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Notes de lecture 2022

Note de lecture : « Des milliards de tapis de cheveux » (Andreas Eschbach)

À la fois galactique et quasiment médiévale, une incroyable fable anthropologique sur le pouvoir, le récit et le mythe.

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RELECTURE

Eschbach

Nœud après nœud, jour après jour, une vie durant, les mains de l’exécutant répétaient sans cesse les mêmes gestes, nouant et renouant sans cesse les fins cheveux, des cheveux si fins et si ténus que ses doigts finissaient immanquablement par trembler et ses yeux par faiblir de s’être si intensément concentrés – et pourtant, l’avancée de l’ouvrage était à peine perceptible ; une bonne journée de travail avait comme maigre fruit un nouveau fragment de tapis dont la taille approximative n’excédait pas celle d’un ongle. Mais, malgré tout, l’homme se tenait là, accroupi, courbé au-dessus du châssis de bois craquant sur lequel son père et le père de son père s’étaient penchés avant lui, avec sous les yeux le verre grossissant hérité de ses ancêtres et rendu presque opaque d’avoir tant servi, les bras appuyés sur une planche polie calée sous sa poitrine, et ne guidant l’aiguille qu’au seul bout de ses doigts.
Tout à son ouvrage, il se tenait donc là, perpétuant nœud après nœud une tradition ancestrale, jusqu’au moment où il fut saisi par une sorte de transe et ou un bien-être parfait l’envahit ; la douleur lancinante dans son dos s’évanouit et il cessa soudain de sentir le poids des années figées dans ses os. Il tendit l’oreille aux bruits de toutes sortes produits par cette maison que les pères de ses pères avaient bâtie. Il entendit le souffle continu du vent balayer le toit et s’engouffrer par les fenêtres ouvertes ; de la cuisine, au rez-de-chaussée, lui parvinrent le cliquetis de la vaisselle qu’on entrechoque et les bavardages de ses femmes et de ses filles. Tous ces bruits lui étaient familiers. Parmi eux il distingua la voix de la sage-femme qu’il hébergeait depuis quelques jours sous son toit, car Garliad, sa concubine, attendait sa délivrance. Le carillon grinçant et quelque peu étouffé de la porte d’entrée lui parvint aux oreilles ; ensuite il entendit qu’on ouvrait au visiteur et il perçut, dans les murmures qui montaient jusqu’à lui, l’excitation que cette arrivée provoquait. Ce devait être la femme venue livrer des vivres, des étoffes et diverses marchandises : elle avait promis de passer dans la journée.
Puis l’escalier craqua sous le poids d’un pas lourd. C’était certainement l’une des femmes qui montait à son atelier lui porter son déjeuner. À l’étage inférieur, elles étaient sans doute sur le point d’inviter la nouvelle venue à partager leur repas, espérant bien apprendre les derniers commérages et prêtes à se laisser convaincre d’acheter la première bricole venue. Il poussa un soupir, acheva le nœud qu’il avait entrepris, écarta le verre grossissant et se retourna.
Devant lui se tenait Garliad, qui arborait un ventre énorme et tenait à la main une assiette fumante ; elle attendait qu’il l’autorisât à entrer, ce qu’il fit d’un geste impatient de la main.
« Qu’est-ce qu’il leur prend de te laisser travailler dans ton état ? grogna-t-il. Tu as vraiment envie que ma fille vienne au monde dans un escalier ? »

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Sur cette planète, la profession la plus importante est celle de tisseur : consacrant presque toute leur vie à confectionner un unique tapis, à partir des cheveux de leurs femmes et de leurs filles, ils le vendent le jour venu au marchand mandaté par l’Empereur, et lèguent la somme coquette qu’ils en retirent à leur fils, nécessairement unique, qui utilisera ce pécule pour entretenir sa future famille, pendant qu’il se consacrera à son tour à cette tâche quasiment sacrée.
Mais cette partie de l’Empire, située si loin à l’écart des grandes routes spatiales, ne serait-elle pas quelque peu oubliée ? Et cette planète est-elle vraiment la seule à consacrer ainsi son énergie à confectionner inlassablement ces tapis de cheveux ? Derrière les bribes d’existence corrélées, une vaste enquête galactique est prête à prendre forme.

