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Notes de lecture 2022

Note de lecture : « Toutes les saveurs » (Ken Liu)

1865 : l’arrivée des immigrants chinois dans l’Idaho comme un conte moderne de la Chine ancienne. Et la cuisine en mode royal d’épreuve de l’altérité.

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Liu

Le temps que les sept mille habitants d’Idaho City fassent le compte des dégâts du Grand incendie du 18 mai 1865, les Missouri Boys, des kilomètres plus loin sur la piste Wells Fargo, cuvaient leur alcool et leur chevauchée. La ville avait perdu un siège de journal, deux théâtres, deux studios de photographie, trois agences de colis, quatre restaurants, quatre brasseries, quatre drugstores, cinq épiceries, six ateliers de forgeron, sept boucheries, sept boulangeries, huit hôtels, douze cabinets médicaux, vingt-deux cabinets d’avocat, vingt-quatre saloons et trente-six bazars.
Par conséquent, quand les Chinois épuisés et émaciés arrivèrent quelques semaines plus tard avec leurs drôles de bâtons en bambou sur les épaules et leurs poches lestées de pièces cousues dans la doublure, on faillit donner une fête en leur honneur. Chacun entreprit bientôt de les soulager de leurs économies.
Elsie Seaver, sa mère, se plaignait presque tous les soirs des Chinois au père de Lily.
« Thaddeus, tu veux bien dire à ces païens de faire moins de bruit ? Je ne m’entends plus penser.
– Elsie, à quatorze dollars la semaine de loyer, j’estime qu’ils ont le droit de jouer leur musique pendant quelques heures. »
Le magasin des Seaver comptait parmi ceux qui avaient brûlé quelques semaines plus tôt. Le père de Lily, Thad (qui préférait toutefois qu’on l’appelle Jack), s’employait encore à le rebâtir. Elsie savait aussi bien que lui qu’il leur fallait l’argent de ces loyers. Elle soupira, se fourra des boules de coton dans les oreilles et partit coudre dans la cuisine.
Lily aimait bien la musique des Chinois. Ils jouaient fort, oui. Les gongs, les cymbales, les cliquettes et les tambours faisaient un tel raffut que son cœur voulait battre au même rythme. Le violon à deux cordes émettait des miaulements si aigus, si purs, qu’elle avait l’impression de pouvoir flotter rien qu’en l’écoutant. Et dans la lumière déclinante du crépuscule, le Chinois massif et rougeaud égrenait un air doux et triste sur son luth à trois cordes pour accompagner les chansons, ses compagnons accroupis tout autour de lui dans la rue, tantôt souriants, tantôt graves. Dépassant le lètre quatre-vingt, il possédait une barbe noire hérissée qui lui recouvrait le torse. Quand il observait les spectateurs un par un, ses longs yeux étrécis évoquaient ceux d’un aigle, trouvait Lily. De temps à autre, ils riaient à gorge déployée et tapaient dans le dos du colosse qui souriait et continuait à chanter.
« Tu crois que ça parle de quoi ? demanda-t-elle à sa mère depuis la terrasse.
– D’un des vices répugnants de son pays de barbares. Des fumeries d’opium, des courtisanes, ces atrocités-là. Rentre et ferme la porte. Tu as fini ton ouvrage ? »
Regardant depuis sa fenêtre, Lily regrettait de ne rien comprendre aux chansons, mais se réjouissait que la musique empêche sa mère de réfléchir et donc de lui trouver des tâches supplémentaires à accomplir.
Son père s’intéressait davantage à la cuisine des Chinois, tout aussi bruyante : l’huile crachotait, grésillait, le tranchoir martelait la planche à découper, le tout formant un rythme syncopé. Et non content de résonner fort, elle sentait fort : la fumée issue de la porte ouverte du logis charriait une odeur piquante d’épices et de légumes qui traversait la rue, faisant gronder l’estomac de Lily.
« Qu’est-ce qu’ils préparent là-bas ? » demanda son père à la cantonade. Elle le vit se pourlécher les lèvres.
« On pourrait leur demander, suggéra-t-elle.
– Ha ! Ne te monte pas la tête. Ces Chinois adoreraient découper une petite chrétienne et la mettre à frire dans leurs grosses poêles, je parie. Garde tes distances, tu entends ! »
Lily les voyait mal la manger. Elle les trouvait gentils. Et s’ils avaient voulu ajouter une fillette à leur régime, ils ne se seraient pas donné la peine de travailler du soir au matin sur le potager qu’ils avaient planté derrière leur maison.
Ces Chinois, c’étaient des gens mystérieux. En premier lieu, elle se demandait comment ils tenaient dans ces boîtes d’allumettes. À vingt-sept, ils en habitaient cinq sur Placer Street, deux louées à Jack Seaver et trois achetées à M. Kenan – sa banque ayant brûlé, il ramenait sa famille dans l’Est. Toutes simples, elles comportaient une cuisine-salle à manger en façade, une chambre derrière. Ces petites maisons de neuf mètres de large sur quatre de profondeur en planches fines s’alignaient en rang si serré que leurs porches formaient un trottoir couvert.
Les mineurs blancs qui avaient loué ces mêmes maisons à Jack Seaver par le passé y habitaient seuls, voire à deux. Les Chinois, par contre, y vivaient à cinq ou six. Leur frugalité en décevait certains à Idaho City, qui les auraient préférés plus dispendieux. Ils démontaient les tables et les chaises laissées par les précédents occupants, utilisant le bois pour bâtir des lits superposés qu’ils complétaient par des matelas étalés dans la salle à manger. Les anciens locataires avaient aussi laissé sur les murs des portraits de Lincoln et de Lee, auxquels les nouveaux venus n’avaient pas touché.

