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Notes de lecture 2022

Note de lecture : « Hôtel des actes irrévocables » (Carl Watson)

Qui raconte la société psychopathe, et comment ? La dèche et le crime revisités avec brio et malice pour les rendre aux enjeux propres du langage et de la narration.

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Watson

Je me souviens surtout du son mat du pied de lampe quand il a heurté la tête de Hopper. Ses yeux sont devenus verts et vitreux, je n’ai ressenti que de l’indifférence pour elle.
Je ne me serais jamais cru capable d’une chose pareille. C’était comme si je me regardais faire. Mais était-ce vraiment moi ? C’est Vincent qui a fait le coup. Moi je ne l’aurais jamais frappée. Je voudrais que rien ne soit arrivé, mais qu’est-ce que ça changerait ? Combien passent leur vie à regretter ce qui s’est passé ?
Si j’avais été seul, j’aurais sans doute laissé tomber la deuxième partie du plan. Vince aussi d’ailleurs, mais on n’en a jamais parlé. À deux, on n’agit pas comme si on était seul.
Il ne voulait pas la tuer, mais une fois dans la situation, il s’est contenté d' »appuyer sur la détente » en quelque sorte ; c’est comme lancer une balle, on l’a dans la main et on la lance, c’est tout. La violence n’a déjà pas de sens, alors quand elle devient banale, c’est l’enfer.
Il y a eu des moments assez distrayants. C’était un jeu bien sûr, mais je ne m’attendais pas à ce que les choses tournent aussi mal. C’était également curieux de lire les comptes rendus dans les journaux, l’article dans le Tribune. J’ai même fini par développer une fascination morbide pour tous les textes écrits sur la question. Ça se compliquait sans arrêt : Jukes était devenu cinglé, Little-Ease était dans le coma et elle ne se décidait pas à mourir. Je me suis surpris à souhaiter qu’elle y passe, pour qu’elle se taise et ne puisse pas nous accuser. De toute manière, Jukes n’a pas dit la vérité aux flics. Ils ont même envisagé l’hypothèse d’un cambriolage et il a dit que c’était lui qui avait fait le coup.
Pour l’instant, ils pensent que c’est son délire de maniaque, surtout depuis qu’il leur a raconté qu’il avait tué toute sa famille, avant de les enterrer, certains dans le parc et d’autres dans la cave. Comme si ça ne lui suffisait pas de passer pour un louftingue.
Curieusement, je n’avais pour le moment rien à craindre, mais la mort de Hopper pouvait à chaque instant me transformer en meurtrier, et il me fallait une explication valable. Comment avais-je pu m’embarquer dans cette histoire ? Je me souviens de ce que j’ai dit et pensé à l’époque, mais c’est beaucoup plus superficiel que ce qui me viendrait à l’esprit maintenant.
J’ai encore présents à la mémoire des fragments de ce que disaient ces voix raisonnables dans ma tête. J’essaie de les assembler en un discours cohérent, mais le discours change selon mes humeurs. Hopper parlait d’un truc, la façon dont un esprit peut en contrôler un autre à distance : les pensées projetteraient des ondes et la personne faisant office de récepteur en concevrait de similaires sans se douter qu’elles ne sont pas les siennes. Des foutaises, évidemment, mais Vincent apprenait ce baratin par cœur et le répétait devant le miroir – c’était son genre. Il manquait d’éloquence et il se plantait toujours dans l’exposé des idées maîtresses – ma manière de décrire ces phénomènes n’était vraiment pas la sienne. Je pense que j’en ai rajouté pour que ça sonne mieux – et aussi pour me justifier.
L’idée du contrôle des pensées par-delà le temps. On imagine tous les sociopathes et ivrognes de la ville tout d’un coup réveillés par le même cauchemar hideux. Non. Personne n’avait quoi que ce soit à ajouter à ce qu’on savait déjà, en fantasmant sur ces salades. On dit qu’on ne peut pas se racheter avec des fantasmes, de toute manière. Qu’on ne peut plus jamais extirper ces trucs innommables de la mémoire, même avec une narration arrangée, qu’il s’agisse d’un conte de fées ou de souvenirs faussés.

