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Notes de lecture 2022, Nouveautés

Note de lecture : « Cocoaïans » (Gauz)

À propos d’asservissement durable, colonial et post-colonial, par la monoculture d’exportation – en l’espèce le cacao ivoirien -, une magistrale leçon d’économie politique, pourtant toute de poésie et de verve.

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Gauz

Pour commencer…

Enfant, je passais systématiquement les trois mois de vacances d’été au village. Mes parents n’avaient aucun scrupule à nous arracher des barres de béton et de verre d’Abidjan ou de Paris pour les murs de banco et de bambou de Dignago ou de Grovéhio. Comme pour le Climbié de Bernard Dadié, c’était le temps d’une autre école, l’école de l’apprentissage d’une autre langue : le bhété ; l’école du tissage d’un autre rapport au monde : la nature.

Les longues journées se partageaient entre les cultures vivrières (riz, aubergine, taro, gombos, piments, etc.) de Grand’man et les plantations industrielles (café et cacao) de Grand’pa. La première s’enorgueillissait d’être celle qui a nourri le corps et l’esprit de ma mère, de l’avoir faite grâce à ses champs. Le second se vantait d’être celui qui l’a mise à l’école, de l’avoir faite grâce à ses champs. Cette invisible compétition entre les cultures traditionnelles de Grand’Man et les cultures modernes de Grand’Pa pour se couronner de la « réussite de ma mère » (la première infirmière de la région) est ma première idée politique du monde. J’ai grandi en ayant vaguement l’impression d’être le fruit hybride d’une cacaorizière. Idée renforcée par le discours officiel de l’État assené tous les jours dans tous les médias : « le succès de ce pays repose sur l’agriculture ». Les buildings du Plateau au centre-ville d’Abidjan, les voitures rutilantes et le train de vie pharaonesque de nos gouvernants, mais aussi nos écoles, nos facs, tout ça venait donc du village sans eau ni courant de mes grands-parents.

Un jour, mon « frère » Alain Porquet et moi, depuis la terrasse de son Bushman Café, nous contemplions le coucher de soleil répandre son or en fusion sur les tours d’Abidjan. Je me suis demandé combien de fois plus beau aurait été le spectacle, si à la place du minéral des tours de béton, il y avait encore les arbres-cathédrales de la forêt primaire ?

– En plus cette ville marche mal, tout le pays est bancal…

Pour apaiser mes rancœurs et aussi probablement baisser les décibels dans ses oreilles, il m’a proposé… un chocolat. Quand nous nous sommes enfoncés dans sa cuisine, je pensais qu’il allait me sortir une belle tablette venue de Suisse ou de Belgique (l’homme est diplomate et voyage beaucoup). Je l’ai pensé le plus naturellement du monde. Mais il m’a montré un sac de jute obèse.

– Tu sais ce qu’il y a dedans ?

– Quand je séchais les fèves de cacao de Grand’pa à Grovébio, toi tu chatouillais de la métisse au lycée français de Cocody.

À côté du sac de cacao, il y avait une étuve dans laquelle séchaient des fèves concassées. Il en a pris une grosse poignée et les a introduites dans un mixeur à pierre, une machine qui fait simplement rouler deux cailloux sur des grains, comme un moulin médiéval. Deux heures plus tard, je dégustais un des meilleurs chocolats de toute ma vie.

– On sèche, on chauffe, on écrase, on assaisonne, c’est tout. Les Indiens qui ont inventé le chocolat, ils sont comme nos grands-parents, ils aiment les processus simples. Le succès de ce pays repose sur un malentendu. Nous serions en train de parler d’autre chose si nous étions les premiers producteurs mondiaux de chocolat plutôt que de cacao.

Sa dernière phrase, je l’ai prise en pleine tête. Une punchline, littéralement, une phrase qui cogne ! Mon voyage au pays des Cocoaïans a commencé là. Alain m’a prêté le nom, je l’ai rempli de mon imaginaire.

