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Notes de lecture 2022, Nouveautés

Note de lecture : « Capitaine Vertu » (Lucie Taïeb)

Lorsque la justice est devenue à son corps défendant l’auxiliaire d’un ordre idéologique qui ne dit même plus son nom, que peut devenir la vertu incarnée par ses serviteurs les plus dévoués ? Un roman poétique somptueux qui porte dans la douceur le fer de la question là où il peut faire le plus mal.

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Capitaine Vertu

Dans sa tête loge une armée. Il n’y paraît pas, cependant. Elle est allongée dans des draps d’un blanc frais, quarante ans et des poussières, ses cheveux châtain clair en bataille sur sa tempe, plongée dans le profond sommeil des rêves. Chaque nuit, la même lutte ; chaque matin, le même oubli. Dans son rêve, un soleil éclatant, pavés d’après la pluie, lavés, luisants. Elle est seule sur la grande avenue, aucun trafic, seulement l’Arc, en haut, et la Concorde, en bas. On est, dans un rêve, partout, et tout est « soi ».
Le sol tremble vaguement et les pavés se disjoignent, mais c’est ailleurs et elle ne peut pas savoir. Qui serait avec elle dans la chambre où elle repose verrait son visage s’assombrir. Il n’y a personne. Seulement les pavés qui se disjoignent et laissent deviner quelque chose de noir et de granuleux, du goudron, de la terre peut-être. Elle s’est agenouillée, elle regarde le sol de très près, un long moment, absorbée, faisant abstraction de tout le reste, un peu plus et elle collerait l’oreille contre les pavés pour savoir d’où vient le galop, quelque chose a tremblé, s’est ébranlé, elle a ressenti la secousse, l’image du rêve pourrait se briser comme une vitre, laisser s’engouffrer un grand souffle vide, mais au lieu de cela, lorsqu’elle relève la tête, ce qu’elle aperçoit, à l’horizon, ce sont des hommes. Principalement des hommes, mais aussi des femmes et quelques enfants.
Ils ont surgi des profondeurs de la terre, des tunnels et des souterrains, de tous les lieux de misère et d’ombre où ils avaient trouvé refuge. Ils émergent comme des travailleurs ressortent d’une mine, épuisés, meurtris, après un coup de grisou, ils ont le même visage noir de suie, mais nulle fatigue, nulle blessure. Le coup de grisou, le tremblement, c’est eux. En nombre venus des profondeurs de la terre, c’est là sa terreur, son désir. Ils n’ont pas avec eux de banderoles, aucun mot d’ordre, plus personne dans ce pays ne demande rien, ne refuse rien depuis longtemps.
C’est elle qui donne l’alarme.

La nuit, Laure Vertu rêve, ou cauchemarde. Inlassablement elle revit les prémisses d’un affrontement décisif entre une foule meurtrie, écrasée, broyée et encore concassée, mais plus que jamais déterminée, et des forces de l’ordre, chargées de faire plier cette revendication terminale. Laure Vertu est policière. Le jour, elle traque, également sans relâche, les fraudeurs, arnaqueurs, escrocs et autres profiteurs des faiblesses et des aveuglements humains. Avec un certain succès.

Enquêtrice exceptionnellement douée, et d’une opiniâtreté confondante, elle ne peut pourtant se défaire, secrètement – car elle ne le confie à personne, et peut-être même pas à ses échappées oniriques – d’une nasse complexe de culpabilité et de rédemption probablement impossible. Son fardeau ? C’est au roman de nous permettre de l’identifier réellement, car sa nature se dérobe, et n’hésite pas à déployer un touffu réseau de leurres, d’impasses et de faux-semblants, ou d’explications trop simples, familiales ou psychanalytiques. Dérisoires in fine. Il y a là en jeu quelque chose de très profond, mais quoi, exactement ? Démission surprise, puis disparition de facto : jusqu’où ira le capitaine Vertu ?

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À l’endroit précis où elle se trouvait, ils s’alignent, matraque dans une main, bouclier dans l’autre.
Elle regarde la masse du peuple souterrain qui avance lentement vers les représentants de l’ordre, ils ont le visage impassible de ceux que rien n’arrête, aucune arme visible, mais chacun sait à ce moment précis qu’ils ont décidé de ne plus endurer. Ce n’est pas une révolution, songe-t-elle, c’est une catastrophe naturelle : ils sont le vent qui dévaste, la mer qui détruit les rivages, la pluie diluvienne et les torrents de boue, ils sont le châtiment et la justice, ils sont la fin. Mais s’ils n’ont pas un plan solide, ils vont se faire massacrer.
Nous avons un plan solide et tu es bien placée pour le savoir, répondent-ils, dans la voix de son rêve. Elle fait mine de ne pas les entendre. Elle est trop occupée, depuis un point de vue désormais indéterminé, depuis l’autre côté de ses yeux clos, sans doute, à observer la scène. Car la foule désormais est parvenue au point de contact avec la police. Certains des jeunes gars tremblent, ils n’ont jamais rien vu de pareil, sinon dans les archives qu’on leur montre en formation. Et voilà qu’avancent vers eux des hommes, des femmes, quelques enfants, des corps debout, des poings serrés, des regards droits, toute une chair compacte irriguée du même sang de la révolte ; c’est dans cette foule qu’il va falloir charger, c’est eux qu’il va falloir, incessamment, et par tous les moyens à leur disposition, disperser, écraser, il va falloir faire preuve de pédagogie, ils le savent, c’est-à-dire leur apprendre à renoncer, définitivement, à la rue.

