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Notes de lecture 2022, Nouveautés

Note de lecture : « Triple zéro » (Madeleine Watts)

Au cœur du centre national d’appels d’urgence australien, entre incendies, inondations et violences domestiques, une chronique intime diabolique d’un moment de bascule, lorsque trop de blessures sont infligées aux corps, aux esprits et à la Terre.

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Pendant mes huit heures de travail j’encaissais les urgences de plein fouet et les abandonnais aussi vite, entendant seulement des bribes de l’histoire, jusqu’à cinquante fois par heure. Nous posions les questions qu’on nous avait dit de poser, nous le faisions vite, en restant dans les clous de la procédure qu’on nous avait apprise le premier jour. Car elle était censée nous protéger contre le désespoir. Si tout se passait comme prévu, la personne qui appelait ne nous parlait pas de l’incendie qui faisait rage au bas de sa falaise ni du cadavre qu’elle venait de découvrir au fond du ravin. Nous attendions que l’appelant entame son dialogue avec l’infirmier ou le pompier, puis nous raccrochions doucement avant de pouvoir entendre les détails. Nous ne devions pas en apprendre davantage. Nous n’étions pas supposer entendre la femme hurler à cause du bébé qui virait au bleu entre ses bras. Mais cette femme éplorée ne savait pas que je n’étais pas la personne à qui elle devait raconter son histoire en détail. Elle ne savait pas que je ne pouvais pas l’aider.
Les centres ne fermaient jamais. Nous faisions les trois-huit, ce qui nous classait grosso modo en trois catégories : le groupe du matin, surtout composé de seniors en chaussures orthopédiques ; le groupe de nuit, bourré de cosplayeurs erratiques, d’autistes, d’obèses et d’anciens taulards ; et le groupe de l’après-midi, où atterrissaient des gens comme moi. Il y avait des acteurs et des sculpteurs, des lycéens qui avaient plaqué le bahut, des étudiants à distance, des paumés, des largués, ceux qui avaient l’impression de faire un boulot utile en attendant de passer à autre chose. Pat, qui me formait, était auparavant avocate en droit de l’environnement ; je n’ai jamais su pourquoi elle avait arrêté.
Nos horaires de travail étaient susceptibles de changer selon les caprices de l’entreprise qui nous employait. Certaines semaines, c’était de quatre heures de l’après-midi jusqu’à minuit plusieurs jours de suite, puis de cinq heures du matin jusqu’à treize heures.
Une fois les stores baissés, il n’y avait pas grand-chose à regarder ni à faire dans le centre d’appels. Des écrans de télévision occupaient les murs de chaque côté de la salle. Ils restaient allumés en permanence mais sans le son. Nous n’avions pas le droit de regarder des émissions ou des films sous-titrés. Nous n’avions pas le droit de lire, de nous servir de nos téléphones personnels, de manger. Aucune distraction ne nous était autorisée. Pour combler les temps morts, nous parlions aux opérateurs assis près de nous, mais jamais des appels. À quoi bon t’en soucier ? me répétait Pat la première semaine, dès que j’exprimais ma détresse.

Une jeune diplômée australienne en littérature, venant d’abandonner son doctorat prometteur largement du fait d’une histoire d’amour ayant salement mal tourné, rêve de quitter son pays pour les Etats-Unis. Pour rassembler les fonds nécessaires, tout en s’essayant à l’écriture de fiction, elle accepte un job au Triple Zéro, l’un des tout récents centres d’appel privatisés regroupant l’accès d’urgence à tous les services, pompiers, policiers, unités médicales, vétérinaires de garde et autres services sociaux critiques. Alors que la ville de Sydney se débat bientôt entre gigantesques incendies et inondations à répétition, elle accuse le poids des messages reçus huit heures par jour, dans lesquels, à côté de fausses urgences anodines ou ridicules, une profonde inquiétude, une misère non voilée et une violence omniprésente suintent minute après minute. Dans chaque moment de répit, seule ou en compagnie de sa mère, jadis gravement traumatisée par une tentative de cambriolage, des bouffées signifiantes d’enfance remontent à la surface, et une étrange métaphore rampante se met à hanter ses rêveries, impliquant son ancêtre John Oxley (1785-1828), explorateur précoce de l’intérieur du pays – en remontant les rivières Lachlan et Macquarie -, qui rêvait de découvrir une mer intérieure (donnant son titre anglais au roman) à la place du désert central australien.

