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Notes de lecture 2022, Nouveautés

Note de lecture : « Alias Lejean » (Guillaume Jan)

Lorsque les sandales de vent de Guillaume Jan retracent le périple d’un géographe presque homonyme d’il y a un siècle et demi, les coïncidences se font rêves fous et résonances somptueuses.

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Jan

La silhouette a surgi comme un faune en travers du chemin. Elle s’avance dans le reflet des flaques, bancale mais déterminée, emmitouflée dans un manteau aux poches bourrées de papiers. Visage sombre, front bombé, tête nue, tignasse brune, tempes à peine dégarnies, une fine barbiche jusqu’au torse, l’homme va dans le paysage figé, les sourcils froncés, l’air grave. Ses lèvres sont sèches, il frissonne : il est rentré dans son village natal avec une fièvre. La maladie le consume, la froide humidité l’épuise, ses bottes sont usées. Il vient de traverser l’Europe dans sa grande largeur, après un voyage de huit mois à travers les Balkans. On dira ensuite qu’il était affecté par la situation politique, la défaite de la France contre la Prusse, l’annexion d’une partie du pays, les milliers de morts causés par les incuries d’un empereur à la mords-moi-le-nœud. Il s’inquiète aussi d’une malle, sa malle, égarée entre Venise et la Bretagne, qui contenait les esquisses de ses dernières cartes. Hirsute, voûté, contrarié, le nomade de la lande ne brille pas ce matin de janvier 1871. Sait-on seulement qu’il a été journaliste pour le compte des prestigieuses revues de la capitale ? Sait-on qu’il a collaboré avec Jules Michelet, le plus populaire des historiens du XIXe siècle ? Sait-on qu’il a été diplomate ? Sait-on qu’il est un des cartographes les plus célébrés de son époque ? Sait-on qu’il a marché sur les traces de Marco Polo et d’Alexandre le Grand ? Sait-on que la Société de géographie le tient en haute estime, que Jules Verne le cite dans ses livres d’aventures ? Alors qu’il longe la berge du Jarlot, le ténébreux vagabond ne prête pas attention aux lavandières, qui pouffent en le voyant flageoler dans sa pelisse trop grande. L’une d’elles défie son style farouche en aboyant : Bismarck ! Voilà Bismarck !
Mais il n’est pas Otto von Bismarck. Il ne souhaite pas écraser la France pour rendre toute sa grandeur à l’Empire germanique. Il est Guillaume Lejean, voyageur modeste et dessinateur de cartes, fils de paysans devenu, un temps, vice-consul à Massaouah sur la mer Rouge. Il est un touche-à-tout des explorations, de retour d’une expédition sur le mont Olympe et sur une rhapsodie d’autres sommets. Il se remet de ses éblouissements dans son village de Plouegat-Guerrand, dans le nord du Finistère, et s’en va acheter un livre à Morlaix, laissant la vapeur s’échapper de sa bouche comme le font les locomotives et les enfants.

On avait connu et savouré Guillaume Jan arpentant en sandales les jungles et les brousses congolaises, y découvrant l’amour inattendu (« Traîne-savane », 2014), sur les traces d’explorateurs illustres (« Le baobab de Stanley », 2009) ou d’improbables scientifiques cyclistes japonais (« Samouraïs dans la brousse », 2018). Avec cet « Alias Lejean » publié chez Stock en avril 2022, nous voici avec lui sur la piste ténue de son (presque) homonyme, Guillaume Lejean (1824-1871), pour faire vivre pleinement la belle citation de Nastassja Martin composant une partie de l’exergue :

Il n’y a plus d’absurdité, plus de bizarrerie, plus de coïncidences fortuites.
Il n’y a que des résonances.

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Jouant somptueusement à saute-mouton entre l’historique et l’intime, entre le miroir déformant et le reflet exact, trop exact, l’auteur flâne dans des méandres balkaniques et danubiens résonnant avec ceux du si beau « Sabre » (2020) d’Emmanuel Ruben, et dans des interstices secrets dont il faut savoir imaginer le contenu potentiel, comme nous y invitait – dans une autre rencontre en marge de la géographie et de la carte, avec le grand Élisée Reclus cette fois – le Thomas Giraud de « Élisée – Avant les ruisseaux et les montagnes » (2016). Mélange subtil de mélancolie et de mordant, de proche et de lointain, le résultat de ce périple nous enchante de sa science héroïque, de sa bienveillance tacite, de sa rêverie confrontée à la vie matérielle et de sa curiosité presque illimitée – au-delà de toute coïncidence, en effet.

Flanqué de Gjorg, son interprète, il caracole sur un sentier de caillasse grise, derrière deux lascars à gilet en peau de mouton et aux moustaches consistantes, et qui portent une carabine en bandoulière. Le sentier rase un précipice, l’escorte assure la protection du visiteur jusqu’au prochain col et Lejean marmonne sur sa selle. Une fois de plus, la vieille carte dont il se sert pour débrouiller sa route ne correspond pas à la réalité du terrain : le chemin est mal tracé, pas un sommet n’est correctement indiqué, aucune altitude n’est mentionnée. Comment s’appelle le pic qui domine cette cordillère ? On lui répond un nom compliqué encore jamais référencé. Sa hauteur ? Ils ne savent pas. Personne n’y est jamais monté ? Ils ne savent pas. Lejean soupire. Il va falloir faire une halte, annonce-t-il à Gjorg, qui soupire à son tour et explique aux moustachus que le Français est pointilleux sur les questions topographiques. Et pressé : il est déjà descendu de son cheval, prépare ses instruments de mesure, boussole, baromètre, longue-vue, compas, sextant peut-être, et marche vers la ligne de crête. Les gardes du corps ouvrent de grands yeux.
– C’est dangereux, annonce le premier.
– Les bergers sont armés, renchérit le second.
– Ils n’ont pas pour habitude de laisser les inconnus rôder dans leur champ de vision.
– Ils tirent sans explications.
– Et ils visent bien.
– Notre territoire s’arrête à cent pas. On ne peut faire aucune confiance à ceux d’en face.

Il faut absolument lire le beau texte que consacre Carole Zalberg à cet « Alias Lejean », ici. La photographie de l’auteur, ci-dessous, est ® Philippe Matsas / Stock.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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