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Notes de lecture 2022, Nouveautés

Note de lecture : « L’Inamour » (Bénédicte Heim)

Face à l’empire si sûr de lui du père abusif, l’émancipation paradoxale par la langue en flux continu, balayant tragiquement et tendrement les obstacles du qu’en-dira-t-on.

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papa crie maman lui montre son dos maman fait la vaisselle les sons ne veulent pas sortir de sa bouche alors elle montre le côté de son corps où il n’y a pas de bouche papa crie mais qu’est-ce qu’on va faire de ce gosse ce gosse c’est moi moi je m’appelle moi mais il y en a qui disent que je m’appelle Constantin c’est ceux qui ne me connaissent pas qui disent ça ceux qui me connaissent m’appellent Constant ou Cons comme Mano Ambre ou maman parfois
maman m’appelle mon bébé et papa déteste quand elle dit ça il dit arrête c’est pas comme ça qu’il va progresser dit mon fils je t’ai donné le nom d’un empereur alors il faut que tu sois à la hauteur que tu te conduises dignement papa m’appelle toujours Constantin papa ne me connaît pas il ne sait pas qu’il y a un coin de ma tête où il n’existe pas où il ne peut pas crier c’est fermé à clé pour lui il n’y a pas beaucoup de place juste pour maman Mano et Ambre un petit peu quand elle me fait pas ses yeux transparents qui me voient pas
papa dit que je lui fais honte parce qu’il n’y a pas d’école pour moi papa sa maison c’est l’école alors comme je ne suis pas dans sa maison je ne peux pas être un empereur papa n’est pas content il aime les empereurs il a des photos d’eux dans son bureau ils sont tout gris tout durs je ne suis pas un empereur papa me montre tout le temps la photo d’un qui s’appelle Constantin il a l’air méchant papa m’appelle comme lui parce qu’il croit que c’est moi que je vais devenir comme lui papa confond il voit pas que je suis pas mort moi il sait pas que je m’appelle moi
quand papa crie personne ne parle personne ne bouge Ambre et Mano font semblant de lire leur assiette alors qu’il n’y a rien d’écrit dedans maman fait semblant que la vaisselle est très sale et elle relave tout avec beaucoup de mousse papa dit quelle plaie cette famille on ne peut jamais avoir une conversation digne de ce nom papa a un problème avec les noms par exemple Mano il l’appelle toujours Marie-Noëlle il aime bien ce qui est long et compliqué et difficile il aime pas ce qu’on peut pas dire quand maman fait son visage de nuage et ses yeux de silence quand ses yeux partent à l’intérieur de son corps et qu’elle penche la tête de côté pour écouter les bruits de son cœur que personne peut entendre papa il aime pas du tout alors il hurle bonsangjeteparlevoudraistuavoirlobligeancedemaccorderleminimum-syndicaldattentionauqueljaidroit je sais pas ce que ça veut dire mais je comprends qu’il est très fâché parce que maman ne veut pas lui dire ce qu’elle entend à l’intérieur d’elle parce qu’elle veut pas lui donner les mots qu’il attend
papa est content d’Ambre parce qu’elle parle beaucoup avec lui de choses très dures à comprendre papa dit Ambre c’est un brillant élément et c’est vrai qu’elle a les yeux qui brillent et un long corps tout beau et quand elle bouge ça fait des frissons et des lumières partout comme les feux d’artifice et les guirlandes de Noël papa dit Marie-Noëlle elle est plus laborieuse mais elle est plus méritante elle fait des efforts ça veut dire elle brille pas autant qu’Ambre elle a pas des yeux verts qui lancent des éclairs quand elle parle elle a pas des longs cheveux noirs qui dansent autour d’elle elle a pas le même corps de princesse qu’on dirait qu’elle a des couronnes partout et qu’un prince va l’enlever pour l’épouser elle a pas tout ça Mano elle a juste des yeux bruns très gentils et des cheveux un peu pâles et un corps un peu normal mais elle fait semblant pour faire plaisir à papa et papa il voit pas qu’elle est un grand soleil qui brille à l’intérieur et qui me fait plein de chaleur quand elle me fait des câlins
papa dit Constantin c’est ma croix et ça veut dire que moi j’arrive même pas à faire semblant est-ce qu’il y a rien qui brille chez moi pourtant maman souvent elle me dit mon petit bijou mon trésor précieux et donc pour elle je suis un brillant élément on dirait que papa et maman ils ont pas les mêmes yeux ou alors ils regardent pas aux mêmes endroits papa dit mon garçon tu devrais te muscler un peu faire du sport pour te développer tu ne ressembles à rien comme ça tu es tout malingre aussi fluet qu’une fillette maman dit que je suis sa brindille que je suis fin et élégant que je suis vif comme un farfadet elle dit tu es mon elfe bondissant et ça me fait me sentir comme un roi très grand qui a tout réussi les épreuves et qui reçoit la reine comme récompense
quand je regarde vers papa je me sens tout moche tout raté une grosse tache et papa il trouve pas l’effaceur qu’il faut pour m’enlever quand je regarde vers maman je vois un petit garçon tout joli comme un diamant pour Mano je suis son petit ourson câlin et quand je la fais rire ça allume des points dorés dans ses yeux qui autrement son souvent pâles Ambre je sais pas quand elle me sourit ça s’éclaire tout grand dans moi mais le plus souvent elle me voit pas alors je me sens plus petit que les brins de poussière que maman chasse avec son aspirateur

