☀︎
Notes de lecture 2022

Note de lecture : « Inconditionnelles » (Kae Tempest)

Une taularde retrouve son chemin par la création musicale : pas grand-chose en apparence, peut-être, et pourtant d’une puissance rare.

x

Inconditionnelles

Chess est dans une cellule de prison. Assise, immobile, sur le sol, elle fixe les spectateurs longuement du regard. L’atmosphère est lourde et peu engageante. Elle se met à créer un rythme, utilisant son corps et le sol comme percussions. Elle joue le rythme pendant un moment, fredonnant pour elle-même. Elle commence à ajouter des rimes par-dessus. La rime doit lui parvenir spontanément – elle tape sur le sol, joue un rythme, rime par-dessus. Pour elle, il s’agit de quelque chose qui lui arrive parmi d’autres expériences.

CHESS chante

Quand vraiment t’as rien
T’as besoin de rien,
C’est quand t’en as un peu
Que t’en veux plus.

Quand tu as de l’amour
Tu ressens tant de choses.
Mais sinon,
Tu ne croises
Que des portes closes.

À quoi bon les excuses et les pourquoi.
J’ai ma culpabilité à moi, et toi ?
J’ai pas l’temps des peut-être et des aléas.
Trop occupée à regarder le temps qui s’en va.

Tu mens si tu crois être sans failles
Aucune faille ne fait de toi un cause perdue.
Je fixe les barreaux pour les faire disparaître
Et pouvoir m’évader de mon être.

Où es-tu assise ? L’image est-elle précise ?
Je préfère vivre ici que dans la hantise.
C’est la hantise qui nous altère.
Mais on se redresse en la mettant à terre.

Cris provenant des autres cellules. Elle chante plus fort. Hors plateau, par-dessus sa voix :

DOREEN
Putain de merde. Ça suffit. Tu peux pas fermer ta putain de gueule pendant cinq minutes ?

CHESS chante plus fort
Où est ta place ? L’image est précise ?
Je préfère vivre ici que dans la hantise.

DOREEN
Je te jure Chess. Ferme ta gueule. Je vais arracher ta putain de gorge…

Une deuxième voix s’élève :

JANET
Laisse tomber, Doreen, sale conne. Laisse-la chanter. Laisse-la chanter, putain !

CHESS chante
C’est la peur qui vous altère
Mais nous voilà dignes en la mettant à terre.

Doreen commence à chanter par-dessus. Elle fait beaucoup de bruit. Elle tente de noyer la voix de Chess. Chess chante de plus en plus fort, jusqu’à ce que Doreen s’arrête.

CHESS
Que faire de tes erreurs ?
Les vivre chaque jour et chaque heure
À t’étourdir et briser ton cœur ?
Ou les ressentir pour que tu puisses t’enfuir ?

Imagine, si j’étais un oiseau
À tire d’aile, je m’échapperais
Pour voler dans la ville et te voir dans la rue
Mes deux ailes à terre, je m’écraserais.

Tu ne saurais même pas que c’était moi.
Mais tu sourirais car tu es gentille.

Quand vraiment t’as rien, t’as besoin de rien,
T’as l’esprit tranquille.

DOREEN
FERME ta PUTAIN de GUEULE putain de merde !

Chess arrête de chanter. Elle arrête de battre le rythme. Elle est à nouveau assise, immobile, comme au tout début. Elle attend.

x

41yH7H6yUnL

Publiée en 2015, traduite en français en 2020 par Dorothée Munyaneza chez L’Arche, la troisième pièce de théâtre de Kae Tempest est une création puissamment originale : sous l’apparence d’un jeu presque classique, l’univers étroitement carcéral de la cellule et de l’atelier (on apprendra le moment venu les raisons pour lesquelles l’héroïne Chess se trouve emprisonnée) se transforme en univers de créations, de confidences et de retrouvailles paradoxales, avec soi-même comme avec les autres, et débouchera sur de véritables créations musicales par l’autrice, qui est aussi musicienne et performeuse, comme on le sait (l’ouvrage inclut d’ailleurs les partitions de « Nothing », de « Lock’em up », de « If You Can Love, Do », de « Be Braver » et de « Kids », les cinq chansons de l’album à diffusion limitée directement issu de la pièce de théâtre).

