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Notes de lecture 2020, Nouveautés

Note de lecture : « Une République lumineuse » (Andrés Barba)

Une bande d’enfants sauvages sème le chaos dans une ville tropicale. Une fable sur l’étrangeté de l’enfance d’une grande puissance.

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Le narrateur d’Une République lumineuse, jeune fonctionnaire des services sociaux qui travaille à l’intégration des communautés indigènes, fraîchement promu et marié, arrive dans la ville de San Cristobál avec sa femme et la fille de celle-ci pour y prendre le poste de directeur des services sociaux.

Ville à l’ambiance humide et étouffante située au bord du Río Eré, fleuve de quatre kilomètres de large, et d’une forêt impénétrable, San Cristobál pourrait être argentine ou brésilienne si elle n’était imaginaire. La routine de cette ville provinciale de deux cent mille habitants va se dérégler avec l’arrivée d’un groupe de trente-deux enfants âgés aux origines inconnues, s’exprimant dans une langue incompréhensible. Leur comportement indomptable va rapidement devenir dangereux. Et pourtant la violence de ces enfants âgés de neuf à treize ans, bientôt meurtrière, apparaît comme naturelle, loin de la sauvagerie froide des enfants chez J. G. Ballard, et leur bande sans hiérarchie ni morale semble guidée avant tout par le plaisir instinctif de vivre et de jouer.

Enfants volés, enfants évadés ? Certains affirment qu’ils ont « surgi » du fleuve ; ils apparaissent et disparaissent avec la rapidité d’un vol d’étourneaux. L’épaisseur insondable de la forêt et le flux incontrôlable du Río Eré sont aussi la métaphore d’un sens qui échappe, celui des agissements des enfants.

« Les discours sont une chose, les faits en sont une autre. Deux jours plus tard, j’ai assisté à la première des nombreuses agressions. J’étais sorti me promener avec Maia et nous les avons rencontrés en traversant le petit parc de la colline. Ils étaient six, la plus âgée devait avoir une douzaine d’années. Assis à côté d’elle sur un banc, deux garçons qui se ressemblaient, peut-être des jumeaux, de dix ou onze ans, et deux filles assises par terre qui paraissaient jouer à tuer des fourmis. Tous avaient cette saleté qu’ont parfois les enfants indigents des grandes villes. La même attitude aussi. Ils semblaient distraits, mais en réalité ils étaient aux aguets. Je me souviens que l’aînée portait une robe ocre brodée de dessins sur la poitrine – des arbres ou des fleurs – et qu’elle me jeta un regard méprisant.
À une trentaine de mètres, une femme d’une cinquantaine d’années traversait le parc avec des sacs à provisions. Un instant tout parut immobile. Je me rendis compte que Maia et moi tentions d’affronter mentalement la sensation que quelque chose d’inévitable allait se produire. L’aînée des filles se leva. Malgré sa tenue dépenaillée, elle avait une espèce de fluidité féline et cette grâce que le corps ne dégage qu’avant l’adolescence. Elle fit signe aux enfants autour d’elle et, sans un mot, ils s’approchèrent rapidement de la femme. »

Écartelés entre leur perception de l’innocence de l’enfance et la sauvagerie grandissante des actes, la familiarité et l’étrangeté cohabitant chez les membres de cette bande qui finit par influer sur le comportement de leurs propres enfants, les adultes de San Cristobál sont hésitants, paralysés ou bien tentés immédiatement de recourir à la force pour rétablir l’ordre – raisonnements et éthique des adultes qui interrogent souterrainement le mythe de l’innocence des enfants comme l’ambiguïté des réactions face à la violence dans nos sociétés.

La forêt épaisse qui borde la ville apparaît comme le lieu du cauchemar des origines où s’engendrent les monstres. L’atmosphère inquiétante de puissance végétale et aquatique qui entoure San Cristobál, familière aux lecteurs de Wilson Harris ou de Juan José Saer, la narration a posteriori puisque les faits évoqués par le narrateur se sont déroulés vingt-deux ans auparavant, en 1993, établissent d’emblée un rapport de mystère et d’incompréhension, d’une histoire qui ne pourra être saisie que de manière parcellaire par le narrateur et par le lecteur. Ce mystère est accentué par la forme du récit, où les rumeurs et les faits précis – date des faits de mendicité infantile et des premières agressions commises par les enfants, de l’attaque du supermarché Dakota, références détaillées aux articles, essais et films consacrés ultérieurement à cette histoire – semblent se heurter au mur des gestes et des mots indéchiffrables de la bande des trente-deux.

