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Notes de lecture 2022, Nouveautés

Note de lecture : « Sans plus attendre » (Sylvie Durastanti)

Réécrit en beauté à l’aune d’une subtile et obstinée résistance féminine, le somptueux envers du décor d’une Odyssée immémoriale.

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À l’autre bout de la pinède, je m’arrête pour reprendre mon souffle, me ressaisir, et ne rien laisser paraître de ma peur, au cas où un autre des intrus serait déjà débout, dans ma propre maison. Surtout, que personne ne me voie y entrer comme une voleuse. Pour l’instant, cette maison est encore la mienne. Entre ses murs, je me sens forte. Et je peux me retrancher dans le quartier des femmes, où aucun des intrus n’a encore osé se risquer. De l’ouverture secrète à l’étage, je ne vois pas tout, mais j’entends presque tout. Si besoin était, ce qui vient de se passer me le prouve une fois encore : la force que me prêtent ceux qui m’entourent est feinte, pour une large part. Tout à l’heure, sur mon propre domaine, je n’étais plus maîtresse. Là-dessus, je ne me leurre pas. Jusqu’à présent, j’ai réussi à garder les intrus à distance, et, en somme, à les illusionner. Cependant, moi, je vois la vérité en face. Et si je ne suis plus maîtresse, que suis-je ? Une femme comme les autres. Une proie plus exposée que d’autres.
En passant le seuil, je vois Éri. Sans peser, son regard passe sur le voile si fin qu’il colle à ma peau moite, et une ombre d’inquiétude obscurcit ses yeux. Mais je lui souris calmement, et elle me sourit, comme si elle comprenait. Oui, quelque chose a failli se passer, mais rien ne m’est arrivé.
Le matin, Éri se lève très tôt. Comme moi, elle ne supporte pas de découvrir la grande salle en désordre. Quand je quitte la chambre du maître, où je dors toujours, elle a déjà tout rangé. Elle a ramassé les reliefs du dernier repas pour les jeter aux chiens, dehors ; elle a lavé les tables à l’éponge ; elle a répandu des cendres de myrte et de laurier sur les dalles tachées de graisse ; elle les a balayées ; puis, en plongeant la main dans la bassine posée sur sa hanche et pleine d’eau puisée la veille au soir, elle les a aspergées, toujours du même geste ample, avant de les balayer à nouveau. Enfin, elle a fait brûler dans une cassolette du romarin, elle a aéré la salle, puis elle a écrasé au pilon des fleurs d’immortelle pour parfumer l’air et elle a de nouveau rafraîchi les dalles de l’entrée. Grâce à son travail, l’odeur des viandes grillées ne flotte plus dans la salle, et la maison ressemble à ce qu’elle était jadis, à ce qu’elle doit être.

Tôt un matin, la maîtresse de maison a échappé de justesse à un viol, sur un chemin isolé des environs, où elle croisait par mégarde, tout juste levée, l’un des intrus, pas encore couché, ivrognes qui squattent sa demeure, en mangeant et buvant toute la nuit, depuis que le retour de son mari de la guerre en Asie se fait de plus en plus illusoire, alors que tous ses compagnons d’armes – ceux qui ont survécu en tout cas – ont regagné depuis longtemps leur foyer. Avides et lubriques, ces patriciens en goguette et en chasse ne se font pas encore officiellement appeler « prétendants », mais cela ne saurait tarder, et la pression monte.

À travers les yeux et les pensées de la maîtresse de maison et de la servante Éri, principalement, mais aussi, le moment venu, de la traîtresse Méla, espionnant au profit de l’un des envahisseurs dont elle attend de grandes récompenses, d’un Phénicien de passage et d’un certain Mendiant, il s’agit de suivre pas à pas comment se construit, par glissements et par complicités tacites, une authentique résistance face à une culture du viol et de la rapine, entretenue et glorifiée ici par un certain patriarcat sûr de lui et dominateur – jusqu’à un dénouement bien connu, mais dont la marche d’approche aura été ici une véritable révélation.

