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Notes de lecture 2022

Note de lecture : « Le trio bleu » (Ken Bugul)

Cocktail rare de rage et d’apaisement, de pamphlet et de poésie, un surprenant roman systémique, alerte et irrévérencieux, de la relation mortifère contemporaine entre Afrique et Europe.

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Bugul

C’est le matin.
Dans une pièce baignée de pénombre, un homme se réveille.
Il sort du lit, se dirige vers la fenêtre fermée et l’ouvre.
Il regarde le ciel et pense à son voyage.
Il est âgé d’une trentaine d’années.
Il s’appelle Góora.
Il est jolof-jolof.
Ici à Réewma, le pays où il se trouve, cela se voit.
Il est tout noir. C’est un immigré.
La photo encadrée d’une jeune fille jolof-jolof est accrochée au-dessus du lit. Sur un pan de mur, il y a les photos d’un terrain nu, celles d’un chantier et celles d’une villa toute neuve. Dans un coin de la pièce, il y a une cuisine encastrée et des toilettes. Sur la table basse, devant un canapé dont le cuir rouge a vécu, sont posés des livres, des magazines, des journaux : Cheikh Anta Diop, Civilisation ou Barbarie. Amadou Hampâté Bâ, Amkoullel, l’enfant peul. Victor Hugo, Claude Gueux. Mia Couto, L’accordeur de silences. Aminata Zaaria, La nuit est tombée sur Dakar. National Geographic, New African, Courrier International, Sud Quotidien. Ce canapé, Góora l’avait trouvé un soir, jeté dans une rue. Ce fut pour lui la croix et la bannière pour le transporter et le monter chez lui, mais il y arriva tout seul. Comme certains immigrés, il aime ramasser des objets jetés à la rue et qui peuvent servir. De retour chez eux, ces immigrés racontent qu’à Réewma, les gens jettent des meubles, des voitures, des téléviseurs, des chiens, des chats, des lézards, des serpents.
– Des femmes aussi ? demanderont certains.
– Eh bien, il faut aller tout ramasser alors ! diront-ils.
Le studio de Góora se trouve dans un immeuble situé dans une impasse, appelée l’Impasse, dans le quartier Folie-Méricourt, à Réewma. L’immeuble est une ancienne fabrique, comme la plupart des bâtiments de l’impasse qui font tendance, ainsi que d’anciens locaux industriels et logements d’ouvriers ou de mineurs. Les bobos branchés, les artistes, y jettent leur dévolu et les transforment en appartements, lofts et ateliers, qui ne sont plus à la portée de ceux dont « les mains n’atteignent pas les épaules ». L’immeuble s’élève sur cinq niveaux. Il y a des appartements sur les quatre premiers et deux studios au dernier dont l’un est le sien. Góora croise souvent dans la cage d’escalier une famille qui occupe l’appartement en dessous et la salue à chaque fois, et les parents, à chaque fois aussi, rassemblent aussitôt devant eux leurs enfants. Leurs gestes instinctifs lui rappellent ceux des poules avec leurs poussins quand un épervier plane nonchalamment au-dessus d’une basse-cour.
Cherchent-ils à les protéger contre ce jolof-jolof ?
On ne sait jamais ! Góora est peut-être un épervier.
Et il y a tant de préjugés sur les jolof-jolof :
« Ce sont des sauvages qui ensauvagent, des barbares qui envahissent.
Des violents qui volent, violent, agressent, terrorisent, tuent !
Des sorciers, des adeptes de magie noire !
Et ils peuvent se transformer en éperviers !
Ce sont des noirs quoi ! »
Le jolof-jolof porte la tache du noir et ses connotations stéréotypées quel que soit son niveau intellectuel, spirituel, moral. Góora ne peut pas passer devant quelqu’un, le croiser, s’asseoir à côté de lui, sans le saluer. Il a été élevé dans la rencontre avec l’autre par la salutation. C’est à travers le regard qu’on entrevoit le reflet de soi, qu’on existe.
« Arrêtons-nous un petit instant, pour nous saluer et nous regarder dans les yeux », a envie de dire Góora, devant l’indifférence à l’autre.

