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Note de lecture : « Dans ta sévère fontaine » (Véronique Emmenegger)

Le récit épique et terrible d’une haine mère-fille, paradoxalement drôle, subtilement ambigu, et plein de verve comme d’interrogations.

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Elle a toujours dit, et répété, pendant les fêtes de famille ou autres, cette phrase infecte qui appelait les mouches sur ses lèvres :
– Lorsque je suis rentrée avec toi de la maternité, j’ai voulu te changer, et tu as chié dans ma main…
Ces mots réveillent une sorte de honte intestinale, comme si j’étais réduite – chaque fois que ses lèvres crachotent cette phrase toute faite qu’elle dit sur le même ton, à croire qu’on l’a obligée à avaler une bande magnétique – à une âme liquide.
Les participants à ces assemblées diverses, Noëls, anniversaires, ne semblent pas s’en offusquer et le vivent comme un bon mot auquel ils rient joyeusement, ne ressentant pas la portée d’un tel missile.
J’ai voulu te changer…
Imaginez qu’une telle phrase résonne autrement trente ans plus tard quand je suis couchée là, devant vous, et qu’il ne me reste bientôt plus que la peau sur les os pour vous dire ce que je n’arrive pas à effacer, cette envie qu’elle a eu d’entrée de vouloir me « changer », m’évoquant comme un simple petit pot de moutarde qui se déverse tendrement dans sa main.
Te changer…
Me changer tout court, m’échanger ou me changer contre ? Un garçon par exemple qui l’aurait plus satisfaite, dont elle aurait pu vérifier les érections quand sa main passait, oh par hasard, sa main avec sa bague-serpent, en dessous de la ligne du slip afin de vérifier si cette petite personne était sensible à son charme sexuel.
Vérifier quoi ?
Reprenons. Quand je suis rentrée de la maternité… Oh, mon Dieu, j’aimerais qu’on puisse appeler la maternité par un mot plus approprié… L’immaternité par exemple ou tout autre terme qui expliquerait cette impossibilité de protéger. Elles sont des milliers de femmes à accoucher sans ressentir une perle de tendresse pour ces petits gigots, sortis pourtant de leurs entrailles,
on pourrait même dire que ces gigots sont des paquets de saletés qu’elles doivent nettoyer afin de ne pas se laisser souiller, ni par leurs bouches toujours un peu baveuses ni par leurs fesses bavardes,
ennemies rapprochées de leur progéniture, régnant dans cet enfer de la captivité, la haine invisible qui se joue sous le manteau de la famille.
– J’étais trop fatiguée pour t’allaiter.
Nous y voilà, nous voilà devant ce mur qui permet de cacher toutes les saloperies que la Terre a engendrées : le mur de la supposée fatigue, l’éventail coquet, une putasserie de bouclier.

Publié chez Antidata en août 2022, « Dans ta sévère fontaine » est le huitième ouvrage de la Franco-Suisse Véronique Emmenegger. En 60 pages, cette novella redoutable nous offre le monologue ravageur d’une femme se souvenant avec une extrême précision de sa haine adolescente à l’égard de sa mère, et des raisons quotidiennes, géométriques, analytiques de cette haine. Renvoyant le canonique « Vipère au poing » (1948) d’Hervé Bazin quasiment au rang de bluette sans conséquence, le déchaînement, sans presque reprendre son souffle (que manifestent plusieurs choix typographiques rusés), d’un monologue à la fois résolument narratif (même si les péripéties évoquées sont mêlées au cœur d’une trame temporelle qui n’exclut ni les flash-backs ni les flash-forwards), tissé de détestation et de ressentiment, déploie une formidable exagération épique, qui réussit le petit mais réel miracle de transformer la tragédie authentique qui se déploie sous nos yeux en une vraie possibilité de comique subtil, créé comme malgré les protagonistes, par la verve et par le verbe ici mis en œuvre.