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Face à l’absence, chacun d’entre nous vit ou survit tant bien que mal. Depuis qu’il est seul, mon beau-père reste à la campagne, près du village sur l’autre versant de la colline. Il s’est replié sur lui-même, à ceci près que lui-même semble absent. Quand il passe le voir, son petit-fils le trouve presque en loques, comme un mendiant. Tant qu’il faisait froid, il paraît qu’il restait au coin du feu, tirant des cendres des châtaignes rôties, qu’il grignotait avec un peu de vin de ses vignes, avant de s’endormir sur place. Ces temps-ci, jouissant de la tiédeur des derniers beaux jours, il dort à la belle étoile, à même la terre, sur un lit de feuilles sèches, tombées des vignes. Le jour, il veille sur ses figuiers, ses poiriers, ses pommiers, ses oliviers et son potager. Sans doute soigne-t-il tout ce qu’il a planté pour son fils.
Cet homme qui avait tout, tant de prestance, de terres, de gens attachés à lui, s’en est délesté, comme si cela lui pesait. Il semble presque détaché de tout, mais je n’en crois rien. Il a simplement sacrifié ce qui le liait aux hommes, dans un espoir insensé : conjurer les puissances ou les forces qui nous entourent de lui rendre son fils. Sa femme, elle, a senti ses forces s’épuiser peu à peu dans le chagrin. Lui, il n’est pas défait, il s’est simplement défait de tout, réduit à l’essentiel. Jamais il ne va à la mer. Quand il s’allonge sur sa couche de feuilles, entre ses plants de vigne, sous les grappes lourdes, il sent la chaleur sèche de la terre monter et l’envelopper. Mais l’automne n’a qu’un temps. Voilà pourquoi j’ai entrepris de lui tisser un drap fin et solide, quand j’ai vu arriver les jours où je devrais laisser mon fils s’éloigner de moi pour aller parmi les hommes. Après tout, j’avais consacré tant de temps à élever cet enfant que la maisonnée semblait tourner toute seule. En fait, il n’en était rien : peu à peu, Éri s’était chargée de veiller à tout, et je m’étais effacée. Aux yeux de tous, je reste la maîtresse, j’ai la clef du cellier. Mais quand je me mets au métier à tisser, notre monde continue de tourner. Même s’il tourne autour d’un centre vide. Oui, ton absence contagieuse vide le monde de sa lumière, et nous nous retrouvons absents de nous-mêmes. Ta mère s’est laissée couler à pic dans le chagrin. Ton père s’est laissé sombrer dans le dénuement absolu. Et moi, ai-je fait mieux jusqu’à présent ?

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Ce n’est certes pas la première fois qu’une œuvre littéraire se propose de mettre au premier plan la figure de l’attente, perpétuellement dans l’ombre et dans l’arrière-plan, que constitue Pénélope dans l’histoire et dans la mythologie.

Loin de la Molly Bloom de James Joyce ou même de l’autre détournement audacieux conduit par le Jean Giono de « Naissance de l’Odyssée », se faufilant entre les nombreux épisodes tissés à son tour par Margaret Atwood, « Sans plus attendre », publié en janvier 2022 chez Tristram, nous offre une réécriture mythographique d’une éclatante simplicité et d’une beauté brute sachant faire oublier le travail minutieux du phrasé et du rythme qui le caractérisent. Glissant avec élégance et en évitant tout anachronisme frontal, comme l’avait pratiqué, dans un registre différent, Carole Martinez dans son « Cœur cousu », Sylvie Durastanti (bien connue comme – grande – traductrice, il s’agit de son premier roman) suggère une lutte féministe ramifiée qui, question d’époque, ne peut pas encore dire son nom, effleure la présence métaphorique de la magie et des sorcières (qui habilleront bientôt pour quelques siècles la ruse féminine, si distincte de celle d’Ulysse – et ce bien que Pénélope ne soit évidemment pas Circé, justement), glisse les motifs d’ingratitude et de misanthropie que Shakespeare réservait à son « Timon d’Athènes », et invente ainsi pour nous une fable immémoriale tissée au plus près de la pratique résistante, un malicieux et terrible envers du décor, rendu bien vivant à nouveau par delà les sédiments accumulés au fil des siècles, envers du décor qui peut nous enchanter et nous glacer du même mouvement, jusqu’à sa somptueuse résolution finale.

Je suis inquiète, je te l’avoue, Eumos. Cependant, je garde espoir. Quand je vois d’un côté une meute stupide et avide, et de l’autre une femme capable d’une telle ruse, je pense que l’avenir réserve peut-être des surprises aux tenants de la violence.
Lorsque j’ai dit  à la maîtresse que chez nous, dresser le métier interdit aux hommes d’approcher et de rechercher une femme, elle m’a comprise, j’en suis certaine. Sinon, elle n’aurait pas agi dès le lendemain.
Elle a lancé à la cantonade qu’on ne pouvait laisser tant de fil se perdre, et elle m’a fait dresser le métier dans la salle des femmes. Nous verrons bien ce qu’il en adviendra.
À présent, je rentre, Eumos. Porte-toi bien, mon ami.

L’illustration du palais d’Ulysse à Ithaque, ci-dessus, est une reconstruction opérée par Jean-Claude Golvin, archéologue, ancien chercheur au CNRS et spécialiste de la restitution par l’image des grands sites de l’Histoire.

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À propos de Hugues

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