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Notes de lecture 2022, Nouveautés

Note de lecture : « Meadowlands » (Louise Glück)

Un recueil pénétrant et alerte dévoilant parfaitement les facettes rusées de l’écriture poétique de la prix Nobel 2020.

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Meadowlands

PARABOLE DU ROI
En regardant devant lui, le grand roi
ne voyait pas le destin mais simplement
l’aube étinceler sur
l’île inconnue : en tant que roi
il pensait à l’impératif – mieux vaut
continuer à aller de l’avant
par-delà les eaux radieuses. De toute façon,
qu’est-ce que le destin sinon une stratégie pour ignorer
l’histoire, avec ses dilemmes
moraux, une façon de considérer
le présent, quand les décisions
sont prises, comme le lien
nécessaire entre le passé (des images du roi
alors jeune prince) et l’avenir glorieux (des images
de jeunes filles esclaves). Quoi qu’il
y eût devant lui, pourquoi cela devait-il être
si aveuglant ? Qui aurait pu croire
que ce n’était pas le soleil ordinaire
mais des flammes s’élevant sur un monde
sur le point de disparaître ?

Prix Nobel de littérature 2020, l’Américaine Louise Glück fait partie de ces autrices ou auteurs que la France, pourtant l’un des pays les plus actifs au monde en matière de traduction des littératures étrangères dans sa propre langue, semble ignorer jusqu’à la consécration finale (on se souvient, et sans hasard, il s’agissait alors également de poésie, de la quasi invisibilité du Suédois Tomas Tranströmer chez nous jusqu’en 2011). Mettant les bouchées doubles, tardives mais efficaces, pour combler ce manque, les éditions Gallimard nous ont offert depuis lors la traduction de quatre recueils. Confié à Marie Olivier, « Meadowlands », publié à l’origine en 1996, est le dernier en date, apparu chez nous en février 2022.

Mêlant les motifs mythologiques lancinants de Pénélope, d’Ulysse, de Télémaque (le véritable héros secret, peut-être, de ces pays de prairie figurés), ou de Circé (au point de résonner étrangement avec le si incisif « Troie » de luvan) et les sursauts intimes, les saillies subtilement politiques (souvent paraboliques) et les surgissements d’humour froid, sophistiqué et éventuellement noir, Louise Glück parvient à la fois à inventer un univers faussement familier et authentiquement déstabilisant (« Nuit sans lune » ou « Matin pluvieux », par exemple), à désarçonner les attentes imprudemment avancées (« Parabole du treillis » ou « Ce que le cœur désire »), à construire une vraie-fausse nostalgie à géométrie éminemment variable (les trois « Meadowlands ») et à renouveler en profondeur certaines métaphores au long cours que l’on aurait pu d’abord jurer fatiguées (« Marina » ou « Le papillon », tout particulièrement). Et tout cela sous le couvert délicieux d’une langue très particulière, superbement rendue par la traductrice (prenant le risque d’être lue et relue dans cette édition bilingue), qui associe des ancrages extrêmement profonds à un maniement primesautier des anachronismes chaque fois que nécessaire ou judicieux.

Une très belle découverte poétique, qui appelle donc à toujours davantage de curiosité de notre part et de celle de nos éditeurs, sans attendre les nobélisations si possible.

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CHANT DE PÉNÉLOPE
Petite âme, petite perpétuellement nue,
fait à présent comme je te le demande, monte
les branches en étages de l’épicéa ;
attends au sommet, attentive, telle
une sentinelle ou un vigile. Il sera bientôt de retour à la maison :
il t’incombe d’être
généreuse. Tu n’as pas été tout à fait
parfaite toi non plus ; avec ton corps encombrant
tu as fait des choses dont tu ne devrais pas
débattre dans des poèmes. Par conséquent,
appelle-le au loin, par-delà l’étendue de la mer, par-delà sa clarté
avec ton chant lugubre, avec ton avide
chant contre nature – passionné,
comme Maria Callas. Qui
ne voudrait pas de toi ? Quel appétit d’ogre
ne parviendrais-tu à satisfaire ? Bientôt
il reviendra de là où il va toujours,
bronzé de son séjour, à vouloir
son poulet grillé. Ah, tu dois l’accueillir,
tu dois secouer les branches de l’arbre
pour capter son attention,
mais prudemment, prudemment, il ne faudrait pas
que son beau visage soit criblé
par la chute de trop nombreuses épines.

(…)

LE POUVOIR DE CIRCÉ

Je n’ai jamais transformé qui que ce soit en cochon
Certaines personnes sont des cochons ; je leur donne juste
l’apparence de cochons.

Je suis lasse de ton monde
qui laisse l’extérieur déguiser l’intérieur.

Tes hommes n’étaient pas de mauvais hommes ;
la vie indisciplinée
leur a fait ça. Comme cochons,

avec mes soins et
ceux de mes servantes, ils
se sont tout de suite adoucis.

Puis j’ai renversé le sort,
pour te montrer ma bonté
ainsi que ma puissance. j’ai vu

que nous pouvions être heureux ici,
comme des hommes et des femmes peuvent l’être
lorsque leurs besoins sont simples. Dans le même souffle,

j’ai prévu ton départ,
tes hommes avec mon aide bravant
la mer battante et hurlante. Tu crois

que quelques larmes vont me contrarier ? Mon ami,
chaque sorcière est
pragmatique au fond ; personne
ne voit l’essence s’il ne peut
affronter les limites. Si je voulais seulement te tenir

je te tiendrais prisonnier.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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