☀︎
Notes de lecture 2022

Note de lecture : « La musique des mots » (Arthur H)

Presque trente ans de poésie inscrite au creux de la chanson, du blues, du jazz et du rocailleux.

x

Arthur H

En grandes manœuvres depuis six mois
À chaque escale je pense à toi
À Barcelone et à Casablanca
Je t’ai envoyé quelques lettres déjà
J’ai rencontré plusieurs femmes de choix
Et j’ai souvent refusé leurs caresses
Car je n’ai cessé de penser à toi
A toi et à certaines promesses
Alors sache que si je ne te vois pas
Le mardi 23 au Quai n°3
Je ne descendrai plus du bateau
Et on se reverra pas de sitôt
(« Quai n°3 », 1990)

De son premier album, simplement intitulé « Arthur H », en 1990, à son avant-dernier en date, « Amour chien fou », en 2018, le chanteur jazz, blues et rock invente des musiques entêtantes et des paroles qui ne le sont pas moins. La collection Points Poésie qui, bien avant le prix Nobel de littérature de Bob Dylan en 2016, considérait déjà depuis longtemps que certaines autrices et auteurs de chansons (à l’image de Leonard Cohen, Yves Simon, Georges Brassens, Lou Reed ou Léo Ferré, dans la même collection) figurent bien, quoi qu’en pensent à l’occasion les grincheux, au cœur de ce que produit la poésie contemporaine (ce que nous avions déjà évoqué sur ce blog à propos, notamment, de Till Lindemann, de Benoît Pinette, ou de Nina Hagen), nous offrait ainsi cette intégrale des chansons d’Arthur H en septembre 2018 (excluant donc de facto le tout dernier album en date, « Mort prématurée d’un chanteur populaire dans la force de l’âge », sorti en 2021). Traitant des textes écrits par l’auteur, le recueil n’incluait donc logiquement pas les deux magnifiques anthologies poétiques réalisées avec le complice Nicolas Repac, « L’or noir » (poésie antillaise, 2012) et « L’or d’Éros » (poésie amoureuse, 2014), que je vous recommande néanmoins plus que chaleureusement (les interprétations du « Cahier d’un retour au pays natal » d’Aimé Césaire dans l’une et du « Prendre corps » de Gherasim Luca dans l’autre valent à elles seules le détour).

Un fantôme voulait se tuer
Il était désespéré
Un fantôme voulait se suicider
La mort n’était pas assez douce
Un jour il s’est décidé
Il s’est jeté par la fenêtre
Mais désespéré
Il a flotté
(« Un fantôme s’est suicidé », 1990)

x

arthur_h8

Porteur continu de cette formidable gouaille douce-amère de l’authentique bluesman (que magnifie bien entendu sa profonde voix rocailleuse dès que le son s’en mêle), Arthur H enchaîne les déclarations d’amour et les ironies subtiles, les rages portuaires et les jeux de mots à cibles multiples, les échappées discrètement fantastiques et les vertigineux comiques de situation. De « Bachibouzouk » (1992) à « Soleil dedans » (2014), en passant par « Trouble-fête » (1996), « Pour Madame X » (2000), « Négresse blanche » (2003), « Adieu tristesse » (2005), « L’homme du monde » (2008) et « Baba love » (2011), c’est bien à un joyeux festival de la grande « Musique des mots » que nous sommes ici conviés. Si la tendresse y est souvent acérée et si le miel y dédaigne rarement le vinaigre, si les prénoms féminins (et même parfois masculins) peuvent secréter ici autant de rêves bleus que de farces mordantes, si à l’occasion le Général de Gaulle peut même s’inviter en une scène que ne renierait peut-être pas le Vladimir Sorokine du « Lard bleu », le battement fondamental du jazz n’est jamais très loin, quand il n’éclate pas directement dans le choix des images et le rythme des sons choisis avec minutie. Et c’est ainsi que la poésie, bien vivante et délurée, se fraie toujours de multiples chemins parmi nous.