Yahannochia s’apprêtait pour la venue annuelle du marchand de tapis en cheveux. C’était comme un réveil pour la ville qui, sitôt cet événement passé, retomberait pour le reste de l’année dans sa torpeur, une torpeur accrue par un soleil de plomb.
Tout d’abord apparurent des guirlandes accrochées çà et là aux toitures basses, ainsi que de maigres gerbes de fleurs qui tentaient tant bien que mal de cacher la misère des murs tachés par les années. De jour en jour s’accrut le nombre des fanions de couleurs vives flottant au vent, un vent qui n’était pas tombé et continuait de balayer les faîtes des toits ; et les odeurs qui s’exhalaient des chaudrons fumant dans des cuisines obscures empesaient l’air des étroites ruelles. Tout devait être fin prêt pour la Grande Fête. Des heures durant, les femmes peignèrent leurs longs cheveux et ceux de leurs filles en âge de prendre part aux réjouissances. Pour finir, les hommes reprisèrent leurs souliers. Des fanfares répétaient, produisant d’infâmes bruits de ferraille qui se mêlaient au bourdonnement diffus et permanent de voix énervées. Les enfants, qui d’ordinaire jouaient tristement et sans bruit dans les ruelles, couraient dans tous les sens en hurlant, et tous avaient revêtu leurs plus beaux habits. C’était une agitation bariolée, une fête des sens, l’attente fébrile du Grand Jour.
Enfin ce jour arriva. Les cavaliers que l’on avait envoyés en reconnaissance revinrent et, suivis de la foule, se pressèrent dans les ruelles pour annoncer au son des trompettes :
« Le marchand arrive !
– Lequel est-ce ? demandèrent en chœur des centaines de voix.
– La caravane porte les couleurs de Moarkan », rapportèrent les éclaireurs avant d’éperonner leurs chevaux qui reprirent leur course au galop. Et des centaines de voix colportèrent la nouvelle, le nom du marchand fit le tour des maisons et des huttes, chacun y allant de son commentaire. On se remémora la date du dernier passage de Moarkan à Yahannochia, ainsi que les marchandises qu’il avait apportées après les avoir sélectionnées dans de lointaines cités. « Moarkan ! » Les conjectures fusèrent sur les villes dont il pourrait, pour y être passé, donner des nouvelles ou même du courrier. « Moarkan arrive !… »
Mais il fallut encore deux longs jours avant que l’imposante caravane du marchand ne franchisse les murs de la ville.

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En quelques phrases débutant son premier roman, « Des milliards de tapis de cheveux », publié en 1995, l’Allemand Andreas Eschbach plante un décor et un propos absolument inoubliables. Transformant au fil des pages ce qui se présente d’abord comme une discrète série de nouvelles reliées par un mince fil conducteur en un formidable roman mêlant intimement le décor, si classique dans la science-fiction de l’âge d’or et d’après, de l’empire galactique, et celui, tout nimbé d’une forme subtilement anthropologie que ne renieraient ni Ursula K. Le Guin ni Angelica Gorodischer (son grand « Kalpa Impérial » de 1984 n’est pas si loin), d’une société féodale légèrement post-médiévale engoncée dans un rigide système d’obligations et de traditions. Sous nos yeux d’abord quelque peu incrédules, ce tapis baroque et déjà discrètement flamboyant, coulé au rythme des caravanes blindées annuelles, se décante en une étonnante fable sur le pouvoir, sur la démocratie, sur l’ennui et sur la vengeance, en une rare inventivité. Et non content de cette mutation progressive, « Des milliards de tapis de cheveux » culmine en un un vertigineux questionnement sur le contrôle social comme sur le pouvoir des récits et des mythologies, des justifications fondatrices et des traditions soigneusement transmises, pour le meilleur et pour le pire.

Traduit en français en 1999 par Claire Duval chez L’Atalante, couronné d’emblée par le Grand prix de la Science-fiction allemande en 1996, puis par le Grand Prix français de l’Imaginaire en 2001, traduit depuis en plus de vingt langues (en anglais en 2005), « Des milliards de tapis à cheveux » joue à merveille de la structure rusée du recueil de nouvelles « formant roman », chaque voix supplémentaire ajoutée à l’édifice qui se construit sous nos yeux venant ouvrir une nouvelle tonalité ou une nouvelle perspective, dégageant un récit d’ensemble convergeant vers une forme d’apothéose et de révélation (on songera peut-être ainsi au grand « Demain les chiens » de Clifford D. Simak, au « Kalpa Impérial » d’Angelica Gorodischer déjà cité ci-dessus, ou encore aux « Dernières nouvelles d’Œsthrénie » d’Anne-Sylvie Salzman). Première tentative d’un écrivain qui s’est révélé passionnant tout au long de sa carrière, ce roman qui ne dit pas tout de suite son nom véritable était un véritable coup de maître.

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Une soudaine bourrasque le décoiffa, lui rabattant les cheveux dans le visage. D’un geste rageur, il les remit en place, puis examina avec mécontentement les cheveux blancs restés accrochés entre ses doigts. Chaque fois que le cours inexorable des années lui apparaissait de façon aussi tangible, cela lui soulevait le cœur. Il se frotta les mains, comme pour se débarrasser du même coup de ces sombres pensées.
Trop longtemps il s’était attardé dans toutes ces maisons ; trop souvent il avait tenté de faire entendre raison à des pères récalcitrants. L’expérience d’une longue vie aurait dû le convaincre qu’il ne faisait que perdre son temps. À présent, le vent du soir s’était levé et fouettait sa grise cape râpée ; la fraîcheur nocturne se mit à se faire sentir. Devoir cheminer sur les longs sentiers retirés qui serpentaient entre les maisons isolées des tisseurs lui pesait chaque année davantage. Il décida de ne plus faire qu’une seule visite avant de prendre la route du retour. La maison d’Ostvan était justement sur le chemin.
Il devait toutefois bien admettre – et parfois cette pensée le réconfortait quelque peu – que le grandâge offrait aussi certains avantages : aux yeux d’autrui, cela lui conférait une autorité et une respectabilité que le statut peu considéré de professeur ne lui avait jamais offertes. Il était de moins en moins souvent contraint de se lancer dans de vaines discussions sur l’intérêt pour les enfants de recevoir l’instruction dispensée à l’école ; il arrivait de moins en moins souvent qu’un père refuse catégoriquement de payer la contribution pour l’année scolaire à venir. Et, de plus en plus souvent, un simple regard sévère suffisait à étouffer dans l’œuf de telles objections.

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À propos de Hugues

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