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Notes de lecture 2022, Nouveautés

Note de lecture : « Ceux qui vont par les étranges terres les étranges aventures quérant » (Claude Favre)

Une langue poétique rare et de plus en plus affûtée pour réinventer la fuite et le refuge, et la route imposée face aux forteresses impavides.

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Favre

N’imagine les disparus, errants, perdus, les poursuivis, les contrôlés, aimant, les ombres et les enfants de Deligny. Ceux du bord, boue de l’eau. Les vagabonds, aimant. Déserteurs de clans. Fouteurs de vie en l’air. Qui s’arrachent. Arrachent. À tout bout de champ. Rayés de la carte. Mais les vrais noms ne sont pas sur les cartes. Et les bateaux quittent vraiment les quais. D’aucuns jamais ne reviennent jamais. Péris. En mer, en désespoir, en vie. Péris pour la fortune. Tranchées cales métamorphoses. Conteneurs sans air, boues des soutes, asphyxiés, au fond noyés, foutus au fond, mourus, muets. Ou sous le galop d’un cheval siècle devenu fou, fou. Fou cavalier aux désirs fous. Par les étranges terres, les étranges aventures, quérant.

Publié en juin 2022 chez Lanskine, sous ce titre magnifique et insensé issu de Chrétien de Troyes, le nouveau recueil de Claude Favre, « Ceux qui vont par les étranges terres les étranges aventures quérant », développe et magnifie le travail vital sur la langue réfugiée, errante et malaxée par nos conforts menacés qu’avait déjà bien balisé « crever les toits etc » en 2018.

Te souviens-tu de ces mots qu’on n’entend plus de quel oubli. Des mots qui passent par là et des noms garde-frontières, des noms de poètes-soviets, des autorisations, des oukases, des barbelés. Pas que des souvenirs les noms c’est aussi l’oubli, l’espoir de l’oubli parfois. L’œil à l’horizon. Un poème par cœur, cabane trop vite construite parfois, avec les mots des autres. Des mots assignations qui convoquent, contrôlent, désignent par les noms des autres, méfiants. Des noms déformés, jugeant. Te souviens-tu de ceux qu’on mesure, jauge, désinfecte. Par langue de droit. Dont on registre le nom, trahissant la mémoire. Petits serpents.

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Reprenant en l’affûtant le couple apparemment contradictoire « imagine » / « n’imagine » comme fil conducteur dans le labyrinthe de la privation de langue qui va avec la privation (ou en tout cas la sévère limitation) de droits, maîtrisant le vacillement lié à l’errance forcée comme bien peu d’autres qu’elle, Claude Favre développe ici, discrètement mais avec obstination, une poétique spécifique, un véritable art de la claudication, de l’hésitation, du rappel et de la relance, pour préserver les ténues traces mémorielles d’un ailleurs et d’un avant, pour garder un sens à ces chemins-là de l’aventure (qui ne sont pas ceux des week-ends de motivation pour jeunes cadres du tertiaire occidental). Fort éloignée de la poétique du Patrick Beurard-Valdoye du cycle « Exils » en général, et de « Gadjo-Migrandt » en particulier, cette construction, toute de patience dans la boue, vise néanmoins des objectifs similaires, qui placent la langue poétique au cœur de leur moteur politique.

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On ne parle pas beaucoup chez les Rroms.
On écoute,
À plusieurs, on observe. On entend les mots, à vergogne offerts. Beaucoup de questions. D’attention. Avec quoi. Vivant, vivant riant, l’homme est homme. Il a un nom, qui dit l’homme ou la femme. Un nom pour tous, et un nom secret. Plus celui pour les papiers. Entre les noms, on chante. On ne chante pas beaucoup, qui ne sommes pas Rroms, on ne chante pas vraiment, quelques refrains sans appétit, mal en bouches. On oublie les mots, toujours, encore. On ne chante pas beaucoup jusqu’au bout. Lacets mémoire. On a peur, on a peur des mots, on ne va pas d’allant à risques, on se protège, on ne va pas, dansant, chantant, par les étranges terres, les étranges aventures, quérant, riant.

Comme l’écrivait si justement Alain Nicolas dans L’Humanité (à lire ici) à propos de ce recueil, insistant notamment sur l’habileté des ruptures de rythme et de syntaxe selon que surgissent l’obstacle ou la mémoire : « L’empathie et l’émotion n’empêchent pas que sous la colère la langue travaille avec précision pour recréer un espace où, enfin, « qui possède une langue ne se perd pas. » » Avec cette poésie profondément combative, dont les sources et les filiations épousent le mouvement même de la conteuse désabusée qui se prend néanmoins à rêver encore, Claude Favre nous offre un précieux viatique pour ces temps troubles de fermeture sur soi, à rejeter, et d’injustice, à combler.

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Te souviens-tu des proscrits jetés au bagne, au cul-de-basse-fosse. D’entre mémoires, l’oubli, écartelés, pour vivre, survivre. Oubliés. Comment, de leur famille. Toute honte bue.
De ceux jetés sur le front des mitrailles, bêtes à canon, chairs sacrifiées. Des visages oubliés, par ceux-là même qui les portent, à faire peur gueules, oubliés, rejetés, questions à ne pas. Honte figure. Cérémonies des hontes, der des ders, plus jamais ça. Imagine.
Des idiots dans les granges. Des femmes déchirées. N’imagine. Des bouches qui bavent. Bêtes à manger du foin, à vendre ses enfants, à commettre des crimes, pour vivre on dit, survivre. N’imagine, n’imagine.
Te souviens-tu des canots de fortune, bonne ou mauvaise chance. Des murs, barbelés, miradors. Des camps et de ce qu’on ne dit pas. De ce qu’on ne dit pas, te souviens-tu, de ce qu’on tait du commerce des peaux. D’aujourd’hui et des hommes. Dire.

Les images de roms et de migrants issus des pays de l’Est qui illustrent cette note, prises entre 2000 et 2005 en Suisse et en France, sont dues à l’œil aigu et bienveillant du photographe genevois Éric Roset (dont on peut visiter la galerie virtuelle ici).

Corps sans mots, coups nets.
Formes à cris, et larves, métamorphoses.
Entre les murs, caves, prisons, goulags, le pire d’entre les murs, imagine un fragment de poème, un homme à bout de lui, la tête assiégée.
Pas pris ces lèvres qui remuent.
Pour quelques hommes offrant ainsi la vie, un peu de vie, du moins le temps d’un matin, un drôle de temp si bref et qui dure, l’espoir. Ceux qui, par les étranges terres, les étranges aventures, disent les mots, en grande silence. Mais imagine, imagine.

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