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Jack Matlow et Vincent Petefish, amis inséparables, grandissent dans un coin perdu de l’Indiana, sans horizons ni perspectives, où la principale distraction des jeunes semble être de zoner autour d’un dépotoir hanté de clochards inquiétants sans être dangereux. Habités tous deux d’histoires issues de la presse à sensation ou de références mystiques et diaboliques pour le moins  étonnantes, ils échafaudent un « coup » qui doit les propulser, presque littéralement, vers un avenir véritable, à leur mesure. Mais les choses ne se passent pas tout à fait comme prévu.

À moins qu’il ne s’agisse de tout autre chose, et que le criminel en fuite, qui nous raconte les tenants et les aboutissants de cette équipée sauvage et malencontreuse, ne soit pas celui qu’il semble être – et ne se préoccupe peut-être avant tout que de désamorcer pour nous les pièges des récits autobiographiques, des justifications ex post, de l’invention romanesque débridée et de la mise sous tension du réel par la narration.

Deux objets symbolisent à mes yeux la vie américaine : la voiture et la télé. La télé est secrète. Comme le subconscient, tout le monde en a une, on n’a même pas besoin de la voir. Une voiture c’est différent, c’est comme un bijou, il doit se montrer. L’impact maximal est atteint quand il ne bouge pas, reste accroché à une chaîne autour du cou, ou bien épinglé comme une broche.
La voiture est probablement le signe de reconnaissance le plus manifeste d’une famille. Il montre d’où elle vient et où elle va. Mais avant de ressembler à une pub pour Chevrolet ou à l’émission Au cœur de l’Amérique, la voiture est d’abord un symbole médiocre, qui vise à la reconnaissance sociale, au standing. Elle a beau être pour les propriétaires le véhicule de leurs rêves, elle est surtout un outil de leur volonté de puissance – dans tous les sens du terme – et la puissance de la famille américaine est sur le déclin, c’est le moins qu’on puisse dire.

J’ai découvert tardivement Carl Watson, à travers les nouvelles extraordinaires de « Sous l’empire des oiseaux » (1997). Son premier roman, « Hôtel des actes irrévocables », écrit à peu près à la même époque, ne sera publié aux États-Unis qu’en 2007, mais aura bien été disponible en français dès 1997 chez Gallimard, dans une traduction de Thierry Marignac. Développée sur 250 pages, l’écriture extrêmement spécifique de l’auteur prend une dimension différente, mais tout aussi subtile et rusée – et tout aussi enthousiasmante.

Pour explorer l’envers pour le moins contrasté, voire sordide, délétère et bouché, du rêve américain (en tant que fiction politique communément acceptée), Carl Watson se démarque nettement de la puissante écriture réaliste-poétique des Larry Fondation, Jerry Wilson ou Richard Krawiec, pour inventer une tonalité propre, dans laquelle rôdent volontiers Kafka, Faulkner et Dostoïevski, mais dont les apports insidieux auraient été également comme sapés de l’intérieur  : avec une grâce terriblement efficace, par un travail en profondeur de la langue, dont les enjeux propres contaminent progressivement la narration, riche néanmoins en signaux d’alerte dès les premières pages, il joue de ses malicieux et déroutants titres de chapitres, de ses récits potentiellement alternatifs et miraculeusement enchâssés (on songera peut-être au Gene Wolfe de « La cinquième tête de Cerbère ») et de certaines admirables contorsions (le roman « Le contorsionniste » de Craig Clevenger n’est d’ailleurs peut-être pas si loin, et on trouverait sans doute sur l’autre versant de cette colline « Le chant de la mutilation » de Jason Hrivnak). Artiste secret, connaissant de première main les terrains sociaux et psychiques qu’il explore, Carl Watson nous demande avec éclat et malice profonde : QUI raconte la société psychopathe, et COMMENT ?

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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