Silver et Chess sont en plein atelier. Chess dévisage Silver avec méfiance. Silver la fixe du regard. Lui tient tête. Une gardienne se tient dans un coin. Elles restent un moment dans cette position. Un micro est installé ainsi qu’un ordinateur portable et une boîte à rythmes. Elles se regardent en silence.

SILVER – Qu’est-ce qu’on s’amuse !
CHESS – T’as mieux à faire ?
SILVER – Probablement.
CHESS – Genre quoi ?
SILVER – Oh tu sais. Je pourrais être chez moi à regarder mes ongles pousser.
CHESS – Je ne te retiens pas.
Battement.
SILVER – Écoute, je vais pas te supplier. Je ne suis pas là pour qu’on soit amies.
CHESS – Tant mieux.
SILVER – Ou ton guide. Ou ton enseignante.
CHESS – Alors t’es là pour quoi ?
SILVER – Je suis ici pour faire de la musique avec toi.
CHESS – Qu’est-ce qui est arrivé à tes cheveux ?
SILVER – Ils sont devenus blancs.
CHESS – Pourquoi ?
SILVER – Le choc.
CHESS – Qu’est-ce qui t’a choquée ?
SILVER – La vie.
CHESS – À quel âge ?
SILVER – J’avais vingt-deux ans.
CHESS – C’est pour ça qu’on t’appelle Silver ?
SILVER – En vrai je m’appelle Sylvia. Pas de grand détour. Tu sais comment sont les gens. Ils se croient malins.
CHESS – Tu ressembles à Storm dans X-Men. Tu l’as vu ?
SILVER – Non.
CHESS – Tu devrais le regarder. Elle te ressemble. Je regardais des dessins animés avec ma fille. Elle aimait bien Rogue.
SILVER – Francesca.
CHESS – Les gens m’appellent Chess.

x

22857089

Deux ans après la performance poétique et scandée des « Nouveaux anciens », et un an avant son premier roman, « Écoute la ville tomber », Kae Tempest réussit ici un défi important, nous offrant à la fois un moment de tendresse et de brutalité étroitement mêlées, sans aucune simplification, un regard incisif sur la mécanique de la création artistique populaire, issue de la vie matérielle plutôt que de l’étude savante, mais soumise aux réalités de la beauté et du rythme, et enfin un regard lucide, courageux et empathique sur le fait même de la prison, à mille lieues des indignations frelatées perpétuellement distillées par les droites et leurs extrêmes, en Europe et ailleurs, et en France tout récemment, saisissant un prétexte de karting là où théâtre, écriture et musique auraient pu aussi bien faire l’affaire à dénoncer, évidemment. Humaniste politisée et déterminée, vibrante sur les chemins de la dignité et de la tête haute, Kae Tempest ne nous déçoit pas, là encore.

x

La porte s’ouvre et Serena entre. Chess vient de terminer les paroles pour « Kids ». Serena aperçoit le carnet et s’assied à côté de Chess.

SERENA – Qu’est- ce tu fais ?
CHESS – J’essaie d’écrire des paroles.
SERENA – Qu’est-ce que ça donne ?
CHESS – Je n’y arrive pas.
SERENA – T’écris sur quoi ?
CHESS – Kayla.
Battement.
SERENA – Tu lui écris toujours des lettres ?
CHESS – Ouais. Chaque semaine.
SERENA – Tu devrais écrire la chanson comme si tu lui écrivais à elle et non sur elle.
CHESS – Tu penses que ça va m’aider.
SERENA – Peut-être, qui sait ?
CHESS – On a créé un rythme.
SERENA – J’peux l’entendre ?
CHESS – C’est pas encore terminé.
SERENA – Elle est comment, la femme qui t’apprend ?
CHESS – Pas mal. Pas aussi nulle que je pensais.
SERENA – Pas mal ?
CHESS – Je pense qu’on va bien s’amuser.
SERENA – Un miracle a eu lieu !
CHESS – Tais-toi.
SERENA – Tu souris.
CHESS – Même pas.
SERENA – Non, bien sûr.

x

Capture d’écran 2022-09-13 à 12.11.31

Logo Achat

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

Pas encore de commentaire.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :