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Notes de lecture 2022, Nouveautés

Note de lecture : « Jeannette et le crocodile » (Séverine Chevalier)

À bas bruit et à basse fureur, le choc sourd entre les espérances intimes et les chaos socio-politiques, dans la trace d’une fillette n’ayant pas pu voir le crocodile dont elle rêvait.

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Il vaudrait mieux que dans la tête la salle de stockage soit accessible vingt-quatre heures sur vingt-quatre et correctement rangée. On saisirait le dossier B-11 pour récupérer tel ou tel souvenir ou information. En bas de la pochette apparaîtraient en rouge les coordonnées des chemises Y-18 ou HX-73 auxquelles le premier élément pourrait être relié. On s’y référerait sans problème. On s’installerait au bureau et disposerait le tout bien en évidence. Avec la règle on tracerait les lignes et les recoupements, et ce serait un jeu d’enfant pour parvenir à la VCC, la Vision claire des choses, celle que personnellement je recherche chaque jour qui se présente, et même la nuit car souvent je dors peu.
Personne n’est venu me demander pour la petite, pourtant j’aurais des choses à dire, qui n’ont rien à voir avec les grands déversements d’ici ou là, le flux ininterrompu des discours filant dans tous les coins comme des poulets sans tête. Les gens parlent sans savoir et sans même savoir qu’ils ne savent pas, cela je l’ai constaté assez tôt dans ma propre vie, et c’est une donnée à prendre en compte bien sûr, que les gens s’expriment sur tout et n’importe quoi. Au début ça m’impressionnait, car je croyais que l’ensemble de ceux qui parlaient avaient raison, et tout s’embrouillait très vite dans mon esprit quand ils n’étaient pas d’accord. Tous les messages se mélangeaient entre eux, même les plus opposés, je ne savais plus quoi penser, et ces agglomérations contradictoires me cognaient le crâne au point de me donner envie de hurler. J’insiste un peu pour expliquer, mais c’était vraiment ça, une douleur physique et un grand brouillard paradoxal dans tout le corps, avec aussi et pour finir la sensation de disparaître. Ce phénomène se produit encore, mais j’ai beaucoup travaillé à l’intérieur de moi pour lutter contre l’envahissement des mots des autres, grâce à diverses techniques que je me suis plus ou moins bricolées tout seul et qui m’aident beaucoup, surtout l’écriture sur des carnets que je numérote pour ne pas tout entremêler.

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Publié en mars 2022 à La Manufacture de Livres, « Jeannette et le crocodile » ne doit pas être raconté, mais doit absolument être vécu, en se coulant dans l’écriture lancinante, subtilement obsessionnelle, de Séverine Chevalier. Sachez seulement que la petite fille, pour ses 10 ans, rêvait d’aller voir le crocodile du parc animalier voisin, mais que cela n’arrivera pas, puisque sa mère Blandine, qui voudrait bien mais ne peut point, a une nouvelle fois rechuté dans l’alcool la veille de la visite prévue. Ce sera donc partie remise, encore et encore… jusqu’à ce que Jeannette, quelques années plus tard, conclue à sa propre manière ce rêve toujours décalé, en imprimant sa marque sur un chaos intime qui est bien l’empreinte d’un chaos plus vaste, socio-politique s’il en est dans cette petite ville thermale en perdition industrielle, raconté à bas bruit et à basse fureur en une narration dont le héraut exemplaire, logiquement, est le jeune oncle neuro-atypique, Pascal, désormais placé en foyer, et dont la lutte acharnée et pourtant douce avec l’oubli et avec l’obsession résonne en profondeur avec la trame des événements, anodins en apparence et lourds porteurs de sens, in fine.

Quand j’ai appris pour la petite, c’était à la télé au foyer pour adultes où je suis depuis qu’il a été considéré que je ne pouvais plus tellement rester chez moi. Je crois que c’est pour cette histoire de mur, mais j’y reviendrai pour expliquer, ou plutôt non, je vais l’énoncer tout de suite, ne commençons pas à partir dans tous les sens, ça Blandine me le disait toujours quand nous étions gamins : Pascal, arrête de partir dans tous les sens. Je crois que j’aimais bien quand elle me tançait gentiment, d’une part parce que les mots disaient pour une fois précisément ce que je ressentais, à savoir que ma pensée se disloquait en plein de petits bonshommes obligés de cavaler en même temps dans toutes les directions, appelés par des besognes toutes aussi urgentes les unes que les autres, d’autre part parce que ça faisait garde-fou ou chien de berger, des petits bonshommes, un sifflet pour les retenir et les parquer au même endroit, et ça me faisait du bien d’avoir quelqu’un d’extérieur à moi, ma sœur, pour me le remémorer, étant incapable, sur le coup, de m’en souvenir moi-même.

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De Séverine Chevalier, on avait beaucoup aimé, il y a huit ans, son « Clouer l’Ouest », où, déjà, les lieux de l’enfance forçaient à un retour sans complaisance sur les occasions perdues de vies conduites au bord du gouffre, consciemment ou non, mais s’acharnant pourtant toujours à élaborer du rêve. Après « Les Mauvaises » en 2018, elle nous offre ici une extraordinaire leçon de chocs systémiques se produisant à un niveau largement invisible, de la manière dont les très grands prédateurs et les tout petits, dont les hasards et les nécessités qui n’en sont pas toujours, dont les accidents programmés ou non, orchestrent lentement mais sûrement la rencontre entre le chaos des vies individuelles – et de leurs rêves qui ne se réalisent jamais – et la spirale démente du collectif qui n’en est pas un, en roue libre par avidité à court terme et frustrations polycellulaires bien décidées à s’exprimer, tôt ou tard.

Je me trouvais dans la salle de télé quand j’ai reconnu les Champs-Élysées. Personnellement je ne m’y suis jamais rendu et ça ne me manque pas, non, on ne peut pas dire que ça me manque ce genre de lieu, même s’il m’arrive de me sentir triste en pensant à tous ces endroits où je ne suis pas allé et où je n’irai jamais. De ce point de vue Google Earth, Google Maps et Street View sont à double tranchant, car il y a toujours un moment où on voudrait pouvoir se transporter en vrai, après avoir été content d’explorer de loin les moindres recoins de la terre. J’ai donc vu les Champs-Élysées et les mots Flash spécial Alerte attentats, les annonceurs de nouvelles ont dit qu’ils ne montreraient pas la totalité des images, que des vidéos des faits avaient été réalisées, mais que par décence ils ne les diffuseraient pas. Même les réseaux sociaux les avaient enlevées, après signalement.
Il n’est pas forcément évident de déceler le degré de gravité d’une information aux visages des journalistes qui restent le plus souvent impassibles, sauf quelquefois j’ai observé un léger sourire quand la météo est bonne, c’est-à-dire beau et sec pour les tee-shirts et les baignades et les sorties en terrasses, ce qui me met en général en rogne du point de vue de la nature, de plus en plus beau et sec, de plus en plus de tee-shirts et de terrasses, mais quid de l’eau pour les plantes et les animaux, ça on dirait qu’ils s’en fichent, les présentateurs, mais j’ai remarqué qu’ils ne clignaient presque plus des yeux et que les têtes s’affaissaient vers le bas, et là j’ai senti que c’était grave.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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