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Notes de lecture 2022, Nouveautés

Note de lecture : « Sommeil de cendres » (Xavier Boissel)

Un polar sec et songeur, presque poétique, pour pratiquer pourtant une incision à vif dans la France pompidolienne, et donc dans la nôtre.

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Quatre perturbations d’ouest avaient déjà traversé l’Europe entre le 12 et le 15 janvier 1974. Dans la nuit du 16 au 17 janvier, après s’être positionné sur l’Islande, l’ensemble dépressionnaire toucha la Bretagne et les régions proches de la Manche, causant la perte de plusieurs navires et entraînant la mort ou la disparition de quarante-cinq personnes en Europe occidentale. Dans la journée, la tempête meurtrière atteignit l’Île-de-France, avec des vents violents, dont certaines rafales furent mesurées à plus de 100 km/h. Le soir, après avoir annoncé l’accord du dégagement des troupes en Israël, le présentateur du journal de la seconde chaîne de l’ORTF fit le point sur les dégâts occasionnés. Le propos fut illustré par l’effondrement d’un mur sur des voitures en stationnement à Laval, en Mayenne. À 23 h 47, une bourrasque s’engouffra dans la rue de Rivoli et un automobiliste perdit le contrôle de son véhicule, une Dauphine immatriculée dans les Yvelines qui alla percuter une arcade de l’hôtel Brighton. Il fut tué sur le coup. La rafale balaya le jardin des Tuileries, poursuivit sa course impétueuse jusqu’au clocheton de la Direction de la police judiciaire parisienne et cingla une vitre du deuxième étage du bâtiment, qui donnait sur la Seine. Michel Éperlan, un officier de la Brigade criminelle qui fumait en regardant les eaux boueuses du fleuve, se dit que 1974 serait une année de merde.

L’affairisme en plein gaullisme triomphant qui suintait si joliment de « Avant l’aube » (2017) méritait à coup sûr un successeur pompidolo-giscardien : c’est chose faite avec ce « Sommeil de cendres », publié chez 10/18 en juin 2022. Si l’inspecteur Marlin n’est désormais évoqué ici que comme la trace fuligineuse d’un mystère possible, Xavier Boissel ne manque pas d’imaginer pour nous un nouveau protagoniste, tout aussi subtilement manchettien, de même qu’une héroïne qui incarne ici beaucoup plus directement la possibilité de recours aux forêts qui hantait déjà le roman précédent. Lorsque les meurtres crapuleux se télescopent avec l’avidité des affaires, lorsque les pouvoirs politiques, sur le retour ou non, comptent leurs trésors de guerre, lorsque le grand banditisme sait avec qui s’associer pour prospérer presque au grand jour, il y a bien quelque chose de pourri dans le royaume présidentiel de France, quatre ans après la retraite du Général, et quelques mois à peine avant le décès de son successeur (le « Cher pays de notre enfance » d’Étienne Davodeau et Benoît Collombat est moins loin que jamais).

Taleb-le-taciturne évite une ornière d’un violent coup de volant, la crosse du pistolet semi-automatique heurte les côtes de Müll, qui grimace. Il desserre la ceinture de son étui pour descendre vers sa hanche son Beretta 70, une arme de calibre 7,65 mm achetée il y a quelques années à un trafiquant de Saint-Ouen et dont il apprécie, outre la compacité, la détente simple et double action, et au surplus, le fait que le pontet soit strié pour une préhension renforcée en cas de tir soutenu. Devant lui, les phares du pick-up balaient la route. Il fixe pendant quelques minutes les essaims d’insectes qui tournoient dans les deux pinceaux de lumière. Il s’assoupit.

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De manière plus appuyée sans doute (et pour un résultat encore plus probant), le cousin probable de Dominique Manotti (pour la solide précision de ses dossiers historiques) et de Jérôme Leroy (pour sa capacité à aller inventer poésie et amour là où l’on ne les attend pas nécessairement) multiplie avec une grande élégance les marqueurs sensibles, intervenant naturellement dans le cours du texte (les références exactes en sont fournies en fin d’ouvrage), d’une époque aux fissures déjà apparentes, mais non encore pleinement élargies et révélées : dans la compagnie discrète de Giorgio de Chirico, de Ludwig Wittgenstein, de Guillevic, de Fernando Pessoa, de Walter Benjamin, de Theodor W. Adorno, de Georges Bataille ou encore de Vassili Grossman, Alexia Zorn et l’inspecteur Éperlan cheminent vers leur destin logiquement périssable, mais à un horizon résolument incertain, pour notre plus grand plaisir d’accompagnateurs.

Müll acquiesce, prend l’attaché-case et ses petites coupures, le range dans le coffre de la Ford, qu’il verrouille, et rejoint la Lincoln. Il s’installe à l’arrière de la voiture, qui remonte la rampe d’accès et bientôt quitte les néons blêmes et la semi-pénombre du parking souterrain pour sortir à l’air libre. Il a plu en cette fin d’après-midi et les trottoirs de l’avenue du Maine sont détrempés. Le soleil a fait son apparition dans les branches noires des platanes, ses rayons ricochent sur l’asphalte humide. Quand l’automobile bifurque vers le boulevard Raspail, Jameson dit : « Il a bien changé ce quartier de Paris », mais personne ne commente sa remarque. Le blond s’arrête et dépose les deux hommes devant le Lutetia. Ils pénètrent dans l’hôtel. Le bar vient d’ouvrir. Derrière le comptoir, les serveurs s’activent, secouent les shakers, disposent les verres sur le marbre lustré. Jameson et Müll s’installent dans des fauteuils club. L’Américain commande une bouteille de Dom Pérignon et affiche un air de contentement, tandis que Müll ne prête aucune attention aux fresques Art déco qui habillent les murs et le plafond. La lumière d’hiver – une lumière diffuse, cendreuse – traverse les immenses baies vitrées et se reflète sur la voûte, semblant jaillir de toutes parts. Un loufiat arrive, avec deux flûtes à champagne et un seau à glace, il fait sauter le bouchon de la bouteille et sert les deux hommes.
– Aux affaires qui reprennent, lance Jameson en levant son verre.

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