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Cacao

On savait depuis « Debout-Payé » (2014) à quel point Gauz est capable, par sa gouaille étagée sur plusieurs niveaux et sa finesse analytique, d’entrechoquer l’apparemment très prosaïque et le hautement politique. Capacité démontrée initialement en confrontant la position du vigile et de l’agent de sécurité d’origines africaines à la société parisienne de consommation et de luxe d’une part, et à l’assise toujours solide de la Françafrique, d’autre part, elle était également éclatante dans « Black Manoo » (2020), quoique d’une manière devenant extrêmement poignante lorsque le rire du maquis clandestin parisien s’y ralentissait et effaçait.

C’est toutefois dans son « Camarade Papa » (2018), avec son extraordinaire humour grinçant, qu’il était jusqu’ici allé le plus loin dans la mise en abîme de la colonisation (de l’Afrique de l’Ouest en général et de la Côte d’Ivoire en particulier) face à une lecture marxiste (fût-elle conduite avec la ruse de l’outrance) de l’Histoire, la seule réellement pertinente en l’espèce. « Cocoaïans », publié chez L’Arche en août 2022, en se concentrant sur la transformation totale de l’économie ivoirienne par le cacao destiné à l’exportation, conduite à partir de 1930 par des sociétés françaises puis internationales de négoce agricole, spécialisées ou non, sous l’égide du colonisateur (« officiel » depuis 1893, une fois tombés les oripeaux du « protectorat »), et poursuivie par les gouvernements indépendants d’après 1960 (qui échouent toutefois à prendre le contrôle effectif des « termes de l’échange » selon l’expression consacrée par Prebisch et Singer en 1950, comme le rappelle Gauz avec sa verve cruelle), pousse cette leçon d’économie politique, inscrite dans la matérialité historique, à ses extrémités nécessaires, avec une incroyable grâce, efficace et corrosive.

Le Cocoaland est resté Cocoaland, ses habitants sont restés Cocoaïans. Avec notre même système de rétribution, notre paradigme économique, quoi, ils ont continué à cultiver notre cacao et à nous fournir les matières premières dont nous avions besoin. Rien d’autre. Pendant des décennies. Oh, il y a eu quelques tentatives de rébellion.Il y a toujours des têtus de Koudou qui traînent. Mais en face d’eux, il y a toujours des Marchand comme moi avec des Goba-Diouf à leurs côtés pour que les choses restent comme elles sont. En costume-cravate, dans un style plus moderne pour leur agiter la carotte ou en tenue militaire, dans l’ancien style pour leur brandir le bâton, on a continué à exercer notre pouvoir sur ce qui reste toujours un peu nos terres. Et leur rébellion, ils ne savent vraiment pas contre qui la cracher puisque nous demeurons de la marchandise.
Pourtant, je suis inquiet ces derniers temps. Quelque chose m’échappe, je ne sais pas trop quoi encore. Comme tout fantôme qui se respecte, j’écoute aux portes. L’autre jour, en plein Treichville, le quartier qui porte encore le nom d’un de nos plus glorieux « bon-marcheur beau-parleur », j’ai entendu des parents raconter à leur fille des contes délirants sur notre compte. Bob le père et Ozoua la mère ont tellement trituré la tête de leur pauvre petite Gnianh que je croyais entendre les scélérats de communistes des temps anciens. Des parents qui racontent des histoires déformées à leurs enfants, ce n’est pas bon du tout. Jusqu’à présent, ils ont grandi dans la bonne vieille éducation que nous avons fabriquée. L’histoire qu’ils connaissent, c’est celle que nous leur avons écrite. Cela donne des adultes que nous n’avons même pas besoin de contrôler pour nous servir ou bien servir nos intérêts. Si on se met à leur bourrer le crâne avec des mythes, il faut se méfier. Les enfants deviennent adultes des histoires qu’on leur raconte. Je ne sais pas d’où leur vient cette lubie nouvelle de contes-mensonges. Quelque chose m’échappe, je ne sais pas trop quoi encore. Quelque chose m’échappe chez les nouveaux Cocoaïans.