« On » le dit inadapté, craignant gravement le soleil sur sa peau qui provoque chez lui de dangereuses crises de convulsions, incapable de retenir ses leçons fournies à la maison – car l’école n’est pas pour lui, il y créerait trop de honte pour la famille -, lent à comprendre – lorsque cela arrive – ce qui est attendu de lui, maladroit dans ses paroles et dans ses regards. Pourtant, derrière son masque de silence fréquent et d’intériorité ferme, il saisit au plus haut point ce qui l’entoure – quand bien même la mécanique interprétative lui fait défaut -, voit tout, entend tout et n’en pense pas moins, à sa propre manière. Face au père dictatorial, imbu de ses prérogatives et de sa surface sociale, à la mère tendre mais si soumise, à la fille aînée brillante rêvant secrètement d’autres horizons et à la fille cadette de plus en plus déboussolée, son flux de pensée et de perception à haute intensité pourrait bien constituer in fine l’ultime ligne de défense d’un dysfonctionnement familial total pourtant socialement si facilement accepté – car la domination, patriarcale ou autre, a toujours et encore plus d’un tour dans son sac, tant que de nouvelles formes de « shaming » ne s’en mêlent pas.

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moi j’ai un secret dans ma vie mais je peux le vivre que quand c’est Mano qui me garde du soleil maman et Ambre elles me laisseraient pas faire mais Mano elle est chouette elle veut bien mon secret c’est qu’on a un cerisier dans le fond du jardin et que quand je suis avec Mano je grimpe dessus presque tout en haut oh pas pour manger les cerises même si elles sont très bonnes j’y vais même quand il y a pas encore de cerises ou quand il y en a plus je grimpe là-haut parce que c’est un endroit où je peux être tout seul sinon je suis toujours surveillé on me laisse jamais tranquille mais dans cet arbre je suis seul rien qu’avec moi et je peux penser dans ma tête des trucs que les autres ils m’empêchent de penser avec leurs paroles et leurs visages qui m’embrouillent Mano elle s’assied par terre et elle lit et de temps en temps elle lève la tête pour voir si tout va bien mais sinon elle me laisse en paix ça c’est une vraie sœur c’est sûr moi je m’assieds sur une très haute branche et je regarde les feuilles je les regarde très fort jusqu’à ce qu’elles rentrent à l’intérieur de moi et que ça devienne tout vert dans ma tête et alors j’oublie tout et je me sens bien doux et léger je suis le vent qui roule dans les branches et qui fait sa chanson un peu comme une berceuse que me chante maman le soir sauf qu’il y a pas de paroles et moi je trouve que c’est bien mieux les choses sans paroles c’est simple au moins et ça fait pas d’histoire
alors qu’à la maison dès qu’on dit quelqu’un quelque chose papa gronde veux-tu bien préciser et t’exprimer correctement s’il te plaît ce qui se conçoit bien s’énonce clairement je ne tolérerai pas la confusion dans l’esprit de mes enfants soyez vigilants le mot juste les enfants le mot juste c’est le gage d’une pensée ferme d’un caractère bien trempé ça vous arme pour la vie et moi je ne veux pas que vous soyiez des mauviettes ça non il n’en est pas question papa il croit toujours que je suis tête en l’air que j’écoute rien mais en fait je retiens tout ce qu’il dit et ça s’imprime dans mon cerveau comme les histoires sur les pages des livres et après il faut que je grimpe dans l’arbre c’est forcé pour essayer la tête de me la nettoyer un peu parce que sinon avec tous les mots de papa que je trimballe tout le temps à l’intérieur à la fin moi je finirai par exploser
tout le monde me dit que j’ai une très mauvaise mémoire et moi je trouve que c’est vrai parce que je retiens que les paroles de papa qui font des embouteillages et des carambolages dans ma tête et après je suis tout à l’envers et très fatigué parce que papa il en dit des mots et des mots il arrête pas il parle toujours et si fort qu’on dirait qu’il est comme un dragon qui crache du feu et que tout le monde l’écoute personne n’ose rien dire parce qu’il dit des mots très sérieux très importants on voit bien qu’il adore le son de sa voix c’est comme si il caressait les mots qui sortent de sa bouche il les cajole il les respecte il les admire et si jamais quelqu’un essaie de dire quelque chose il crie il dit vous allez cesser de m’interrompre nom d’un chien c’est quand même un comble qu’on ne puisse pas s’exprimer librement dans sa propre maison sa propre maison ça veut dire qu’elle est à lui tout seul et alors tout le monde baisse la tête et fait silence et maman se lève elle se dépêche de mettre du mouvement entre elle et les paroles de papa pour qu’elles ne lui mordent pas trop le cœur elle ne fait presque pas de bruit pour ne pas recouvrir les paroles mais elle fait des gestes pour se mettre à l’abri pour chasser loin d’elle toute cette lave de mots qui sort de la bouche-volcan de papa maman elle a le droit de faire ça mais nous les enfants on peut pas bouger on est forcés d’avaler tous ces mots en même temps que le repas et moi c’est pour ça que souvent j’ai plus faim et que j’arrive pas à grossir et que papa est mécontent