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Immigré clandestin ouest-africain à Paris, orphelin de père et de mère, Góora a été régularisé assez rapidement, notamment parce qu’il disposait d’un vrai métier (plombier) ayant su convaincre ses employeurs de sa valeur. Devenu au hasard des logements membre solide d’un trio d’amis hautement improbable et superbement poétique, avec François, ex-taulard victime d’une erreur judiciaire, et Suleiman, gravement traumatisé par la guerre au Moyen-Orient, il prépare désormais un séjour tout ce qu’il y a de plus légal au pays, où il se voit revenir à la fois humble et triomphant, mais en tout cas en ayant de quoi satisfaire les omniprésentes langues déliées de la pression sociale, pour se marier avec sa fiancée d’adolescence et pour superviser l’achèvement de la maison qu’il a fait construire par son oncle, grassement rémunéré en conséquence au fil de ces sept années d’absence. Tout en préparant ce voyage décisif de retour provisoire, il se remémore dans la douleur et l’exaltation le parcours cruel, à travers désert et mer, à travers vols et exactions, qui lui avait alors permis de rejoindre la France.

Les migrants n’avaient plus de noms, ni de prénoms, et étaient identifiés par des chiffres, des numéros, des régions, des religions. Ils n’existaient pas en tant qu’individus et pourtant ils étaient utilisés dans toutes les sauces démagogiques des langues déliées d’ici et d’ailleurs. Le déni de donner à des humains un visage, un nom, une histoire, était une des facettes du système pervers. Et pour la représentation, les migrants étaient souvent basanés, avec des yeux rouges et exorbités qui effrayaient plus qu’ils ne suscitaient l’empathie.
Et les langues déliées des populistes sonnaient l’alerte : « Les barbares sont à nos portes ! »
Les migrants n’étaient pas des barbares.
Les migrants cherchaient la sécurité et la dignité.

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Unknown

Huit ans après les deux faces presque symétriques de « Aller et retour » et de « Cacophonie », voici donc le onzième roman de la grande Ken Bugul, que – subodore-t-on – bien des nouvelles lectrices et lecteurs auront découvert à l’automne 2021 sous les traits subtilement romancés de Marème Siga D., dans « La plus secrète mémoire des hommes » – couronné du prix Goncourt – de Mohamed Mbougar Sarr. Publié chez Présence Africaine en janvier 2022, ce texte alerte et virevoltant délaisse les formidables abîmes intimes et néanmoins puissamment politiques du « Baobab fou », de « Cendres et braises » et de « Riwan ou le chemin de sable », mais aussi les rusées fantasmagories farceuses et cruelles de « La folie et la mort », de « Rue Félix-Faure » et de « La pièce d’or », pour nous offrir une redoutable synthèse provisoire, épurée et pamphlétaire, du regard de l’autrice sur le rapport entre l’Afrique (de l’Ouest) et l’Europe (plus particulièrement la France). Si le ton du récit peut aisément naviguer au fil de ses 250 pages entre celui de la fable désormais presque immémoriale de l’immigration clandestine contemporaine (et des embûches mortelles qui la jalonnent) et celui d’une prose plus nettement théâtrale (on songera ainsi à des excursions du côté du Koffi Kwahulé de « Monsieur Ki » ou du Kossi Efoui de « Solo d’un revenant »), « Le trio bleu » s’impose vite par son mélange unique et rare de poésie intime et de vision politique pleinement systémique : peu de composantes de la déréliction globale échappent en effet ici à l’œil et à la verve de Ken Bugul. Si le poids de l’Histoire (et particulièrement des facettes les moins avouables, à la décolonisation, de celle-ci, telles qu’on les trouve par exemple chez Yambo Ouologuem, Ahmadou Kourouma ou plus récemment Gauz) prélève sa dîme indispensable, la corruption actuelle de trop d’élites africaines, l’emprise des religions et la mutation à rebours vers une société de consommation effrénée et de paraître superlatif reçoivent leur juste part des causes du marasme, se répondant les unes aux autres. Sans afro-pessimisme mortifère et sans afro-optimisme superficiel, « Le trio bleu » engendre sa propre poésie surprenante, associant contre toutes attentes raisonnables un degré élevé de rage et une conscience forte d’un apaisement possible, si l’on veut bien, ensemble, mépriser suffisamment les langues déliées qui dictent le malheur.

