, les abandonnant dans une nature redevenue sauvage.
Mais quelques voyageurs, très peu, étaient partis à la fin du XXIIe siècle – une époque où la technologie procurait à tout un chacun des ressources supérieures à celles de toutes les nations du XXe siècle réunies. Ils savaient entretenir et fabriquer quasiment tous leurs instruments les plus perfectionnés. La plupart avaient quitté la civilisation animés d’un authentique esprit d’aventure. Ils avaient les moyens de venir en aide aux voyageurs les moins chanceux dispersés à travers les siècles, les millénaires, et enfin les millions d’années qui s’écoulèrent.

Vernor Vinge_1986_Marooned In Realtime

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Le talent, déjà manifeste en 1986, de Vernor Vinge aura été de mixer très étroitement sa trame cosmique et métaphysique parcourant les millénaires avec une véritable intrigue policière, multipliant d’ailleurs les allusions fort directes à Agatha Christie, en confrontant le principal héros de sa novella « The Ungoverned », Wil Brierson, seul enquêteur en activité au sein de la petite communauté de voyageurs, à la résolution indispensable d’un meurtre particulièrement odieux et machiavélique, l’une des têtes pensantes de la communauté ayant été exclue d’un saut temporel d’ensemble, et condamnée ainsi à « rester derrière », seule, sur une Terre sauvage où elle survivra toutefois une cinquantaine d’années avant d’y mourir. Il est d’ailleurs dommage, au passage, que le titre français n’ait pas pu rendre, avec son terme maladroit de « captive », l’horreur et le désespoir du naufragé sur une île déserte qu’implique le mot anglais « marooned ».

« Comme l’a dit monsieur Fraley, l’existence de la bulle des Pacifieurs était censée rester secrète. Souterraine à l’origine, elle est aujourd’hui enterrée encore plus profondément : quelqu’un a fait une bourde. Ce qui devait être un saut de cinquante ans a duré… beaucoup plus longtemps. A priori, elle peut s’ouvrir n’importe quand dans les tous prochains millénaires ; ces gens sont restés en stase cinquante millions d’années. Pendant cette période, les continents ont dérivé, de nouveaux rifts se sont ouverts. Une partie du Cambodge s’est enfoncée sous de nouvelles montagnes. » L’écran derrière elle s’éclaira sur une coupe transversale en couleur des Alpes cambodgiennes. Le bleu qui représentait l’écorce terrestre se dégradait en jaune puis en orange à mesure qu’on approchait du noyau de la Terre. A la lisière de l’orange et du magma en fusion, rouge, il y avait un minuscule disque noir : la bulle des Pacifieurs, ballottée contre le plafond de l’enfer.
À l’intérieur de la sphère, le temps s’était arrêté. Tout ce qu’elle contenait restait tel qu’à ce moment d’une guerre presque oubliée où les vaincus avaient décidé de s’enfuir vers le futur. Nulle force au monde ne pouvait agir sur son contenu ; nulle force au monde ne pouvait influer sur sa durée de vie – ni le cœur d’une étoile ni celui d’un amant.
Mais lorsqu’elle s’ouvrirait, lorsque cesserait la stase… Les Pacifieurs se trouvaient à environ quarante kilomètres de profondeur. La lave en fusion les avalerait, fugace instant de bruit, de chaleur et de souffrance. Une centaine d’hommes et de femmes mourraient ; certaine espèce en voie de disparition effectuerait un pas de plus vers l’extinction finale.

La captive 2

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Se permettant le luxe, grâce à sa belle densité d’écriture, de nous offrir de surcroît, en à peine 350 pages, une méditation sur la Terre rendue à la nature, un récit de survie solitaire qui vaut en soi le détour, et le tissage de liens amoureux subtils parvenant à une véritable poésie et à une crédibilité surprenante, Vernor Vinge prouvait à nouveau avec ce roman que l’écriture science-fictive, lorsqu’elle est réussie, est l’une des plus intégratives et des plus puissantes qui soient.

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Wil relut le paragraphe sans relâche. Il se détachait dans le cercle de lumière de sa lampe de bureau… et pas une virgule n’y changeait. Il se demandait comment son ego réagirait aux paroles de Marta. Cela le rendrait-il furieux ? Ou le seul fait qu’elle ait pu écrire un mensonge aussi éhonté l’écraserait-il ?
Il y réfléchit longtemps, confusément conscient des ténèbres cauchemardesques qui le guettaient. Et enfin il comprit. Il ne serait ni furieux ni blessé. Quand il ressentirait de nouveau des émotions, ce serait un sentiment de triomphe : il venait de percer le mystère. Pour la première fois, il sut qu’il aurait le meurtrier de Marta.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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