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Une des premières planches de salut, avec la nature, est la lecture, pharmacie itinérante qui offre des remèdes non pas de bonne femme mais de petite fille,
j’ai trouvé ce matin en partant pour l’école, posé sur la poubelle, un vieux livre d’images sur les samouraïs – il n’y a pas de bons endroits pour les livres, surtout pas dans une bibliothèque où ils dorment le dos tourné comme des personnages qui auraient des dossards avec leurs noms – dans lequel on découvre (les photos en noir et blanc datent des années cinquante) des hommes couronnés de curieux petits chignons, l’air déterminé, vêtus de pantalons amples tenus par de simples cordelettes et armés de plusieurs épées, regarder dans le lointain ou peut-être est-ce à l’intérieur d’eux-mêmes,
chaque chapitre porte sur le quotidien de ces maîtres, nourriture, combat, exercices, sommeil,
l’un d’entre eux témoigne qu’un bon samouraï ne dort jamais, qu’il se pose la nuit tombée, lorsque le soleil se fait safrané avant de tourner au bleu de cinéraire, devant sa cabane en bois, assis en tailleur, les jambes repliées sous son pantalon qui ressemble à une jupe, il descend la grille de ses paupières tout en restant éveillé derrière, sensible à chaque respiration de la nature qui l’entoure, et au moindre bruissement suspect il se tient prêt à dégainer son sabre,
dormir comme un samouraï, c’est ainsi que désormais je passe mes nuits faisant la peau à l’insomnie, assise sur mon lit je veille, mes yeux sont fermés et je guette, détendue mais présente, et jamais je ne me suis sentie aussi bien au réveil,
mais ce n’est pas mon seul refuge, il y a aussi ma relation avec les oiseaux, ils me parlent dès l’aube, ma période préférée reste le printemps lorsqu’en mars les femelles construisent un nid entre mes persiennes, je les entends s’y heurter pour se glisser jusqu’à leurs petits, nourrir ces becs cannibales qui gueulent plus fort que leurs parents, bonnes mères elles s’acharnent à remplir ces outres piailleuses qui un beau matin prennent leur envol se mêlant à ce que j’appelle « les arbres qui parlent », quand du fond de leurs humeurs botaniques leurs congénères les accueillent, ils m’accompagnent durant tous les beaux jours, je dépose des miettes sur le rebord de ma fenêtre et ils profitent de mon absence pour organiser leurs excursions magnétiques, j’en aperçois un parfois qui me toise de ses yeux de cristal culotté,
je suis Blanche-Neige et les oiseaux élèvent leurs petits dans mes cheveux, ils volettent autour de moi comme des ventilateurs colorés, dans cette forêt embaumée les animaux viennent manger des baies au creux de ma main, l’encensoir des grands chênes me berce de leur humidité, la gourmette des feuilles d’or cliquette dans le petit matin, l’angoisse est momentanément en pause…

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Entre l’aveuglement innocent du « Petite table, sois mise ! » d’Anne Serre et la tendre ironie imaginative du « Cabane » de Millie Duyé, cette incision dans le secret plus ou moins bien gardé d’une cellule familiale hautement dysfonctionnelle évoque pourtant, en filigrane habile, la terrible question de la crédibilité de la parole enfantine face aux sévices et aux abus venant de (très) proches. Sous la violence superbe de la diatribe et sous l’inventivité langagière féroce de la revanche, les points d’interrogation que relevait Wu Ming 1 dans son récent « Q comme Qomplot », à propos du rôle joué par cette parole-là et son orientation, pilotée ou non, dans un certain nombre de phénomènes conspirationnistes, sont bien présents, et plongent avec une redoutable habileté la lectrice ou le lecteur dans les affres possibles de la croyance ou du rejet du récit – en donnant aux sourires que l’on ne peut s’empêcher d’esquisser une saveur ambiguë et cruciale, celle des psychoses aux ramifications inattendues (surtout lorsque se dévoile peu à peu le moment d’où l’on. Du grand art de la forme courte, puissante et ramassée sous son double couvert de vraie-fausse légèreté et de terreur pure.

J’ai eu mon premier cheveu blanc à trois ans, lorsqu’elle m’a abandonnée dans un caniveau, ma brassière s’est imbibée d’eau de Javel, sur mon duvet capillaire blond ces premiers cheveux blancs sont passés inaperçus, une femme m’a ramassée pour me remettre au commissariat, sur la gourmette ils ont pu lire : « Saleté »,
alors ils ont su où me ramener, à la rue des Martyrs,
« Saleté » c’est le petit nom qu’elle me donne quand je ne suis pas satisfaisante,
ils ont sonné et elle a fait semblant d’être heureuse de me retrouver, un peu comme si ça lui faisait un choc au cœur, et pour « la galerie » elle m’a serrée contre elle en inventant une histoire à dormir debout, comme quoi elle avait confondu ses deux paniers qui pesaient le même poids, et se rendant compte que l’autre ne contenait que de la piquette et des patates, elle allait repartir chercher sa patate chaude,
mentir, mentir,
– Vous prendrez bien un petit café, qu’elle dit aux flics qui la remercient, ils ont autre chose à faire, d’autres bébés à cheveux blancs à sauver,

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Unknown

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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