Le sculpteur aveugle
Qui palpe ton visage
Le sculpteur aveugle
A des éclairs dans les yeux

Ses mains douces
Comme des lézards
Tremblent et frôlent ta nuque
Ses mains douces
Comme au pain noir

Le sculpteur aveugle
A des fourmis dans les mains
Qui ont trop vu de visages
Comme le mien comme le tien

(« Le Sculpteur aveugle », 1996)

x

Arthur H im

Logo Achat

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

3 réflexions sur “Note de lecture : « La musique des mots » (Arthur H)

  1. « Purgatoire » de Dmitri Bortnikov

    « Purgatoire » ou « Spiachtchaïa krassavitsa » (littéralement « La Belle Endormie ») est le troisième, et dernier roman écrit en russe, en 2005, par Dmitri Bortnikov, et traduit par Julie Bouvard (2022, Editions Noir sur Blanc, 288 p.). Après, ce sera tout d’abord Dimitri Bortnikov qui signera (il a ajouté un « i » à son prénom), et ce sera écrit directement en français. Son premier roman, traduit par Julie Bouvard « Le Syndrôme de Fritz » (2010, Editions Noir sur Blanc, 192 p.) est suivi d’un second « Svinobourg » (2005, Le Seuil, 212 p.) et a été couronné par le Booker Prize russe en 2002.

    Dans « Purgatoire », il y a trois parties. Auparavant, il y a un « Avertissement de la traductrice » de deux pages. Diantre ! Mais c’est pour avertir que c’est « le dernier texte écrit en russe par Dmitri Bortnikov ». Donc, la voilà au chômage. Mais, c’était en 2009. Elle le relance, mais « la moitié est à jeter ». En fait dans un interview, Dimitri, car il s’appelle maintenant ainsi, admet que le manuscrit de « Face au Styx » (2017, Rivages, 752 p.) écrit directement en français « représente huit ans de travail. Le brouillon du texte fait 3 000 pages ! ». En deux semaines, il réduit le texte à 1500 pages et son éditrice aux Editions Rivages, le réduit à 750 pages..
    Suit un commencement se passant dans la campagne de Samara (autrefois Kouïbychev), où l’auteur est né et a passé son enfance dans les années 80, puis son adolescence à la ville, pendant ses études, et enfin retour au village. Bien entendu, tout a changé ou s’est modifié pendant ces périodes. En particulier, il y a eu la mort de sa mère, devenue quasi folle après la noyade de sa fille, la grande sœur de Dimitri, sœur abusive s’il en est. En prime, on aura droit aux excentricités de l’oncle Fiodor, et à l’absence flagrante du père « Mon père invisible, mon père disparu ». Explication. « Voilà commet j’imaginais la chose : mon oncle avait tué mon père et épousé ma mère. Oui, rien que ça ! Le mystère était si épais que j’en tremblais la nuit dans mon lit, en claquant des dents ».
    Mais l’auteur et sa mère nous emmènent en excursion de l’autre côté du fleuve, la Volga, chez les tsiganes. Samara, c’est au sud de Kazan, là où la Volga est très large et s’étale, avant de se resserrer et se jeter dans ce qui reste de la Mer d’Aral.

    Pour « Purgatoire », on pense de suite à Ophélie, dans le drame de Shakespeare, la fille de Polonius et sœur de Laerte. Non pas que Ophélie se jette elle aussi dans la Mer d’Aral. Mais elle sombre dans la folie quand son amant, Hamlet, assassine son père. On ne mettra jamais assez en garde contre les drames domestiques. On pense aussi au tableau (1851) de John Everett Millais où Ophelia flotte à la surface de la rivière, « entre les roseaux, sous le soleil » et « balancée par l’onde paresseuse », comme assoupie dans sa robe rouge. Avec tout autour des fleurs diverses dans ce tableau pré-raphaélite. « Le coquelicot sous la main droite d’Ophélie signifie la mort ; les marguerites, l’innocence ; les roses, la jeunesse ; les pensées, l’amour non partagé ; les fritillaires flottant au gré du courant en bas à droite sont le chagrin ; et les violettes autour du cou d’Ophélie représentent la fidélité » peut-on lire dans « l’Encyclopédie de l’Ere Romantique »

