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Notes de lecture 2022

Note de lecture : « Mon plan » (Maël Guesdon)

Qu’y a-t-il à l’intérieur d’un plan ? Jouant à merveille des ambiguïtés du langage et de la pensée qu’il suscite, Maël Guesdon nous offre en toute poésie le processus de création d’une inquiétude.

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J’ai pris l’habitude de rester longtemps assis quand il fait trop chaud pour sortir. Ici nous tenons l’un contre l’autre. Je reste la bouche grande ouverte comme pour gober les mouches. De toute manière, tout se situe juste avant là où je suis. Une chose se donne de l’autre côté me tombe des mains. Une chose dans le monde en apparence tombe.

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J’ai pris l’habitude de rester longtemps assis signifie sans trop bouger mais restent pourtant quelques fonctions réflexes : je peux toucher ce qui se trouve à ma portée, parfois être touché. Ici rien ne se déduit mais je me promène en m’accrochant aux bords. J’ai pris l’habitude des surfaces sans relief. C’est un vilain défaut qui résiste aux variations.

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Les nuages frôlent les objets qui sont éloignés de moi et ce n’est qu’à l’endroit où je suis qu’ils se rehaussent pour ne pas m’étouffer. Depuis plusieurs jours, je me parle à voix haute. Je fais les questions et les réponses. Je me demande par exemple d’où vous venez, et pourquoi je vous vois toujours seules.

Comme les Cylons, Maël Guesdon a un plan. Mais à la différence de celui des robots souhaitant (en tout cas une partie d’entre eux) éradiquer l’humanité, le sien, s’il est bien machiavélique, est fortement multi-varié, ambigu à souhait et irrésolvable dans l’univocité. Surface géométrique certainement (auquel cas les tesseracts d’Aden Ellias et de son « Hyperrectangle » ne seraient pas si loin), schéma technique de montage à la notice d’utilisation souffrant peut-être de menus défauts (rejoignant ainsi le merveilleux couteau suisse littéraire et vital que pouvait constituer le « Carnet Lambert » de Pierre Escot), visée stratégique globale assortie éventuellement de cheminements tactiques locaux (ce qui expliquerait le foisonnement apparent des tonalités, une fois passée l’étape initiale de mise en place), carte qui ne serait évidemment pas le territoire, canevas des différentes étapes d’un grand dessein encore à préciser peut-être, projection bien sûr – horizontale ou verticale, comme un certain balayage que nous rappelait à l’époque la série télévisée « Au-delà du réel » -, voire organisation prévue et décidée de l’exécution d’un programme économique ou politique intime (et l’on ne parlera pas ici, sauf en sous-entendus, de plans cul, de plans fric ou de plans ciné) : « Mon plan », publié en novembre 2021 chez José Corti, est tout cela et bien plus encore.

On pourrait être tenté de dire qu’à tous les moments de son évolution, mon plan accepte d’être divisé sans perdre l’essentiel de ce qui le constitue et qu’il supporte cette division quelle que soit la finesse des grains qu’elle produit. Les grains sont parfois si fins qu’ils glissent entre mes doigts et deviennent des fragments volatiles qui me font éternuer.

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Je me demande qui se trouve tout au bout de ce que je crois, et je ne sais pas répondre. Ici mes jambes se dessinent puis se calquent l’une sur l’autre. Autour c’est un autre dessin qui se déroule et me surprend. Je me déplace sur une fréquence lente qui m’oblige à annoncer mes mouvements car il y a, tout autour d’ici, des remous de grains trop fins pour que je les détecte.

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J’aimerais de temps en temps pouvoir naviguer de cette fragmentation à l’alternance que je vis (ce genre d’alternance qui vous donne l’impression d’être une série de ruptures simplement parce que les jointures restent imperceptibles). J’aimerais que la fragmentation de mes idées (comme je passe insensiblement d’une chose à une autre) puisse être en miroir du balancement qui rythme ma vie.

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Plan

Traquer une certaine possibilité poétique dans un quotidien perpétuellement à décoder et réencoder, à travers des apparences familières, normées et paisiblement encadrées de clichés rassurants : avec ce troisième ouvrage, après « Sorgue » (2013) et « Voire » (2015), Maël Guesdon s’attaque à une tâche potentiellement redoutable, et ne faiblit à aucun moment de ces 80 pages. Jean-Philippe Cazier (dans Diacritik, ici) souligne avec une grande justesse l’ancrage à la fois profond et fragile dans l’enfance d’un poète, avec ce mélange étroit de réalité et de fantasme qui peut ensuite donner sa couleur à toute une vie (phénomène que l’on retrouvait sous une autre forme dans le superbe « La magie dans les villes » de Frédéric Fiolof, voire dans son poignant « Finir les restes »).