« Une des choses les plus tragiques des agressions est qu’elles ont laissé très peu de traces acoustiques. On peut entendre les voix dans quelques enregistrements de l’attaque du supermarché Dakota. On dirait des trilles d’oiseaux inintelligibles, comme le bourdonnement dans la forêt, mais il suffit de fermer les yeux pour percevoir que la musique de leurs échanges compose ce qui pourrait être la conversation d’enfants ordinaires : la cadence des exclamations succède à celle des plaintes, les affirmations catégoriques aux acclamations, les questions alambiquées aux réponses. Et la joie, comme si ces enfants avaient trouvé un secret de la joie qu’ils avaient du mal à trouver chez les enfants normaux. En écoutant ces rires, on a la sensation que le monde a été compensé par quelque chose, juste par la vertu de ce son. Mais nous ne comprenions pas un seul mot. »

La fin tragique de ce roman symbolique et déstabilisant publié en 2017, le septième livre de l’écrivain madrilène traduit en français par François Gaudry, à paraître le 21 mai chez Christian Bourgois éditeur, laisse une trace profonde, comme une fable sous tension dont l’écho contemporain résonnera longtemps chez la lectrice et le lecteur.

À propos de Marianne

Une lectrice, une libraire, entre autres.

Discussion

Une réflexion sur “Note de lecture : « Une République lumineuse » (Andrés Barba)

  1. Hand Henny Jahnn (la suite Pasteur Ephraim Magnus)

    « Pasteur Ephraïm Magnus » de Hans Henny Jahnn (HHJ) traduit par René Radrizzani (1993, José Corti, 184 p.) se présente sous la forme d’une pièce structurée en « drame par étapes » (Stationendrama) qui suit le cheminement d’une quête. C’est en même temps un rappel des stations du chemin de croix. Tout débute par un long monologue du vieux pasteur Magnus, quasi mourant, devant ses trois enfants, Johana, Ephraïm et Jakob. Brecht qualifie ce monologue comme étant « un des plus grands monologues de la littérature allemande ».