    Samara est une ville de taille moyenne jusque vers les années 30, à l’époque où elle s’appelait Kouïbychev. Sous la menace de l’invasion allemande qui progresse vers l’Est, les usines d’armement sont démontées et évacuées loin du rayon d’action des bombardiers allemands. C’est de cette époque que nait l’industrialisation de la ville. Surtout, la vile bénéficie de la centrale hydroélectrique du barrage de Kouïbychev d’une capacité de 2.5 Gw, soit plus de deux centrales nucléaires. La région se spécialise dans l’industrie aéronautique, et plus tard spatiale. C’est dans la région qu’on monte les fameux Iliouchine Il-2 Sturmovik, avions d’attaque au sol, puis plus tard les MIG-9 et Mig-15, chasseurs à réaction. Plus récemment, le Centre spatial de Samara regroupe le bureau d’études TsSKB et l’usine Progress qui fabrique les lanceurs Soyouz, principale fusée spatiale russe.
    Parallèlement, Staline y développe les arts et en mars 1942, et Chostakovitch y crée sa symphonie n°7 intitulée « Léningrad ». Bien entendu, c’est une œuvre de propagande soviétique, quelque peu outrancière dans la lignée des musiques guerrières de commande par Staline. Par la suite c’est à côté de Samara qu’est construite et assemblée la voiture populaire « Lada Samara », en collaboration avec Fiat.

    Dans le roman, tout commence fort bien. « Nous attendons des invités. Ce sont des gens de la ville, mais nous avons des assiettes creuses pour la soupe et des plates pour la suite, donc nous n’avons pas à rougir ». La mère découpe le lapin. La phrase suivante « Le voilà ! C’est lui ! Son petit gros orteil. Pas un petit doigt, non, un petit gros orteil, un gros orteil mini-mini-mini ». En fait, il faut relire plusieurs fois pour comprendre qu’il s’agit du gros orteil, non pas du lapin, mais de sa sœur, Olga, qui a dans les trois-quatre ans. Décidément, l’observateur-narrateur devait être précoce.
    Ou alors ce petit gros orteil l’a fortement marqué, car « c’est à cause de lui que j’ai perdu la boule ». On n’est plus dans « Purgatoire », mais dans un récit érotique qui fera plus tard la renommée d’un député-maire, depuis des histoires de pied, jusqu’à avant lui des histoires d’œil, mais c’étaient des surréalistes. Toujours en avance sur leur époque.

