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Notes de lecture 2022, Nouveautés

Note de lecture : « Histoire navrante de la mission Mouc-Marc » (Frédéric Sounac)

À travers le fiasco tragique d’une mission de « civilisation par la musique classique », l’anéantissement cruel et drôle de l’idée même de « bienfaits de la colonisation », dans la dureté du réel ré-imaginé.

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Mouc Marc

En février 1885, un jeune homme de vingt-trois ans, nommé Firmin Falaise, grelottait sur le pavé berlinois. Bien qu’il fût écarté des discussions les plus importantes, dont celles qui décidèrent des modalités de navigation sur le fleuve Congo ou de la souveraineté de la France sur la rive droite de l’Oubangui, il avait été choisi, au sein d’une petite cohorte d’ambitieux, pour accompagner Alphonse Chodron de Courcel à la Conférence de l’Afrique de l’Ouest. De la salle des débats, il n’avait aperçu, très fugitivement, que les tentures curieusement élimées et l’éclat d’une carafe de cristal, mais il était tout de même satisfait : d’une manière ou d’une autre, il ferait carrière. La chance lui souriait, et de surcroît il se trouvait joli garçon ; son pénis, en particulier, lui inspirait la plus grande vénération, de sorte qu’il jalousait presque les femmes (dont à vrai dire il ne savait pas grand-chose) d’avoir un si bel objet à caresser. Atteignant la Parizer Platz, il releva le col de son pardessus pour contempler la fameuse porte de Brandebourg, surmontée d’un quadrige verdâtre, qu’il avait imaginée plus massive. Du jardin voisin lui parvint le son âcre d’un violon, mais le froid était si coupant qu’il renonça à s’engager dans les allées pour se porter à la rencontre du musicien : sans doute un pauvre hère, ou un spectre auquel il eût volontiers conseillé de renoncer, pour la journée, à distraire le passant. Il s’engagea dans Unter den Linden. Le retour à Paris avec l’ensemble de la délégation étant prévu pour le lendemain, il avait résolu de profiter un peu de la ville, mais se voyait à présent dissuadé par le vent de plus en plus glacial. Les rues étaient désertes, les portes soigneusement fermées, rendant à peu près nulle la probabilité d’une rencontre intéressante, d’autant que son nez coulait. Comment pouvait-on vivre sous un tel climat ? Sous un tel amas urticant d’écharpes, de mitaines et de manteaux ? Il haïssait ce ciel d’éponge, délavé et floconneux, n’avait pas le sentiment d’exagérer en prétendant que la plus grande part de l’Europe demeurait plongée, six mois durant, dans une nuit désespérante, ni de battre la campagne quand il assurait que, quoi que la vie lui réservât, on le verrait pas vieillir dans quelque morne province, ni même à Ambormoges, la cité familiale où l’attendait pourtant, sous la forme d’un hôtel particulier, d’une dizaine de petits logis et d’un vaste domaine agricole, un fort joli patrimoine. Tracer sa route dans les ministères ne méritait pas qu’on vécût enfoui sous un cache-col et que l’on ne sentît jamais, sous ses pieds libérés, la poussière du monde. Il voulait voyager.
Firmin Falaise, qui n’espérait pas non plus, à son retour, partager le déjeuner du président Grévy, n’avait pas été convié à la table de Bismarck. Il n’en était pas frustré, bien qu’il eût apprécié de voir à l’œuvre ce luthérien dont on prétendait qu’il n’était guère favorable à l’expansion coloniale, mais qui avait entrepris de l’arbitrer et dont chacun redoutait les avis. Le Prussien, à l’évidence, avait de la poigne, mais qui pouvait dire de quoi était réellement fait le brouet des chancelleries ? Quelle main, à coup sûr blanche et veineuse, en avait choisi les épices, avant d’en assaisonner la tourte africaine ? Comment l’affreux Belge Léopold, avec sa trogne de gypaète barbu et ses bananes sous les yeux, s’était-il vu officiellement attribuer une réserve de chasse démesurée, dans laquelle il possédait déjà une ville à son nom et pourrait à présent faire main basse sur le meilleur caoutchouc du continent noir ? Que dissimulaient les prétentions britanniques sur le Katanga, sinon l’impitoyable course à l’ivoire, et comment Chodron s’y était-il pris, avec sa timidité compassée et sa raideur bigote, pour s’assurer le contrôle du Niger intérieur ? Ces questions dépassaient assurément les compétences du jeune homme, qui pouvait toutefois s’enorgueillir de l’intérêt bienveillant suscité par sa proposition, laquelle avait été examinée en quelques minutes lors de la session consacrée au devoir incombant aux nations européennes de civiliser les races inférieures. Jules Ferry, toujours si clairvoyant, avait insisté : la construction de voies ferrées, l’amélioration de la situation sanitaire et l’établissement d’un état civil constituaient assurément une manne de bienfaits, mais ne pouvaient qu’égratigner la dure croûte africaine si l’on négligeait d’y ajouter la culture. La France en faisait son affaire. Au prosaïsme accablant des Anglais, au mercantilisme infantile des Portugais et à la brutale cupidité des Belges, le pays de Montaigne se devait d’opposer sa conception humaniste, en préconisant non seulement une campagne d’alphabétisation massive, mais aussi l’exportation généreuse du savoir et l’éveil des sensibilités. C’est dans ce cadre flatteur que le jeune Falaise, apprenti diplomate et violoncelliste amateur, avait rédigé un mémorandum suggérant de s’appuyer sur le maillage déjà existant de missions et de dispensaires pour promouvoir, en commençant par les territoires sous domination française, l’enseignement de la musique occidentale.