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Depuis « Safe » (2016), son premier roman, et de façon nettement plus affirmée avec son deuxième, le bouleversant « Les échappées » (2019, prix Wepler), Lucie Taïeb travaille au corps, en inventant les angles nécessaires, les grandes peurs contemporaines, avec leurs écrasements et leurs espoirs ténus d’émancipation. Si de rusées allusions, directes ou indirectes (celle, onirique et bitumineuse, de la page 127 étant peut-être la plus spectaculaire), aux « Échappées » irriguent l’ouvrage, les incursions discrètement poétiques (comme en écho par exemple au recueil « Peuplié »  de l’autrice) et les investigations proprement dites (on songera naturellement à son « Freshkills » de 2020) apparaissent ici largement aussi essentielles, dans le travail de résolution – éventuellement sans issue – de ce doute existentiel chevillé au cœur de la capitaine Laure Vertu. Publié aux éditions de L’Ogre en août 2022, « Capitaine Vertu » offre d’emblée une synthèse provisoire, poétique et éclatante, d’un travail d’élucidation toujours en cours.

Le capitaine Vertu, nous confia un jour le lieutenant Blanc qui avait servi sous ses ordres pendant près de dix ans, croyait en quelque sorte que chaque enquête qu’elle devait résoudre était la pièce d’un puzzle, et qu’une fois toutes les enquêtes résolues elle obtiendrait une forme de réponse, une image claire et précise de trafics en apparence disparates et pourtant tous liés, une radiographie profonde du mal, qui lui dirait comment poursuivre la lutte, qui lui permettrait d’atteindre ce qui devait être son horizon ultime et inaccessible, le démantèlement des réseaux en cours et à venir, la chute définitive de ceux qui se trouvaient au sommet des hiérarchies multiples et ramifiées du crime.
Sans doute, l’image n’apparaîtrait jamais, la tâche était infinie, mais c’était ainsi. Il fallait bien un horizon pour ne pas se perdre complètement, ne pas céder au découragement ; ainsi, pour le dire simplement : Vertu luttait. C’était là son unique mouvement, qui lui tenait lieu de trait de caractère. Elle avait choisi son terrain de lutte, non pas les pulsions individuelles, les souillures de l’âme, les déviances et les perversions, les crimes passionnels ou crapuleux, le sang, le sperme et la sueur, mais, parce qu’il lui avait semblé que c’était le ressort d’une noirceur systématique et organisée qu’il était donc possible de contrer systématiquement, l’argent.
Petite femme sans grâce aux cheveux filasse attachés en une queue-de-cheval qui semblait toujours sur le point de devoir se défaire et qui pourtant tenait, elle avait en outre le don de passer absolument inaperçue.
Alors qu’ils étaient un jour sur le point d’appréhender un homme dangereux, nerveux et imprévisible, et qui, prétendait-il, flairait les flics comme un porc sent la truffe, elle était entrée, seule, dans le bar où il buvait un verre, s’était assise au comptoir, juste à côté de lui qui, le dos tourné, poursuivait la conversation en cours. Elle avait commandé à boire, sans que personne lui adresse un regard, s’était approchée plus près encore de sa proie et, dans un murmure, lui avait demandé de la suivre, lui disant qu’il était cerné, qu’elle était armée, qu’il était inutile d’essayer de fuir. Il l’avait suivie, docile, avec cet air qu’ils avaient tous avec elle lorsqu’ils se faisaient prendre : un air de grande détente et de lassitude, comme si enfin ils avaient trouvé quelque chose ou quelqu’un auprès de qui se reposer, une personne de confiance, avec qui toute comédie était vaine, inutile, pas seulement parce que Vertu n’était pas dupe, mais surtout parce qu’elle les voyait tels qu’ils étaient et que, d’une certaine manière, eux aussi pouvaient se reconnaître en elle.
Évidemment, on ne se l’expliquait pas.