    Puis viennent des souvenirs de baignades dans la rivière, avec les pieds tâtonnant le fond. Toujours des histoires de pied, mais c’est pour chatouiller les écrevisses femelles pleines d’œufs. Hélas, le jeune Dmitri jamais n’est « parvenu à manger cru le caviar d’écrevisse ». Pourtant c’est réellement un régal, hélas trop rare. Nos sociétés modernes se rabattent sur les œufs de lump, faute d’œufs d’escargots avec une pointe de sel de marais salants. Et puis, qui dit baignade à la rivière avec sa mère, dit la traverser « avec ses jambes de grenouille remuant dans l’eau, si agiles, si libres ». Et de découvrir ce qui se passe sur l’autre rive, loin des autres personnages du village, c’est-à-dire « les gosses, les grosses, leurs maris ».
    On rencontre aussi l’oncle Fiodor « ni grand ni petit, ni gros ni maigre. Il était d’un bloc -un saucisson sec ». On ne saura pas de qui il est le frère, si mais beaucoup plus loin, c’est le frère de la mère. Au moins « l’unique chose qu’il m’ait apprise, c’est pisser debout ». Ce qui est important pour un jeune garçon, qui enfile les robes de sa sœur « comme ça, pour rire » pour constater qu’il « n’avait pas chaud aux guibolles ». Pardi, sa mère engueulait Olga « Tu vas t’enrhumer le barbu ! T’étonne pas, après, d’accoucher de chapkas ».
    Puis vient l’école, avec ses jours tristes, avec des hauts et des bas. « Les jours comme ça, on pourrait te chier dans la poche, t’y verrais que du feu ». Mais il y a une institutrice anglaise, qui a, entre autres dons, celui que « tous les éléments masculins avaient leurs pupitres en lévitation ». Les gamins de nos jours, aux tables d’école tubulaires, ne peuvent visualiser les effets des phéromones sur la force faible de la gravité, via des pupitres à couvercle basculant. Plus tard, les mêmes travaux menés dans les milieux ecclésiastiques et forestiers ont conduit aux expériences célèbres du Père Dupanloup sur les forces gravitationnelles. Toujours à propos de gravité, l’institutrice anglaise finit par se pendre « elle avait le cœur brisé ». Pour l’enterrement « le dirlo se tenait sur le perron de l’école, les mains croisées derrière le dos. Il ressemblait à un dictateur triste ». Quant aux élèves. « La fureur de la dévoration. Et la pureté. L’immobilité du dévoré. Et la pureté. Nos premiers points de suture à l’âme ».

    La mère travaille à la pharmacie, pharmacie de quoi ? Un hôpital, un asile psychiatrique, on ne sait pas trop. Ce que l’on sait c’est que c’est plein « les crucifiés, les éventrés, les émasculés – tous ». C’est alors que le tonton pend l’initiative d’envoyer le jeune à la ville voisine, faire des études. Ce sera la seconde partie du roman, à mon avis, un peu longue, et surtout elle perd un peu de la fraicheur de la jeunesse qui baigne les deux autres parties. Même si apparait Félix, « l’idiot du village ». Quoique, « il faisait le castor qui coasse, la chouette qui aboie, il se taisait comme un bavard et jurait comme un muet, il se grattait comme un manchot, il chialait comme un ivrogne sobre, il éternuait sept fois, quatre fois pour nous et trois fis au ciel ».
    C’est à ce moment que l’on revient à Hamlet avec une explication lexicographique de taille. « j’étais convaincu : hamlet ce n’était ni plus ni moins que le terme anglais pour « ménopause » ». Hélas, l’institutrice anglaise n’est plus là pour départager les définitions. Mais « c’est Hamlet lui-même qui l’a dit ! Parfaitement ! A Ophélie… Qu’est-ce qu’il lui a chuchoté, à votre avis ? Pourquoi est-elle allée se noyer d’après vous ? Un chagrin d’amour ? Laissez-moi rire ! Pour échapper à la ménopause, voilà pourquoi. La ménopause de l’âme. La Grande Mélancolie ! Oui. Là-dessus, Hamlet en connaissait un sacré rayon. Exactement comme mon oncle ». C’est évidement le passage central du roman. Le nœud primordial du scénario et le point de rencontre des protagonistes. Entre la rivière, l’institutrice, les noyades à venir, les suicides déjà oubliés ou presque, la mère vieillissante. Pas pour rien que le titre initial était « La Belle Endormie ». « Purgatoire » pour ma part, cela fait plus penser à purge, et à ce chapitre, la mère en connait un rayon sur les plantes, venimeuse, vénéneuses, curatives et purgatives. « Quitte à écluser, autant trinquer » se dit le chaton qu’on va noyer ». Et il y a « le monde de l’autre rive. Le pays des Tsiganes ». « On leur avait cloué les pieds au sol, à ces tsiganes. On les avait dépouillés de tout ce qui rappelait de près ou de loin la vie nomade. Le seul cheval qui leur restait était un vieux side-car pourri, un seul pour cinq familles. Cette vie n’avait rien à voir avec la nôtre. Ma mère l’appelait « l’autre côté » ».