Durant sept ans, Góora avait pensé retourner au Jolof comme un héros. Ce désir de retour triomphal était si intense et si fort… Les immigrés y pensaient comme l’aboutissement des sacrifices et des souffrances endurées depuis qu’ils étaient partis de chez eux. Ils ne survivaient qu’en s’accrochant à ce désir. Ceux qui voulaient retourner chez eux mettaient des années à le faire. Tant qu’ils ne pouvaient pas combler ces attentes, ils reportaient leur retour. C’était plus violent que ce qui les avait poussés à partir. Ils traînaient alors leurs vies loin de chez eux, dans l’amertume. Certains se créaient des espèces de vies, d’autres perdaient la leur, dans la folie ou la mort. Les immigrés qui retournaient chez eux sans combler les attentes, étaient harcelés par les langues déliées qui finissaient par les briser. Sans alternative, il fallait repartir. N’importe où. Comme si devoir partir n’obéissait plus à aucune raison, à moins de se soulever et de se révolter contre ce devoir, contre le système pervers et ses langues déliées réductrices. Pour ceux qui n’avaient plus ce désir, c’était l’anonymat existentiel. Ils n’avaient pas les moyens de justifier leur départ. Ils n’avaient plus d’objectifs de vie. Ils n’existaient plus pour eux-mêmes ni pour les leurs. Ils finissaient en zombies errant à travers eux-mêmes. Ceux qui disaient le contraire mentaient ou occultaient ce qui les avait poussés à partir. Leurs vies n’avaient plus de sens et ils étaient condamnés.
Ils ne pouvaient exister que chez eux.
C’était chez eux que les vraies échelles de valeurs avaient du sens.
C’était chez eux qu’ils avaient une vie à construire ou à déconstruire.
C’était chez eux, là où ils avaient une histoire, que la vie avait du sens. Les immigrés ne voulaient pas une vie meilleure ailleurs, mais une vie meilleure chez eux. C’était pour cette raison qu’ils étaient partis. Ils cherchaient un passeport pour retourner chez eux et ce passeport était un retour triomphal. Et on n’était vraiment bien que chez soi. Billaay !
Quand on y était considéré. Quand on y était en sécurité.
Quand on y était éduqué et formé. Quand on y était soigné.
Quand on y vivait dans la décence.
Quand on n’y était pas harcelé, persécuté.
Quand on n’y était pas torturé ou menacé de mort.
Quand on n’y était pas indigné par la pauvreté endémique.
Quand on n’y était pas choqué par l’exclusion et la discrimination.
Quand on n’y était pas horrifié par la corruption et le gaspillage.
Quand on n’y était pas outré par la prédation et les malversations.
Quand on n’y était pas écœuré par l’injustice et l’impunité.
Quand on n’y était pas tympanisé par les pollutions sonores des discours de politiciens, d’intégristes, de néo-prêcheurs, de prédicateurs.
Quand on n’y était pas révolté par les impostures intellectuelles, historiques, politiques, sociales, économiques, culturelles, environnementales.
Quand on n’y était pas manipulé par les charlatans et les langues déliées.
Quand on n’y était pas englué dans le nouveau concept de considération.


Et pourquoi ne pas profiter de cette note de lecture pour vous rappeler que en juillet, août et septembre 2022, dans le cadre de « Ground Africa », la librairie Charybde (Ground Control, 81 rue du Charolais 75012 Paris) met à votre disposition pour trois mois l’un des plus beaux rayons possibles de littératures afro-descendantes ?


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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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