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Il est rare qu’un roman noir (il y a peut-être une autre belle piste à suivre du côté du « Cordelia la Guerre » et du « Épopée » de Marie Cosnay, ou du « Bal des ardents » de Fabien Clouette, tous trois chez le même éditeur que Lucie Taïeb, d’ailleurs) s’attache en profondeur au malaise (le mot est faible, bien sûr) – non pas social ou professionnel, mais bien politique et presque métaphysique – des serviteurs de la justice lorsque celle-ci est constatée, mois après mois, comme toujours davantage (malgré les efforts de ses acteurs les plus vertueux, précisément) dévoyée vers l’assouvissement d’un programme non écrit, politique et idéologique, par ceux-là même qui, comme toujours, se défendent de toute idéologie.

Lorsque l’expression « forces de l’ordre » s’est colorée peut-être définitivement du sang des mutilations et des éborgnements, du résultat d’une tactique du choc ouvertement revendiquée, la policière – qui n’est pas, elle, une arriviste prête à épouser n’importe quel sens du vent et qui évolue donc à l’opposé du terrain des jeunes cadres assoiffés du « Croire et détruire » de Christian Ingrao – est bien contrainte de se revivre aussi en tant que femme, en tant qu’enfant d’immigrés et en tant que membre d’une famille liée de bien trop près à la pègre, parmi d’autres possibilités identitaires jusqu’alors soigneusement enfouies en elle, ne surgissant que par l’usage du rêve – comme une application concrète d’un moderne traité d’oniromancie. L’échec de l’idéal du capitaine Laure Vertu est celui de tous les mercenaires intègres – qui sont nombreux – du capitalisme tardif, et constitue bien l’un des chocs sourds qui ébranle discrètement nos sociétés repues et menacées par l’avidité et l’impavidité de trop de puissants. La décomposition – qui en découle en pente douce et comme, paradoxalement, naturelle – amène toutefois dans ce désarroi terminal une dose surprenante de poésie et de lenteur choisie, qui peut évoquer à son tour un autre Bartleby, celui du « Un peu tard dans la saison » de Jérôme Leroy, poésie qui doit tout ici à l’écriture magique – ensorceleuse, même – de Lucie Taïeb.

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Sans doute, cela tenait à peu de chose. Tous nous savions qu’elle avait des secrets, des secrets qui n’étaient pas comme les nôtres. D’une certaine manière, cela se voyait, mais personne n’aurait su dire à quoi. Rien ne signalait la vie à double fond de Vertu ; elle n’était ni plus ni moins taciturne qu’un autre flic taciturne. Sans doute, elle n’avait jamais été spécialement loquace. Et si par hasard, à l’extérieur de la brigade, on l’interrogeait sur son travail, elle n’expliquait pas de quoi il était question. Elle répugnait toujours à parler d’elle-même, comme si déjà, c’était se trahir. Elle répondait poliment, simplement : « Je suis flic. » Alors, elle voyait l’étonnement, toujours, et parfois la haine. Cela ne la dérangeait pas.
Lorsqu’elle voyait la haine, elle n’essayait pas de la détourner. Elle ne précisait pas, par exemple, qu’elle n’avait plus mis les pieds dans la rue depuis des années. Elle voyait la haine, elle la regardait, impassible. Elle la recevait. Elle offrait son visage et son corps à la détestation stupéfaite et muette de son interlocuteur.
Elle songeait : les flics aussi vous haïssent. Elle voulait bien prendre sur elle une part de cette haine qui ne la concernait plus vraiment. Cela lui allait. Elle préférait, même. Elle avait vu des visages s’éclairer, les rares fois où elle expliquait précisément en quoi consistait son travail : la fraude. Les petites arnaques, l’usurpation d’identité, mais aussi le banditisme en col blanc. Le blanchiment.
Cela oui, les gens appréciaient. On s’intéressait à elle, alors, on lui demandait des détails. On la trouvait admirable, soudain. Cet enthousiasme lui répugnait. Pour tout dire, elle le méprisait. Elle préférait la haine, vraiment.
Elle pensait aux collègues de la rue, ceux qui descendaient sur le pavé armés jusqu’aux dents, avec des directives contradictoires, ceux qu’on jetait en pâture à des foules écumantes de colère, avec l’ordre de maintenir l’ordre, et qui blessaient, qui mutilaient, qui tabassaient, ceux à qui, depuis longtemps, plus personne ne trouvait d’excuse.
Mais Vertu savait que la haine vous tient. Elle est comme une colonne vertébrale, comme une armure, c’est le seul remède à la peur, celui qui étaye vos jambes quand elles refusent de vous porter, celui qui vous fait avancer, qui vous maintient debout. Elle songeait aussi à tout ce gâchis de haine, toute cette haine mal perdue, pour rien, elle imaginait un grand canal de la haine, de toutes les haines confondues, dirigées contre une seule et même cible.
Vertu rêvait d’embrasement.
Elle était flic et elle rêvait de chaos.
On comprendra qu’elle fût peu loquace.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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