    Retour à l’adolescence, et à l’expérience de la pédagogie du professeur de boulangerie et de ses « dix-sept sortes de farines ».
    Pour changer, un passage très poétique et pudique sur les grands parents et la vieillesse, avec pépé Vania et mémé Nastia. C’est le début de la troisième et dernière partie. « En une année, j’ai été témoin de deux morts. Celle de pépé Vania, puis celle de sa femme. Une mort double, en quelque sorte. Symétrique comme deux ronds dans l’eau ». Et puis, sa sœur, Olga se noie. Et c’est lui qui la trouve au fil de la rivière. « Le banc de roseaux… Et le corps d’une jeune fille en robe rouge. Son corps… Subitement, j’ai cessé d’entendre. Plus qu’un monde sourd alentour. Ses cheveux, ses longs cheveux, oui, entortillés dans les herbes… Et les nénuphars blancs. Ce jour-là, les nénuphars, m’avaient rattrapé ». Pour ce qui est de la mère, c’est la folie qui tout doucement se pointe. « Ô roi des crapauds, je te le promets ! Je te donnerai mon fils si tu me rends ma fille. Ma fille chérie… Ma belle endormie »

    Publié par jlv.livres | 6 mars 2022, 18:22
  2. Toujours de Dmitri Bortnikov « Svinobourg », un autre régal (qu’on se rassure, j’en ai d’autres)

    « Svinobourg » est le second roman écrit par Dmitri Bortnikov, on devrait dire écrit en russe et traduit par Bernard Kreise (2005, Le Seuil, 469 p.). Par la suite, il écrira « Purgatoire » traduit par Julie Bouvard (2022, Editions Noir sur Blanc, 288 p.), histoire qui rappelle plutôt une belle endormie, selon son titre russe.

    « La nuit ici, tout est calme, très calme. Je parle de la cellule. Je suis déjà revenu à la prison. Je suis ballotté d’un endroit à l’autre. Maintenant me voilà de nouveau ici. Pas de tic-tac de réveils, pas de coups de feu à la télévision, pas de cris d’enfants, pas de larmes, pas de bruits de bagarres, pas de plaintes. Personne ne meurt, personne n’est malade. Tout est calme. Nous sommes immortels comme des pharaons ». Comme on le voit un jeune garçon russe, est enfermé dans une cellule. Prison, ou hôpital psychiatrique, on ne sait pas bien, mais c’est au milieu de l’immense steppe russe. Ancien légionnaire, tout comme Dmitri Bortnikov, lui aussi passé par la case « cellule » mais en tant que « professeur de danse ». Neuf mois dans la Légion Etrangère, alors qu’il avait les papiers et visas requis, mais c’’était pour se refaire une vie anonyme. Comme il le dit, ce n’était rine comparé à son service national dans l’Armée Rouge entre 1986 et 1988. Période de rencontres bizarres mais intéressantes, comme celle des vrais chamans de Yakoutie.