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Bénédicte Heim est certainement l’une des plus redoutables créatrices de langue ad hoc qui soient actuellement.

Comme en écho à l’Andréas Becker de « L’effrayable » (2012) ou de « Nébuleuses » (2013), ce « L’inamour », publié chez Quidam en octobre 2022, démontre à nouveau, et au plus haut point, après ses « Je suis l’autre moitié de ton péché » (2013) et « Hautes coutures » (2019), pour ne citer que deux de ses 24 textes (on ne saurait oublier aisément « une archère malhabile, une anémone qui pointe dans une marée d’étincelles »), comment la littérature peut construire en permanence – et en puissance – les conditions poétiques d’une émancipation politique, sans jamais s’installer dans la maladroite trace directe du prêche.

Avec patience et acuité, par la création d’un regard hors normes, véritablement singulier jusque dans les moindres détails de son langage, Bénédicte Heim exhume ici toute la vacuité du discours méritocratique traditionnel (et de son nuage fumigène bourgeois), avec sa visée moralisatrice en réalité presque uniquement socio-économique. Utilisant avec un extrême brio, au cœur de sa tragédie qui n’est pas uniquement domestique, les rusées figures-relais d’un prêtre et d’une petite voisine vivant dans une famille qui n’est pas, elle, vouée à l’inamour, elle nous offre un poignant détricotage de ce qui est bien, au fond et depuis longtemps, « DÉJÀ MORT ».

ça y est ils ont emmené Mano
ils disent que c’est pour son bien ils disent qu’ils l’ont envoyée en pension parce que ses résultats avaient trop chuté et que là-bas elle a une chance de s’améliorer de redresser la barre ils disent que je la reverrai tous les mois et que c’est pas si long quatre semaines mais moi je sais qu’ils mentent je sais que tout ça est faux et que c’est de ma faute j’avais pas assez bien regardé dans son dos les ailes elles y sont mêmes si elle les avait bien planquées et eux ils les ont vues et ils se sont dépêchés de l’envoyer dans un internat qui est une maison presque de correction une maison pour corriger ceux qui sont pas allés assez loin pour qu’on les interne dans un asile l’internat c’est comme un prélude d’asile c’est pour s’habituer au cas où on interne les gens un petit peu pour pas les interner pour de bon et qu’est-ce qu’ils font dans ces internats ils pensionnent les gens et ils les décortiquent ils les examinent comme à l’hôpital pour voir jusqu’où leurs ailes elles ont poussé et combien il faut les raboter couper cisailler pour pas qu’elles risquent de repousser c’est comme une maison de redressement sauf que c’est pas pour les voyous qui cassent c’est pour redresser ceux qui se tiennent pas dans la rectitude droite du chemin et moi j’ai rien vu et je les ai laissé faire et j’ai pas protégé Mano et je sais que c’est de ma faute elle est partie à cause de moi qui l’ai pas prévenue elle est partie à la place de mon ratage parce que moi mes ailes elles sont déjà trop sorties on peut plus rien faire pour les arracher mais j’aurais dû me douter avec toutes ces séances de Mano sous l’arbre j’aurais dû savoir qu’elle était pas comme eux non plus et qu’elle couvait ses ailes dans son secret et maintenant qu’est-ce qu’elle va faire parmi tous ces redresseurs d’ailes qui vont la torturer et qu’elle leur ressemble tellement pas

On profitera de cette occasion pour noter à nouveau l’immense talent du concepteur graphique Hugues Vollant, à qui l’on doit une bonne partie des couvertures de Quidam éditeur depuis quelques années. Sa fusion de la photographie de Jason Rosewell et du dessin de Ernst Haeckel (que l’on avait pu découvrir dans le n°6 de la revue La Moitié du Fourbi, grâce à Hugues Leroy), dépassant la beauté fortuite des machines à coudre, des parapluies et des tables de dissection, est tout simplement extraordinaire.

La photographie de Bénédicte Heim, ci-dessous, est due au talent de Antoine de Kerversau.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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