    Le pasteur Magnus est couché sur son lit, et voit sa lente agonie et décomposition (tout au moins morale). « Mon corps se gonfle comme du cidre qui fermente. Couche après couche, les souffrances l’enveloppent, la peau est polie et vitreuse sous la tension. Et je commence à pourrir par le bas ». A sa fille, il confie « Imagine, on se décompose tout en vivant – on est comme un cadavre en putréfaction et on vit ! Avec ses sentiments, on est logé dans cette chair rongée par la moisissure du cadavre ». Effectivement, comme entrée en matière, on peut sans doute faire plus gai, ou moins pessimiste. On comprend que la réaction des lecteurs est d’en faire un écrit pornographique. C’est d’ailleurs ce que lui reprocheront des allemands, quand il doit intervenir sur les orgues de Jakobi-Kirche à Hambourg. Orgues magnifiques construites par Arp Schnitger en 1693 avec 60 jeux sur 4 claviers.
    Il s’emporte alors devant ses trois enfants, Johanna, Ephraïm et Jakob. « Il n’y a que deux voies qui sont sûres. L’une est merveilleuse, l’autre terrible. L’une consiste à vivre les choses qui sont voulues, pleinement, sans retenue – aimer, vivre l’amour tel que Dieu le voulait : être criminel. Et l’autre : devenir l’égal de Dieu, prendre sur soi tous les tourments sans jamais être délivré, car Dieu est ainsi, depuis qu’on a dédaigné son amour et l’a crucifié. Il n’y a en lui que les ténèbres du tourment. Les cruautés que vous faites subir à autrui, vous les infligez à Dieu même ». Voilà les destinées des enfants toutes tracées. « La troisième voie, sans issue, est la mort ». Une « fête » va marquer la fin de leurs espoirs de voir ces prophéties réalisées dans un cadre social normal. Ils se séparent de leurs fiancé(e)s respectifs et vont se lancer dans une quête frénétique selon les injonctions du père. « Je suis ivre au point d’avoir envie de baiser filles et garçons, sans discernement, pour le rythme de leur corps, parce qu’ils ont une odeur humaine, parce qu’ils ont des enveloppes dont on peut voir le contenu, lorsqu’on les laisse s’exprimer ! ». Il y aura Paul, Mimi, Mathilde, Hedwig. Jakob les oblige à baiser et lécher les pieds sales de Paul. Il déambule ensuite dans les rues en criant « Putains, je vais vous enfoncer un mât dans le sexe, que vous puissiez pisser et être engraissées comme votre cousin le cochon ». Ou bien, toujours dans la même veine. « Je vais vous propulser un couteau dans le vagin pour rendre vraie la métaphore et que vous compreniez qu’il vous faut un plombier pour élargir vos tuyaux d’écoulement coincés, car ils sont trop étroits pour un homme – et vous n’avez pas appris à enfanter ». Au tribunal, il avoue avoir violé, puis dépecée une fille. « Je l’ai dépecée. Inutile d’entrer dans le détail. J’ai commencé par ouvrir le ventre, parce que l’intérieur a des formes si variées ». Le manuscrit est plus précis. Il était à la recherche du mystère de l’Homme, il n’a trouvé que des tripes. Il finira par être décapité (Jakob, pas le manuscrit).
    Fin de première partie. Hans Henny Jahnn prévient. « Suit la seconde partie à trois. / Que celui qui aurait été choqué par la première, ne serait-ce que sur un point, et qui persisterait à s’estimer irréprochable, ne se donne pas la peine de poursuivre. J’ai encore beaucoup à dire ». Ephraïm, se lance dans une ascèse, suivi en partie par sa sœur Johanna, allant jusqu’à la castration, la mise en croix. Auparavant, il a « chargé des gens de voler le cadavre. Ils vont d’un moment à l’autre apporter la caisse où gisent ce corps et cette tête, inviolés ». Et ceci avec l’aide de sa sœurs Johanna., dans la sacristie de la cathédrale. « La porte de l crypte s’ouvre : quatre personnages apparaissent ; l’un d’eux porte sa tête sous le bras ». Ce sont les précisions de la mise en scène. Pas facile à jouer, le rôle du céphalophore, à moindre d’être Saint-Denis. Un autre est émasculé. « Il tend la main, dans laquelle il tient quelque chose » précise la mise en scène. Un autre est manchot. Pas facile non plus comme rôle. On comprend la réticence du public. Ephraïm prévient sa sœur. « Tu es un être humain tel que Dieu le voulait. On va te décapiter, crucifier, émasculer. Non tu es une femme » Ouf. C’est elle cependant, sa sœur Johanna, qui sera chargée de le crucifier. Ils croient qu’en souffrant ainsi, Ephraïm pourra arrêter la putréfaction du cadavre de Jakob. « Le chemin qui mêne à Dieu passe par la souffrance ». Ephraïm a penché la tête et crie « Seigneur Jésus, Crucifié, Mort, Putréfié ou Eternel ! / Seigneur Jésus, Crucifié, Mort, Putréfié ou Eternel ». C’est pratiquement un miroir du « Eloï, Eloï, lama sabbaqthani ? ». Coup de théâtre, il réapparait dans la scène suivante. « Sœur – sœur ! Johanna ! Entends-tu mes appels ? »

    Cette pièce, écrite en 1919 par HHJ qui n’a alors que 25 ans, fait naturellement scandale. Les thèmes principaux de sont l’horreur fascinante de la souffrance, la décomposition, la mort et les affres de la chair, partagée entre éros et sexe. L’obsession principale de HHJ est bien sûr le pourrissement de la chair. On retrouve ce thème au début de la pièce avec le père, Magnus, puis au cours du drame, avec Paul, et enfin le cadavre de Jakob, qui obsède son frère. L’autre thème qui revient partout dans la pièce est lié aux phantasmes sexuels de Jacob (en fait certainement de HHJ), et qui se portent sur Helwig, sa bien-aimée. Il ne s’agit pas vraiment de la recherche d’un amour libre, contraire aux conventions. (On se souvient que HHJ va vivre en communauté avec son amant Gottlieb Harms et son épouse Hannah Arnold puis plus tard Sybille Philips, la demi-sœur de Ellinor Philips, la femme de HHJ). Jakob prend clairement le parti de Hedwig, la femme. Ce qui n’empêche qu’elle soit la victime quand Jakob la livre à un ami dont il est amoureux et abandonnée au lieu d’être épousée. (Toujours ce qui se passera plus tard dans la communauté d’Ugrino). Sa souffrance n’est telle que dans le strict cadre de la morale catholique. « Tu m’as consommée et m’a jetée » dit Helwig.

    Une des grandes difficultés à monter la pièce est d’éviter le piège du coté salace du texte. Celui-ci navigue constamment entre la volonté de choquer et l’évacuation du charnel dans le spirituel. De plus, bien que la pièce tourne autour de 4-5 personnages centraux (le père et ses 3 enfants), la distribution implique une trentaine de personnages, qui certes n’interviennent que sporadiquement. Et en plus, il faut jouer les rôles du crucifié, du manchot et de l’émasculé.

    Publié par jlv.livres | 5 avril 2020, 20:09

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