    Pépé, c’est son grand-père chez qui il a été élevé, avec Nastia sa grand-mère. « C’était un grand homme. Il lisait la Bible aux cabinets, tous les jours, à la même heure. A voix haute. En plus, il m’a appris à boutonner ma braguette ». Alexandre Vialatte, qui ne lisait pas la Bible aurait ajouté « Et c’est ainsi qu’Allah est grand ».
    Puis, on passe à Madame Borgne. Mais c’est après une transition marquée par un « ————————————-» et cette « Madame Borgne me prend pour un dingue ! Tu parles ! Parce que je souris quand je me souviens de Pépé ». Mais en contrepartie, « Elle sent bon. On croirait du linge qui sort tout juste du repassage§ Ou une prairie au mois de mai, qui regorge d’herbes et d’abeilles complètement pétées ». Elle l’interroge, en compagnie d’un interprète. On ne sait jamais avec les fous. Il « parlera de l’interprète plus tard. C’est aussi un sujet very interestingable ».
    C’est une prison. « La prison est ancienne, la vue est belle. C’est le premier indice d’une vieille prison. A main gauche, on découvre le château du roi René, et devant il y a un parc ». Me voilà tout perdu. Il est bien écrit « une prison à côté du château du roi René ». La scène se passe donc à Angers, dans la pénitentiaire. Alors que vient nous embrouiller le quatrième de couverture « Dans une petite ville perdue comme une porcherie au milieu de la steppe d’une Russie à la fois imaginaire et terriblement ancrée dans la fange du réel ». C’est encore le stagiaire qui l’a rédigée, comme le veut la plate excusatitude du prote éditorial. « Ah, ha, le personnel de la prison, voilà comment il embaume maintenant ». C’est sans nul doute dû au fait que la journaliste du « Canard Enchaîné », spécialisée dans le judiciaire et pénitentiaire a été nommée « Contrôleuse générale des prisons ». Ou alors j’ai loupé un épisode (des années de mitard sans doute).
    Bon, retour à la « porcherie au milieu de la steppe ». Les deux personnes, dont l’interprète, « tous deux bouffis de compassion » ont demandé au jeune d’écrire ce qu’il ressentait, vu qu’il ne parlait pas. « Je lui ai rendu une feuille blanche ». Hélas, ce sont « tout simplement des espèces de Notre-Dame-de-Miséricorde à deux pattes ». Il n’y aura ni dessin, ni paragraphes. Juste une longue liste des gens qu’il a rencontré, à la Légion ou autre part. La plupart, morts maintenant ou disparus.
    De « l’autre côté du village. C’est là qu’habitent les plus riches. Ils ont des réfrigérateurs. Ils ont des cuvettes de w.-c. Certains circulent dans leur propre voiture ». « Ici, ce sont d’autres chiens qui sont enchaînés, pas de vulgaires cabots ». C’est effectivement un autre monde. « Les maisons sont silencieuses. Il n’y a pas d’odeurs de cuisine ».
    « Si j’avais vu des montagnes, j’aurais aimé les montagnes. Si j’avais vu la mer, j’aurais été différent. Je n’avais que la steppe devant mes yeux. Je ne me rappelle ni la mer, ni les montagnes, bien que je sois allé à la montagne et à la mer ». Bon il a vu Angers et le château du bon roi René. Mais il n’a pas vu Vesoul, ni Vierzon, ni Honfleur (il est vrai que je ne suis pas encore à la fin du livre). Pourtant, il a dû voir Elseneur. On le retrouve sous forme de « l’histoire ancienne de ce prince du Danemark qui feignait la folie afin de venger le meurtre de son père ». ce sera son Ophélie de sœur, sous le nom d’Olga, qui se noie dans la rivière, en robe rouge. Dans « Svinobourg », il rajoute le nom de « Saxo Grammaticus » qui résonne « comme un véritable enchantement ».
    Peut-être a t’il tout simplement lu la « Gesta Danorum » qui raconte la geste qui a vu les exploits du père et du grand-père du moine danois, en tant que soldats du roi Valdemar le Grand. Ce qui est fort probable car on admet que Shakespeare ne connaissait même pas l’existence du danois, donc à priori celle de la saga, rédigée vers 1200. Et pourtant elle existe, traduite par Jean-Pierre Troadec sous le titre de « La Geste des Danois » (1995, Gallimard, L’Aube des Peuples, 448 p.). Dommage, mais Dimitri a bien retenu le roi Hadingus, qui n’a pas le caractère d’un dieu nordique. Il a sûrement plus apprécié le héros Starcatherus, de son petit nom local Starkaðr, né avec six bras (un autre texte stipule trois paires de mains). Et à qui Thor coupe les bras supplémentaires pour lui donner une forme humaine. Comme quoi Thor ne les avait pas tous, les torts. Mais c’est de la faute à son grand-père, qui a fauté, et qui transmet cette tare héréditaire. On excuse donc, en partie le prince Amlethus, qui simule la folie, et sa vengeance. A prendre connaissance avec la famille de Bortnikov, on n’est pas surpris de voir que la lecture de la saga danoise ait réveillé en lui des souvenirs douloureux.
    Et ça continue à mourir dans l’entourage de Dimitri. « Après que les vieilles de l’immeuble moururent l’une après l’autre, tandis que celles qui restaient étaient solides, nous avons organisés des obsèques pour nous-mêmes. Tantôt c’est moi qui pleurais Vitka, tantôt c’est lui qui me pleurait. Là, il était meilleur que moi ». Voilà une occupation qui, du moins, ne risque pas de connaître une pénurie ou un manque. Il est surprenant de lire dans les livres de Bortnikov autant de référence à des personnes mortes ou disparues. D’autant plus que le jeu consiste « à faire rire le macchabée ». « Il suffisait de bien lui serrer le châle et, en plus, de faire saillir le menton pour que je m’écroule de rire sous la table ». On ne dira jamais assez les distractions simples que peuvent procurer les autres gens à ceux qui restent.

