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Notes de lecture 2022, Nouveautés

Note de lecture : « En armes ! » (Sylvain Pattieu)

La langue fervente et combative des vaincus perpétuels qui se refusent pourtant à abandonner : une poésie lumineuse au cœur des nuages hostiles amoncelés.

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Pattieu

Il y a le talon d’Achille et celui de Talos
Talos est un géant de bronze
Il garde la Crète
Il est puissant
Il tue les visiteurs
Il les lapide
Il fait chauffer son corps de métal
Puis il étreint
Il étouffe
Il brûle.

Il est fort mais il suffit d’un clou
Rivé dans sa cheville
Pour faire fuir le sang de son unique veine
Prendre sa vie.
Jason et ses Argonautes ôtent le clou.

C’est trop facile cette histoire de clou
Ces talons
Il en faudrait des faciles à trouver
Dans les chevilles des vainqueurs.
En vérité on tâtonne
On cherche des clous
Un seul ne suffit pas
On s’y met à plusieurs
Et parfois ça vacille.
On voudrait bien gagner nous aussi.

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On avait adoré ici les récits documentaires précis, fiévreux et résolument politiques (« Avant de disparaître », 2013, ou « Nous avons arpenté un chemin caillouteux », 2017) de l’historien Sylvain Pattieu lancé dans la non-fiction créative. On avait aussi longuement savouré le coup de maître de fiction pure que constituait sa réécriture du roman de pirates (« Et que celui qui a soif, vienne », 2016) puis son œuvre déjà maîtresse, la projection post-apocalyptique d’un orphelinat de l’Ariège, roman déjà quasiment total (sans galvauder le terme), qu’était « Forêt-Furieuse » (2019). Au cœur de tout ce travail considérable se tenait la langue, une langue minutieusement agencée pour porter toujours beaucoup en peu de mots, et pour poursuivre avec fougue et élégance plusieurs objectifs à la fois. On n’est donc pas si surpris de découvrir ce « En armes ! », recueil de 49 poèmes entrant tous en résonance les uns avec les autres, publié dans la collection L’Iconopop des éditions L’Iconoclaste en ce mois d’avril 2022, qui porte avec une ferveur bien combative l’écriture des vaincus perpétuels qui se refusent pourtant à abandonner.

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manifcontempo

Face au malheur
Face à la mort
Face aux monstres
Face aux défaites
On se bat ou on abandonne
On munitionne on dégoupille
On prend de l’élan
De la poudre d’escampette
On se barde hérissés de protections, de défenses
Pointes piquantes
Éléments ronds sur lesquels rien n’accroche
Et tout glisse
Huile bouillante contre toute tentative d’approche
Étroites fenêtres laissant à peine passer la lumière
On se fortifie mais il y a toujours des brèches
On reste campés solidement sur ses jambes
Arc-boutés

Ou alors on hisse les voiles
On compte sur la vitesse pour laisser glisser
On se fraie un passage au canon
Ça file ça fuse ça pétarade
Pas reculer pas bouger
Avancer rythme forcené
Tantôt l’un tantôt l’autre

On est en armes.

Qu’il s’agisse d’entrer en lutte sous le signe éclairé de combats passés, de porter son étendard discret mais néanmoins acéré face à la résignation multi-formes, ou d’emmener au-delà de la mélancolie le deuil des amis disparus, la poésie de Sylvain Pattieu ainsi révélée offre un précieux bréviaire aux « Générations collapsonautes » d’Yves Citton, dans leur lucidité qui refuse aussi bien la lassitude que la défaite, une boussole gentiment rageuse aux cohortes secrètes, naturellement, du « Toi aussi, tu as des armes ! » collectif de La Fabrique, une discrète réécriture de « L’Iliade » sous un point de vue ô combien inhabituel (la luvan de « Troie » n’est pas si loin), une feuille de route assortie des rappels nécessaires pour le « Se défendre » d’Elsa Dorlin, voire peut-être, en résonance avec le « Utopie radicale » d’Alice Carabédian, une carte mentale adaptée à la navigation entre nostalgie (propice aux ruines et aux cabanes nécessaires) et principe Espérance demeurant ambitieux et résolu.

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liberte

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On s’en prend des trucs dans la vie
Des tristesses et des gens qui partent
Souvent ça cloche, ça dérape, ça fait mal.

On résiste on fait ce qu’on peut
On serre on se carapace
Il nous faudrait un lieu pour se retrouver
Avec celles et ceux qu’on a aimés
Ce serait autre part que la nuit et les rêves
Un vrai lieu.

On ne veut pas s’extraire des malheurs du monde
S’isoler et se mettre à part
On pleure mais on est là
On est dedans
On se bagarre
On se donne les moyens
Coup pour coup autant qu’on peut.

On a nos corps qui bougent et nos mots qui résonnent.

On est en armes.

Fidèle à l’art qu’on lui connaissait dans ses grands romans, Sylvain Pattieu nous démontre ici avec une redoutable maestria, sous une forme particulièrement ramassée, le pouvoir spécifique de la poésie, lorsqu’elle sait intégrer (on songera sûrement alors au Guillevic de « Paroi ») les slogans et les argumentaires dans un songe mobile et toujours guérillero. Ce « En armes ! » est nécessaire à nos poches combatives et à nos semelles pas nécessairement si venteuses.

Les illustrations de cette page sont de l’indispensable Mathieu Colloghan, dont on ne saurait jamais trop recommander tant les toiles héroïques que le pénétrant « Manif ».

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Sylvain-Pattieu-T

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À propos de Hugues

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