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« Histoire navrante de la mission Mouc-Marc », troisième roman de Frédéric Sounac, publié chez Anacharsis en mars 2022, commence au même point névralgique de l’histoire des rapports entre Afrique et Europe que les deux récits somptueux d’Éric Vuillard, « Congo » et « La bataille d’Occident », sous l’identique signe triple du racisme, de l’impérialisme et du colonialisme, sacralisés lors de la conférence de Berlin (1884). Mais là où l’auteur de « L’ordre du jour » parcourait le terrain aux grandes enjambées de son inimitable foulée post-ironique, l’universitaire toulousain, spécialiste des fictions policières et des liens entre littérature et musique, introduit un élément très spécifique pour faire vaciller la grande Histoire et nous lancer dans une véritable tragédie burlesque, mordante à souhait : après quelques années de tergiversations (treize, tout de même) dont la diplomatie en général et celle de la IIIème République en particulier maîtrisent les secrets, l’idée joyeusement surplombante de civilisation par la musique classique du jeune Firmin Falaise est non seulement retenue, mais mise en application, avec l’organisation de la mission Mouc-Marc, du nom du rugueux capitaine vétéran des guerres coloniales, mélomane aguerri de surcroît, qui la dirigera.

En janvier 1899, les membres de la mission s’élancent de Cotonou vers les confins du Dahomey (plus tard le Bénin), coincé sur toute sa longueur entre le Togo allemand et le Nigéria britannique, là où il se confond avec ce que l’on n’appelle encore ni la Haute-Volta (plus tard le Burkina Faso) ni le Niger. Vers un destin que je vous laisse découvrir dans toute son horreur, toute sa splendeur et toute son ironie du sort, le moment venu.

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À présent, écoutez-moi bien, et ne m’interrompez pas. Sachez que l’écart que vous venez de commettre est le seul que je tolérerai. Sachez que si vous n’étiez pas mon seul violoncelliste, je vous infligerais un châtiment public. Sachez que je ne vous fais pas l’honneur de vous considérer comme insubordonné. Vous n’avez pas assez de cran pour cela, ni d’ailleurs assez de jugeote. Vous êtes irresponsable, aussi laissez-moi vous rappeler quelques principes simples. Vous êtes sous mon autorité. Vous n’êtes pas en vacances. Vous n’êtes pas ici pour fraterniser avec l’indigène, mais pour l’éduquer et amoindrir, ce que je crois personnellement possible, son coefficient de barbarie. Vous n’êtes pas ici pour rechercher l’agrément, mais pour honorer la mission qui vous est confiée. Voilà deux jours entiers que vos élèves n’ont pas de professeur, or c’est à eux que vous vous devez. Pas à leur personne, mais au symbole civilisateur que constituent leurs progrès quotidiens. Je constate leurs capacités, je crois en leur développement, j’espère en notre succès. Votre attitude constitue donc un manquement grave, doublé d’un acte antipatriotique et antispirituel. Taisez-vous ! Je devine vos pensées, et je vous interdis de leur conférer la dignité d’objections. Ce sont des foutaises. Ce sont des anachronismes. Mettez-vous dans la tête que les pratiques musicales indigènes, si je n’exclus pas qu’elles possèdent quelque valeur intrinsèque, doivent rester à l’écart de notre expérience, et qu’il s’agit là d’une nécessité historique. Elles procèdent d’un sang, de sécrétions, de fluides, d’une structure osseuse et mentale qui ne sont pas les vôtres, et ne le seront jamais. Elles émanent d’un organe collectif qui, du moins à l’heure où je vous parle, est marqué par l’infériorité, et dont nous devons enrayer la stagnation avec altruisme. Je ne laisserai pas votre risible sympathie l’emporter sur votre abnégation, ni votre médiocre hédonisme sur le devoir de transmission des plus hautes valeurs. Vous êtes ici pour le cycle des quintes. Vous êtes ici pour la carrure. Vous êtes ici pour le phrasé. Pour la tonique. Pour la dominante. Vous êtes ici pour le quatuor.

C’est avec un grand brio que Frédéric Sounac s’empare ici de l’imaginaire de la mission d’exploration africaine, de l’enracinement pluri-centenaire des clichés racistes, impérialistes et coloniaux, et du hideux paternalisme prétendant réciter sa litanie de bienfaits : portant le fer rougi là où il le faut, à la manière du Joseph Conrad de « Au cœur des ténèbres » ou de sa formidable relecture par Paul Kawczak (« Ténèbre », 2020), il crée sa tonalité propre de récit sérieux à humour dissimulé, encore différente de celles – qui la tangentent cependant – du Gauz de « Camarade papa » ou du Mika Biermann de « Un Blanc ». Le burlesque mêlé à l’horreur constitue bien un formidable révélateur des ignominies, surtout de celles qui sont bien plus persistantes qu’on ne le croirait.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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