    Un peu plus loin, c’est un autre cadavre qui assure le régal et la distraction d’un corbeau. « Je suis resté et j’ai regardé sans ciller ce corbeau. Il descendait et se posait sur le cadavre. Il entamait son festin. Après avoir piétiné le cadavre, il sautillait comme s’il s’amusait. Comme s’il dansait. Puis il grimpait de nouveau sur lui et se figeait quelques secondes ». Un seul corbeau vous manque et tout est dépeuplé. Et dire que pendant des périodes troublées, on utilisait des corbeaux pour en faire de la soupe. Plus loin, on aura des nouvelles du chien et du corbeau. Non pas que Bortnikov ne devienne fabuliste, mais tout simplement fabuleux. « Seulement la tête… Seulement cette tête aveugle… Cette relique… Il n’y avait pas d’yeux. Le corbeau avait picoré les yeux. Il n’y avait pas de cervelle. Le corbeau avait picoré la cervelle. Il n’y avait pas de langue. Le corbeau avait picoré la langue ».
    Il se met ensuite à écrire. Des lettres, la première à la sœur de mon père », pour son anniversaire. Et pour lui dire que « tout va bien ». Un peu sur le thème de la marquise. « Et chez nous, tout-va-pour-le-mieux ! la grange a brulé, la jument a crevé ! tout-va-bien, tout-va-bien !!! ». Puis, après un déménagement, il change de quartier, pas forcément en mieux, mais « avec des chiottes en bois dans la rue », et des inscriptions au charbon de bois. « Ecrire sur les murs des toilettes, je vais vous dire, c’est pas difficile… Au milieu de la merde : là, vous êtes tous des poètes ! Au milieu des poètes, là vous êtes tous de la merde ! ». C’est un peu le « Lutrin » traduit en le « l’étron » dans sa version en slavon.

    Echos du presque bout du monde, avec des nouvelles de Petropavlosk-Kamtchatskoïé, là où il fait froid toute l’année où presque. La piste qui mène au volcan Moutnovski vaut le détour. Elle conduit à une centrale géothermique qui fournit l’électricité à la ville de Pétropavlosk, à la place d’une centrale a fuel qui fume d’un noir plus que noir. Le long de cette piste, sèche au mois de septembre, des poteaux de 6 mètres de haut. Ce sont les jalons pour la neige. Et en ville, les appartements du rez de chaussée ne sont pas habités. Pas moyen d’ouvrir les volets, bloqués par la neige en hiver. Mais les rivières regorgent de saumons rouges. Et au marché de la ville, les œufs de saumons se vendent dans des grands seaux de cinq litres. Un régal.

    Pour revenir à Dimitri (ou Dmitri) Bortnikov, lisez-le. C’est fort agréable, cette nouvelle génération d’écrivains russes, maintenant ayant trouvé place en France.

    Publié par jlv.livres | 9 mars 2022, 09:07

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Note de lecture : « Mine de rien  (Rim Battal) | «Charybde 27 : le Blog - 10 juillet 2022

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :