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Notes de lecture 2022

Note de lecture : « Galeux » (Stephen Graham Jones)

Le récit décharné, tragique, hilarant et ô combien symbolique, du quotidien éperdu d’une famille de loups-garous dans l’Amérique contemporaine.

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Galeux

Mon grand-père était un loup-garou.
En tout cas, c’est ce qu’il me disait, et il cherchait sans cesse à entraîner ma tante Libby et mon oncle Darren dans ses histoires, à les pousser à acquiescer quand il racontait qu’une vingtaine d’années plus tôt, il grimpait sur un moulin à vent pour lacérer la pluie de ses griffes. Qu’il courait ventre à terre à la poursuite du train venu de Booneville et le prenait de vitesse. Qu’il courait ventre à terre à la poursuite du train venu de Booneville et le prenait de vitesse. Qu’il battait la campagne, les yeux luisants d’excitation, un poulet vivant entre les crocs, poursuivi par tous les villageois de l’Arkansas. La lune était toujours pleine, et elle l’éclairait à contre-jour comme un projecteur.
Dans ces moments-là, je voyais bien l’air dégoûté de Libby.
Les lèvres fines de Darren s’étiraient en un sourire forcé, surtout quand Grandpa s’élançait d’un pas chancelant dans le salon où il feignait de rabattre des moutons contre une clôture. Tous les loups-garous ont un faible pour les moutons, disait-il, et il se mettait à incarner les deux rôles, tantôt grondant comme un loup, les épaules voûtées, tantôt bêlant de terreur, les yeux écarquillés.
Libby prenait d’ordinaire la fuite avant que Grandpa ne se jette sur le troupeau dans un concert de bêlements affolés, la bouche aussi béante et affamée que la gueule d’un loup, ses dents jaunes et émoussées éclaboussées par la lueur des flammes dans la cheminée.

Né en 1972 au Texas, membre militant de la tribu des Blackfeet et professeur de littérature, Stephen Graham Jones est un véritable boulimique de l’écriture, avec 22 romans à son actif en à peine 20 ans. Ce n’est pourtant qu’en 2020, quelques jours après le début du premier confinement Covid, que le public français aura eu l’occasion de le découvrir dans notre langue, avec cette superbe traduction par Mathilde Montier, à La Volte, de son « Galeux » de 2016 (récemment sorti en poche chez Pocket Imaginaire, je vous invite à vous le procurer sans tarder, dans l’une des deux éditions disponibles, pour donner à ce travail remarquable le retentissement qu’il mérite, et pour votre plus grand plaisir).

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Le lundi suivant, Libby m’a ramené à l’école, devant laquelle elle a attendu, campée sur le trottoir, que je franchisse les portes principales.
Ce manège a duré deux jours.
Quand nous sommes rentrés de l’école et du travail, le mardi, Grandpa gisait en travers du seuil, ses yeux voilés grand ouverts, tandis que des mouches et des guêpes entraient et sortaient de sa bouche.
« Non, ne… » a voulu m’ordonner Libby, en essayant d’agripper mon T-shirt, de me retenir à l’intérieur de la El Camino.
Mais j’étais trop rapide. Les joues déjà tellement brûlantes, j’ai traversé à fond de train l’étendue de caliche.
Et puis je me suis arrêté net, avant de reculer d’un pas.
Grandpa n’était pas seulement à moitié sorti de la cuisine : il était aussi à mi-chemin entre l’homme et le loup.
La moitié supérieure de son corps, celle qui avait réussi à franchir le seuil, restait inchangée. Mais ses jambes, encore sur le linoléum de la cuisine, étaient couvertes de poils clairsemés et pliées selon un angle inhabituel que renforçaient les lignes de muscles étranges. Les pieds, deux fois plus longs que la normale, se terminaient pas un talon étiré qui formait désormais la pointe d’une patte arrière de chien. La cuisse saillait vers l’avant.
Il n’avait toujours dit que la vérité.
Je n’arrivais pas à détourner le regard.
« Il devait se diriger vers les bois », a alors fait remarquer Libby en se tournant dans la direction indiquée.
Je l’ai imitée.

Lorsqu’il s’attaque à un mythe fantastique de l’ampleur de celui du loup-garou, Stephen Graham Jones ne s’embarque pas bien entendu sans références implicites ou explicites, qu’il détaille joyeusement dans ses copieux et hilarants remerciements, où l’on notera par exemple « Sans Hurlements, je ne suis nulle part, je suis quelqu’un d’autre », « Merci à Neil Gaiman pour En chasse, qui m’a montré la voie » ou encore « Merci à Alan Moore pour la question : « Et si les super-héros existaient vraiment ? ». Si Gary Brandner et Joe Dante (dont le film de 1981, adapté du roman de Brandner, proposait déjà en une foule de clins d’œil un quasi-recensement de la genèse cinématographique de ce mythe contemporain qui ne le cède sans doute qu’au vampire en matière de nombre d’occurrences), voire le Oz de Seth Green et Josh Whedon, jouent bien un rôle essentiel dans la construction de la cohérence interne de « Galeux », l’auteur a pourtant une manière résolument unique de nous entraîner dans sa course folle, en bagnoles plus ou moins déglinguées qu’il faut changer quand elles sont au bout du rouleau, à la découverte de la cruelle réalité du loup-garou dans l’Amérique d’aujourd’hui.

Jouant de la vraie-fausse hauteur d’enfant avec une madrerie consommée, il déploie devant nous une exceptionnelle métaphore, endiablée et suffisamment secrète, parcourant les bas-fonds d’une Amérique semi-abandonnée de l’argent-roi, parmi les pauvres et les très pauvres, insérant les motifs de l’horreur gothique actualisée en permanence dans sa danse macabre, appelant en filigrane bien d’autres exclus que ses fictifs – et terriblement réalistes – loups-garous. Habité d’un humour féroce et d’une cruelle gaieté fatale, « Galeux » mérite un statut tout à fait à part : jeu cruel et pourtant libérateur, exploration d’un fantastique sordide aux allures d’enquête sociale, anthropologie d’une mythologie effrayante qui en cache bien d’autres, un roman tel que celui-ci peut trôner à bon droit dans un coin sombre mais essentiel de vos étagères, aux côtés peut-être des hallucinations hybrides d’un Jason Hrivnak, des scintillements obsessionnels d’un Blake Butler, ou des facéties qui n’en sont pas vraiment d’une Chloé Delaume.

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Galeux 2

Darren m’avait raconté qu’il avait trois ans de moins lors de sa première métamorphose, qui avait ensuite déclenché celle de Libby. Ma mère, elle, n’avait pas bronché. Elle s’était levée sans geste brusque, avait fermé la porte de la cuisine afin de leur couper toute retraite, puis elle les avait tenus en respect au bout d’un balai jusqu’au retour de Grandpa.
Trois ans de moins… Darren et Libby avaient donc une dizaine d’années.
Ça tardait à arriver, semblait-il.
Pour peu que ça arrive un jour.
Même si Libby n’en parlait pas, je savais qu’elle misait plutôt sur « jamais ». Elle ne souhaitait pas pour moi la vie que Darren et elle menaient : ne jamais rester plus de quelques mois, pousser les voitures dans leurs ultimes retranchements, puis les abandonner au profit d’une autre. Elle voulait que j’en réchappe sans ce goût pour la viande crue. Que moi je profite d’une vie normale, en ville.
Mais nous sommes des garous.
Toutes les nuits, au crépuscule, l’un d’entre nous sort brûler les déchets, car nous savons tous ce qu’il adviendra de cette poubelle si elle reste dans la cuisine et que quelqu’un se change en loup dans la nuit. La transformation brûle jusqu’à la dernière calorie de l’organisme, ne laissant qu’une faim dévorante, si bien que le premier instinct du loup – la seule obsession, d’ailleurs, qui le ronge lors des premières métamorphoses -, c’est de se nourrir.
Ce n’est pas un choix, c’est un réflexe de survie. On engloutirait tout ce qui passe à notre portée, les voisins endormis sur l’aire de repos comme la poubelle de la cuisine, pour peu qu’on vive dans une caravane louée pour quatre mois.
Ça a beau paraître idiot, c’est la vérité.
Quand le loup ouvre les yeux pour la première fois, l’odeur de la poubelle semble si alléchante, si parfaite. Et si proche.
C’est là que le bât blesse.
On y trouve toutes sortes de choses impossibles à digérer, aussi cruelle soit la faim.
Imaginez-vous, au réveil, avec le couvercle découpé d’une boîte de conserve dans les boyaux. Darren prétend que ça revient à avaler une lame de scie circulaire en vitesse lente. Tout ça à cause de la fragilité de l’humain au petit matin. Même un lien de fermeture de sac congélation en métal risquerait de vous perforer l’estomac.
Le loup, lui, ne fait pas la différence. Il ne pense qu’à bâfrer, tout de suite.
Hélas, l’aube finit toujours par poindre. Ils sont si nombreux, les loups-garous à en avoir payé le prix, m’avait un jour raconté Libby. Tant de morts, poignardés de l’intérieur par les dents brisées d’une fourchette. La vésicule ou le pancréas transpercé par un os de bœuf jeté intact. Elle aurait même entendu parler, disait-elle, d’un loup mort d’avoir dévoré un chien domestique équipé d’une broche chirurgicale dans le bassin. La tige métallique, qui avait glissé sans peine dans le gosier du loup en même temps que les os croquants de l’animal, s’était muée, au matin, en une lance fatale à l’être humain.
Avec un regard appuyé et l’air solennel, Libby avait insisté sur le mot « lance », afin de s’assurer que je lui accordais l’attention adéquate.
C’était le cas. Dans un sens.
Je sortais systématiquement les poubelles. Parce que je savais ma transformation imminente. Parce qu’une nuit je tomberais à quatre pattes dans le long couloir qui menait à ma chambre, que je reniflerais la table basse, puis me concentrerais sur une fragrance bien plus riche émanant de la cuisine – je n’en doutais pas un seul instant. Quand bien même Libby prenait toujours soin de ne pas y laisser traîner de laine d’acier ou de bidon de javel. Quand bien même nous gardions sur le comptoir un pot de poivre noir à saupoudrer sur les déchets qui s’accumulaient au fil de la journée.

Et on peut lire avec plaisir ce qu’en disent les Chroniques du Chroniqueur, Just A Word, ou encore Yozone.

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  1. Pingback: Galeux de Stephen Graham Jones – Les Blablas de Tachan - 13 juillet 2022

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