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Loin de se contenter de cette magistrale leçon d’économie politique (dont la précision technique est digne des meilleurs articles universitaires d’économie sur le sujet, même si le ton en est – heureusement – fort différent : je vous recommande celui-ci, par exemple, particulièrement édifiant), Gauz l’a magnifiée et rendue plus éclatante encore par son art du récit et sa poésie gouailleuse, notamment en mobilisant certains personnages historiques reconstitués, devenus semi-légendaires (la reine Pokou) ou fantomatiques (Jean-Baptiste Marchand, dont on oublie souvent qu’avant l’épisode de Fachoda en 1898 qui le vit être promu commandant, il s’était bien fait la main lors de la conquête de ce qu’on appelait alors déjà le « Soudan français », et que son expertise multiforme en matière de conquête, domination et manipulation pouvait se révéler bien précieuse, une fois mise au goût du jour, pour ses innombrables successeurs officiels et officieux jusqu’à aujourd’hui), certains pionniers des luttes syndicales, autonomistes et indépendantistes, face aux grands propriétaires blancs, aux troupes coloniales et plus tard aux diverses formes de corruption post-coloniale, ou encore certains leaders politiques, chanceux ou malchanceux, ayant encouru en leur temps les foudres de l’ex-puissance coloniale et de ses alliés locaux si prompts à suivre les recommandations des programmes de stabilisation.

Ce n’est sûrement pas par hasard que ce texte magnifique paraît dans la collection Des écrits pour la parole de L’Arche (où l’on trouve d’autres textes décisifs et politiquement tranchants, tels « Autobiographie du rouge » d’Anne Carson, « Les nouveaux anciens » de Kae Tempest ou les très collectives « Lettres aux jeunes poétesses ») : la théâtralité « naturelle », pourrait-on dire, de l’inventivité verbale, entre Abidjan et Paris, qu’est capable de manier Gauz, se prête à merveille à cette mise en scène tonique en quelques actes, qui, après avoir inscrit le propos entre l’omniprésent fantôme Marchand et le Treichville de nos jours, va de la forêt de Gbaka en 1908 à Cocody en 2011, en passant par Treichville en 1944, par la place de la République, à Abidjan, le 13 août 1960 et par Cocody en 1985, laissant même le mot de la fin, potentiellement science-fictif en diable, être prononcé à Afridoukou, complétant le trajet parmi les quartiers de la capitale économique ivoirienne, en 2031.

Nos terres sont fertiles, mais comme pour nos femmes, cela nous demande de la vigueur, du temps et de l’espace pour les féconder, les accoucher, récolter le fruit de leurs entrailles qui vont nourrir le fruit des nôtres qui en seront plus nombreux et demanderont encore plus de terres et plus de vigueur, de temps et d’espace à féconder… Sans nos terres, ce cycle s’arrêtera, net ! Et nous disparaîtrons en quelques saisons de riz. N’usons pas nos terres pour une plante qui ne se mange pas et qui ne soigne rien. Non, moi Koudou, plus souple que Zoukou la chenille, plus virevoltant que Zêzê Guita le papillon, plus combatif que Yêklê Madi Gbi la panthère, je dis qu’il ne faut pas céder au blanc.

Comment ça ? On ne va quand même pas se faire fouetter et massacrer pour une mauvaise herbe ? Pourquoi toujours chercher l’affrontement ? Il suffit juste d’en faire un peu pour leur montrer que nous obéissons à leur volonté absurde et ils nous colleront la paix.

Djaty, c’est manquer cruellement de vision que de dire d’un humain qu’il peut se contenter de peu, surtout quand il mobilise autant d’énergie, de conviction et de force pour obtenir quelque chose.

Un lopin aujourd’hui, un coteau demain, une vallée après-demain et dans quelques générations, ce sera tout notre pays. Il ne faut pas concéder une seule bouture de cette plante.

Surtout pas. La dernière saison des pluies, je me suis rendu loin à l’Ouest, jusque derrière le fleuve Cavally pour aller prendre épouse. Elle est du pays des anciens esclaves de l’au-delà des mers. Ils sont revenus des cataractes de l’enfer avec toutes sortes de plants dont raffolent les blancs, leurs anciens maîtres. Parmi elles, un arbre à sève blanche malodorante. Ils l’ont semé dans tout leur pays en rangs aussi serrés qu’une troupe de « têtes rouges ». Une seule espèce de bois, à perte de vue. Rien d’autre ne pousse au pied des troncs, pas même le champignon noir têtu des saisons sans pluie ; rien ne vit dans les branches, pas même les moucherons retors ou les moustiques vampires des sous-bois. Toute vie a déménagé loin de cette hérésie.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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