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Je me souvenais très bien à quoi ressemblait le bush couvert de cendres. Les incendies de 94 avaient dévasté toutes les terres autour de la maison où je vivais avec mes parents. Ces semaines avaient été les premières de mémoire d’homme, où le feu était entré dans la ville. Sydney était menacée d’isolement total, toutes les routes étaient fermés, coupées par les flammes, les cendres tombaient du ciel, le soleil virait au rouge et nous vivions sous un ciel orange. Aujourd’hui encore je me souviens d’avoir traversé en voiture le parc national Ku-ring-gai trois semaines après la fin des incendies ; il n’y avait rien en vue, sinon des branches noircies dressées vers le ciel comme si elles essayaient de se raccrocher à quelque chose hors de portée. Ma mère m’avait expliqué que le feu n’avait pas tué le bush, que rien n’était mort même si tout semblait l’être.
Car le pays avait évolué pour brûler. Les gousses de graines du banksia et du rince-bouteilles s’ouvraient seulement grâce à la chaleur intense dégagée par l’incendie, elles ne pouvaient répandre leurs graines que sur une terre calcinée. Le bush avait besoin de s’immoler par le feu de temps en temps, un incendie spectaculaire n’était pas anormal, il était même nécessaire. Je me rappelle avoir regardé par les fenêtres les arbres carbonisés et pensé que je n’avais jamais rien vu d’aussi mystérieux et incompréhensible. Je me suis dit, non pas que je risquais de mourir là, dans ce paysage, si l’on m’y déposait, mais que disparaître serait très facile. Que disparaître serait vraiment tentant.

Premier roman de Madeleine Watts, « Triple zéro » (titre français renvoyant au numéro des urgences centralisées, installé au cœur du récit), publié en 2020 et traduit en français en juin 2022 par Brice Matthieussent pour les éditions Rue de l’Échiquier, use à merveille de sa narratrice piégée dans des limbes intérieurs et extérieurs qu’il s’agira de saisir pour trafiquer la mécanique normalement bien huilée des romans d’apprentissage. Celle qui, enfant et adolescente, s’évertuait, à la mer, à prendre toujours le risque de nager trop loin, nous permet en effet un extraordinaire voyage au bord du gouffre.

Si la critique Katie Dobbs, dans la Sydney Review of Books, y voit à juste titre une filiation avec les romans de la contrariété et du blocage de Christina Stead, de Sylvia Plath ou même de Joan Didion, si un entretien pour BOMB Magazine confirme la profondeur de l’envie de l’autrice, voulant parler de Sydney par ses moindres détails signifiants (ruisseaux, noms de rue, restaurants, bars, flore et faune), c’est peut-être bien de juste avant le « Hors sol » de Pierre Alferi, avant l’embrasement généralisé des violences faites à la Terre et de l’individualisme-roi qui a permis de les ignorer jusqu’à ce qu’il soit trop tard, que nous parle le plus précisément cet étonnant roman, construit sur un réseau dense de métaphores globales, qui se contentent pourtant d’être suggérées sans besoin d’un appui trop lourd.

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Quand ma mère a eu fini d’arroser, elle s’est nettoyé les pieds, puis elle est entrée dans la maison, allant et venant entre le placard et le comptoir afin de préparer l’assaisonnement de la salade. J’ai mis la table sur la véranda et apporté une assiette de poisson emballé dans du papier alu. Les tranches de citron collaient aux écailles. Ma mère m’a tendu les couverts à salade.
Nous avons passé plusieurs heures ensemble sur la véranda à parler et à boire du vin pendant que les restes du poisson dégorgeaient leur jus dans le papier alu. Ma mère m’a questionnée sur mes heures de présence au centre d’appels ce jour-là. Je lui ai dit que tout allait bien. Elle m’a demandé si je supportais ce travail. Elle m’a demandé s’il m’aidait à écrire. Pour la rassurer je lui ai répondu que oui, même si j’avais de plus en plus de mal à écrire. Mais je ne voulais pas l’inquiéter davantage car elle se faisait déjà du souci à cause de l’effet de tous ces appels sur moi. Inutile qu’elle sache à quel point ils affectaient tous les aspects de ma vie.
C’est pas le genre de travail où tu peux rester dans ton coin à cogiter, lui ai-je expliqué. Je ne dois pas prendre ces appels personnellement. Ils n’ont rien à voir avec moi, je me contente de mettre les gens en contact avec les services adéquats.
Ma mère a eu une expression dubitative. Son visage disait tout. Elle savait qu’on pouvait perdre le fil de sa vie, nager longtemps, atteindre les bouées de sauvetage sans jamais être sauvée, se noyer au large dans le sombre océan de ses choix.

« Cassandre : Qui s’en soucie ? L’avenir est en route. » (Eschyle, Agamemnon) : dès l’exergue, « Triple zéro » nous indique très clairement que, derrière l’aveuglement capitaliste et sa bureaucratie dédiée, complice, c’est bien d’ignorance des violences faites au corps des femmes (dont la parole demeure suspecte, aujourd’hui encore, face à une culture du viol ou de l’asservissement domestique) et de celles faites au corps de la Terre (malgré tant de lanceurs d’alerte, et sans qu’il soit besoin ici d’hypothèse Gaïa), qu’il s’agit. Point de bascule dans le dérèglement climatique et social (qui sont bien ainsi, n’en déplaise aux écologistes « apolitiques », les deux faces d’une même pièce), mesures d’habillage ressortant surtout de l’illusionnisme communicationnel, justifications et rationalisations grignotant tant d’années précieuses face à l’urgence, : « Triple Zéro » met en scène avec grand brio la superbe impavidité de l’Homme qui, toujours, poursuit des choses plus importantes, dans sa si personnelle « pursuit of happiness », quoi qu’il en coûte aux autres.

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