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All the flavors

1865 : alors que la petite ville d’Idaho City vient d’être ravagée par un terrible incendie causé par des bandits du coin, une petite troupe d’immigrants chinois débarque, attirés par les perspectives des mines d’or que l’on pourrait trouver dans la région. Surmontant le racisme automatique, la méfiance xénophobe et les préjugés déjà bien enracinés, un père et sa fille, puis, quelque peu à contrecœur, sa mère, découvrent ces êtres humains étrangers et leur culture, leur musique, leur cuisine, leur jeu du wei qi (que les Japonais appellent le go) et leurs contes et légendes – d’autant plus que l’un d’eux, Lao Guan – américanisé en Logan (pas de rapport a priori avec Wolverine) – présente plusieurs particularités qui le font bizarrement ressembler à Guan Yu, le mythique dieu chinois de la guerre. Alors même que la bande qui rançonne la région au gré de ses envies, de ses beuveries et de ses folies n’a peut-être pas dit son dernier mot, et le système d’exploitation capitaliste en cours d’implantation, encore moins…

Avant que Guan Yu devienne un dieu, ce n’était qu’un jeune garçon.
En fait, avant ça, ce n’était qu’un fantôme, ou presque. Sa mère eut beau le porter dans son ventre douze mois durant, il refusait de naître. La sage-femme donna des herbes à sa patiente, puis dit au mari de la tenir alors que celle-ci ruait et hurlait sur le lit. Enfin, le bébé sortit. Il ne respirait pas. Il avait le visage écarlate. De s’être étouffé ou d’avoir trop de sang barbare par son ascendant, songea la sage-femme.
« Ç’aurait été un bébé énorme », murmura-t-elle au père. La mère dormait. « Trop massif pour avoir une longue vie. » Elle enveloppait le corps dans l’étoffe qui aurait dû servir de langes. « Vous lui aviez choisi un nom ? »
– Non.
– Cela vaut mieux. Ainsi, les démons n’auront rien pour l’agripper sur son chemin vers le monde souterrain. »
Le bébé poussa un cri assourdissant. Elle faillit le lâcher.
« Il est trop massif pour avoir une longue vie. », insista-t-elle en le démaillotant, vexée qu’il ait osé remettre en cause son autorité dans le domaine. « Et ce visage cramoisi !
– Alors, je vais l’appeler Chang Sheng, Longue Vie. »
Au Shanxi, le soleil brûlant d’été et les vents de poussière du printemps griffaient et râpaient le visage rougi des gens qui s’efforçaient de gagner leur vie dans le nord de la Chine. Quand les barbares qui avaient escaladé la Grande Muraille menaient leurs raids vers le sud sur leurs montures géantes, ces hommes s’armaient de fourches et faisaient fondre leurs socs pour les affronter en combat à mort, et ces femmes se battaient à leurs côtés avec leurs couteaux de cuisine pour, la bataille perdue, devenir les esclaves puis les épouses des barbares, apprendre leur langue et leur donner des enfants jusqu’à ce qu’ils finissent par se considérer comme chinois et, à leur tour, affronter la vague suivante.
Tandis que les hommes faibles et les femmes délicates ayant peur de la mort fuyaient au sud pour voguer sur leurs bateaux fleuris  et chanter leurs chansons à boire, ceux qui restaient, accordant la musique de leur vie au rythme de la rage hurlante du désert, gagnèrent en taille grâce au sang barbare dans leurs veines et s’enorgueillirent de leur vie de labeur.