On vous pose quelque part (vous n’avez rien demandé). C’est quand même forcément quelque chose d’un peu inquiétant puisqu’au tout début, vous êtes légèrement balbutiant. Les indices sont limités. On vous lance là. Et chaque fois que vous ouvrez la bouche, c’est par inadvertance ou pour manger.

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Un soir, par exemple, ma mère me dit : c’est à cette heure que les araignées sortent. Il est tard. Cette heure est celle où je vais dormir. On entend, quand il fait noir, des insectes invisibles dans les murs de la chambre. Ils cognent leur tête contre le bois. Plutôt qu’en raison du pouvoir divinatoire que leur invisibilité pourrait leur procurer, c’est, paraît-il, à cause des bruits répétitifs que cette mauvaise habitude produit, qu’on les appelle parfois des horloges de la mort. Le son martelé prend, au moment où je m’endors, la forme de tout ce qui, en moi, cherche une forme. Ma mère qui a peur de vous ne supporte pas l’idée de sentir le craquement très léger de votre corps quand elle vous écrase. Je lui demande ce que dit ce craquement en n’étant presque pas là. C’est comme si vous pouviez, de votre vivant (c’est sa réponse), vous dispenser des signes que le vivant produit, et cela vous suit lorsque vous mourrez.

(…)

Le chalet est traversé par des rails qui s’enfoncent dans la forêt. On groupe trois, quatre matelas gonflables au milieu de la pièce. Ils forment un lit immense au sol. Je peux rouler de l’un à l’autre, c’est comme un terrain que je traverse en roulant. On rassemble nos affaires autour du lit. On trace avec nos vêtements une barrière que ma mère ou mon père redouble en l’aspergeant d’un effet dit « foudroyant, invisible et sans odeur ». Il se peut qu’on s’enfonce un moment dans l’air chargé de doublures. La mécanique est si constamment enfouie par laquelle une chose en remplace une autre remonte au premier plan.

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Jouant de passages et de télescopages, abrupts lorsqu’il le faut, graduels lorsque c’est encore possible, entre des zones conceptuelles relativement sûres et des bouffées de réalité prosaïque où se glisse tout autre chose, Maël Guesdon nous offre bien, comme en résonance avec le redoutable Hugues Jallon de « Zone de combat » ou de « Le début de quelque chose », une fantastique (les échappées vers ce genre littéraire-là restant discrètes, feutrées, à la limite de la perception, mais produisant bien leurs effets de danger) leçon de création poétique de l’inquiétude.

En somme, vous aspergeant, on trace dans le vieux chalet touffu notre petit jardin à la française, qui nous assure que vous répondez à l’effet foudroyant en étant foudroyées. On creuse l’allée centrale avec vue sur les parterres vides, topiaires, bordures taillées en angles droits. Avant de dormir, on dresse le cadastre au milieu duquel on se réveille le lendemain matin, bien dans l’axe de la cause à l’effet, heureux d’être de ceux qui prévoient leur paysage, un peu comme on fait sa valise la veille d’un départ.

(…)

En rentrant de vacances, nous sortons du frigo une boîte ouverte depuis notre départ et, avant de servir le chat (qui, lui, vous a déjà mangées), nous goûtons, une cuillère à soupe chacun. Le goût d’os broyés (où je ne perçois, pour être vraiment sincère, rien d’identique à ce que je connais de vous) glisse sous ma langue qui, pendant les quelques instants où j’ai encore envie de rire, ressemble à l’endroit que j’ai tant attendu, celui que je cherchais : enfin là, aimable et accueillant. Puis le goût traverse les parties les plus dures du palais, se faufile au fond de ma gorge, irradiant par je ne sais quel mécanisme les cartilages, les tissus du cou et le ventre. Je décide, sans le vouloir, d’avaler la bouchée froide comme lorsqu’on retient longtemps sa respiration et que, plus il faudrait respirer, plus on ressent fort ce qui nous tient. Pour une fois, la volonté (qui habituellement fuit quand on cherche à l’attraper) gonfle et nous étouffe à mesure qu’on veut s’en saisir, jusqu’au moment où, d’un coup, le nouveau corps disparaît et laisse esseulé celui au sein duquel on a pris l’habitude de vivre. Mon amie dit : elle est un peu corsée aujourd’hui, plus forte que d’habitude.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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