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Chinese-railroad-workers

Discrètement sous-titrée « Un conte de Guan Yu, le dieu chinois de la guerre, en Amérique », pour nous mettre en éveil au cas où, cette novella de 2012, traduite en 2021 par Pierre-Paul Durastanti dans la belle collection Une heure-lumière du Bélial’, nous prouve une fois de plus le talent de conteur redoutable et toujours inventif dont semble disposer, comme en se jouant, Ken Liu. – dont on avait tant apprécié ici, notamment, le recueil « La ménagerie de papier » et la novella « L’homme qui mit fin à l’histoire ». Pratiquant ici son art à mi-chemin entre le western revisité avec ressort intérieur à découvrir (on songera sans doute de ce fait au magnifique « Faillir être flingué » de Céline Minard) et la possibilité du fantastique (le superbe « L’impératrice du sel et de la fortune » de Nghi Vo n’est pas toujours si loin), c’est pourtant aux récits historiques enjolivés, aux jeux de stratégie et, surtout, à la cuisine, qu’il donne la jolie mission de surmonter la méfiance et de célébrer la curiosité de l’altérité, en beauté éventuellement rugueuse. Pour s’affranchir de l’éternelle puissance péjorative du bruit et de l’odeur pour les mal-lunés permanents, ce sont les goûts spécifiques de certaines cuisines (comme l’évoquent si magiquement la Ryoko Sekiguchi de « L’astringent » et si stratégiquement le François Jullien de « Éloge de la fadeur », par exemple – et comme le récit de la découverte par Lily du mapo doufu – 麻婆豆腐 – ci-dessous en témoigne) qui affirmeront leur puissance résolue et inattendue.

On sortit de la cuisine les mets préparés par Ah Yan dans de grands plats qu’on disposa sur une table improvisée avec des caisses retournées, postées au centre du cercle. Chacun tenant un gros bol de riz fumant, les Chinois s’agglutinèrent pour empiler de la nourriture sur les grains blancs. Ah Yan émergea de la mêlée et tendit à Lily une coupe en porcelaine bleue décorée d’oiseaux et de fleurs roses. Le riz qu’elle contenait était recouvert de petits cubes de tofu et de porc enrobés d’une sauce rouge et de morceaux de rôti mélangés à des cives et à des tranches de margose. L’odeur de l’épice inconnue, piquante en diable, humecta la bouche et les yeux de la fillette.
Ah Yan lui tendit une paire de baguettes, puis replongea dans la meute pour se servir. Il était si petit, si maigre qu’il passait osus les bras tendus comme un lapin sous une haie. Bientôt, il ressortit pour s’asseoir sur un tabouret en face de Logan avec un bol de riz que surplombait une montagne de tofu et de viande. Découvrant Lily qui l’observait, l’air de se demander s’il avait eu une bonne part, il leva le bol et dit : « Mange, mange ! »
La fillette parvint à se débrouiller des baguettes une fois que Logan lui eut montré comment faire. Elle s’émerveillait de le voir manipuler de ses grosses pattes les bâtonnets de bambou avec une telle adresse qu’il portait les cubes de tofu à sa bouche sans les écraser et donc les lâcher, ce qu’elle fit les premières fois qu’elle essaya d’en manger.
Enfin, elle parvint à se fourrer un morceau de tofu dans la bouche et mordit dedans avec gratitude. Des saveurs jusque-là inconnues explosèrent sous son palais. Elle se délecta de la richesse du goût : le salé, la note de piment, le sucré de la sauce, et quelque chose d’autre qui lui titillait la langue. Elle essaya de mâcher un peu, afin d’exsuder la saveur et peut-être d’identifier le composant inconnu. Le goût de piment se renforça et le titillement devint un chatouillis du bout de la langue à sa base. Elle continua de mâcher…
« Ouah ! » s’écria-t-elle. Le chatouillis venait de se muer en mille aiguilles. Le fond de son nez s’emplit d’eau, et ses yeux de larmes, brouillant sa vue. Les Chinois, réduits au silence par la surprise, éclatèrent de rire en comprenant la source de son éclat de voix.
« Mange un peu de riz, lui dit Logan. Dépêche-toi. »
Aussi vite que possible, elle en avala plusieurs bouchées, laissant les grains tout mous lui masser la langue et apaiser la brûlure dans sa gorge. Sa langue lui paraissait engourdie, paralysée, et le picotement, atténué, se limitait à l’intérieur des joues.
« Tu as découvert un nouveau goût, poursuivit-il avec un regard malicieux. Il s’agissait du mala, ce piquant qui a fait la célébrité du royaume de Shu dans toute la Chine. Il faut s’en méfier, car sa saveur t’attire avant de t’assommer d’un retour de flamme. Mais une fois que tu t’y habitues, il fait danser ta langue comme plus rien n’y parviendra. »
Selon ses suggestions, elle prit des tranches de cive et de margose pour reposer sa langue entre les morceaux de tofu. Leur amertume offrait un contraste agréable au mala.
« Je parie que tu n’avais jamais rien aimé d’amer », dit-il.
Elle hocha la tête. Aucun plat préparé par sa mère n’avait ce goût, dans son souvenir.
« C’est une question d’équilibre des saveurs. Les Chinois savent qu’on ne peut pas éviter d’avoir des choses à la fois sucrées, aigres, amères, piquantes, salées, mala et douces comme le whisky – bon, ils ne connaissent pas le whisky, mais tu vois ce que je veux dire. »

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