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Notes de lecture 2022

Note de lecture : « Le déportement » (Alexis Nouss)

L’audacieuse analyse d’un effet de seuil bien particulier, celui liant intimement la traduction et la migration. Un essai conceptuel passionnant pour une réflexion vitale sur le refuge physique et intellectuel.

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Nouss

Professeur de littérature comparée à l’Université Aix-Marseille et déjà auteur d’un notable « Paul Celan – Les lieux d’un déplacement » (2010), Alexis Nuselovici (dit Nouss) est également titulaire de la chaire « Exil et migration » de la Maison des Sciences de l’Homme, et à ce titre, est sans doute l’un des plus impressionnants spécialistes contemporains de la littérature des exils, des refuges et des métissages, comme en témoignait notamment son « Droit d’exil – Pour une politisation de la question migratoire » paru en février 2021.

Ce « Déportement », publié en août 2021 chez Hermann, dans la passionnante collection Le Bel Aujourd’hui, est également ancré dans ces problématiques constantes, mais s’en distingue par un angle très spécifique, témoignant d’une rare curiosité syncrétique, comme l’annonce son sous-titre : « Petit traité du seuil et du traduire ».

Jaillissant d’une analyse détaillée, formelle, symbolique et politique, de la toile « La Vierge et l’Enfant entre Saint Jérôme et Saint Augustin », peinte en 1494 par Il Perugino, et visible de nos jours au musée des Beaux-Arts de Bordeaux, avec une acuité que ne renierait certainement pas le Daniel Arasse de « Le détail – Pour une histoire rapprochée de la peinture » (1992), son propos se déroule avec ferveur et précision, autour d’un rapport différent à reconstruire à l’espace, à la vitesse et à la fluidité (Paul Virilio et Hartmut Rosa ne sont évidemment pas loin), autour surtout d’une audacieuse transposition de l’effet de seuil dans le double domaine de l’accueil et du passage – aux sens propre de la migration physique et figuré de la nécessaire traduction linguistique.

La fréquence de la métaphore du pont et l’insistance sur l’idée du passage dans les analyses traitant de la traduction révèlent une tendance que l’on qualifiera de cinécentrisme et qui, si elle est ancienne, peut d’autant mieux se comprendre dans le paysage idéologique des sociétés contemporaines privilégiant les principes de mouvement et de circulation pour décrire leur nature et leur fonctionnement, marqués par le développement exponentiel des échanges et des transports à l’échelle planétaire, l’importance des migrations et les avancées technologiques de la télécommunication avec, en prime pour celle-ci, la prétention à l’immédiateté. Plus spécifiquement, l’ensemble des réalités économiques et culturelles que recouvre le phénomène désigné comme globalisation accorde un rôle majeur à la traduction, censée répondre avec une fluidité et une rentabilité maximales aux besoins de transfert et de communication. Toutefois, il n’est pas certain que la traduction bénéficie de cette conception cinétique dont l’utilitarisme renforce le statut secondaire qu’elle a trop souvent reçu au détriment de ses capacités créatrices ou transformatrices sur lesquelles insiste pour sa part la traductologie contemporaine. Traduire s’affirme comme forme de résistance lorsqu’elle sert à révéler et à contrer dans un original les marques textuelles des discours de domination ou de discrimination en suivant les stratégies élaborées par les approches traductologiques féministes ou postcolonialistes.

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Méticuleux dans son approche des phénomènes de traduction, n’hésitant pas à naviguer au plus près entre le champ le plus littéraire et celui, physique et prosaïque s’il en est, de la compréhension des réfugiés dans leur langue (et non pas dans le pauvre broken english qui sert généralement de support aussi à cette mondialisation-là), Alexis Nouss nous offre une navigation vitale dans les méandres toujours menacés de l’exil et de l’accueil, de l’exode et du refuge, en nous montrant à quel point les ressorts matériels sont ici inséparables de leur composantes intellectuelles préalables. Comme une précieuse tentative, aussi, de donner pensée et clarté à ce qui habite parfois incognito les écrits de Andreï Ivanov, de Vladimir Lortchenkov, de Velibor Čolić ou de Youssouf Amine Elalamy, par exemple, voici de quoi fonder en raison et avec un discret éclat le rejet de l’imbécilité de la Forteresse Europe (au sens chanté par Asian Dub Foundation), quel qu’en soit l’habillage politicien du moment.

En outre, le confinement qui a immobilisé près de la moitié de l’humanité a montré que la vie peut continuer en dehors du flux incessant et général d’activités, de transferts et d’échanges. La fin du monde et la fin de l’histoire ont attendu tandis que les humains comprenaient que le vivant ne se réduisait pas à la productivité industrielle ou à la consommation mercantile et qu’il pouvait persévérer à distance des circuits de circulation effrénée. À Iéna en 1806, Hegel a vu passer « l’âme du monde » sur son cheval impérial comme plusieurs siècles plus tôt, le récit biblique raconte qu’en Egypte, lors de la nuit pascale, ont vu passer l’ange de la mort devant leurs maisons préservées. Ni le philosophe allemand ni les esclaves hébreux n’étaient rejetés de l’histoire, ils y participaient tout en demeurant à l’écart, au seuil. Tout ce qui bouge n’est pas d’or.
À quoi bon l’à tout-va si celui-ci est pris dans une dogmaticité qui impose sans discussion une application généralisée ? La valeur de la mobilité s’efface si elle devient loi car l’humain sait prendre son temps, voire le perdre, ne craint pas l’immobilisme. S’arrêter pour mieux repartir, réfléchir pour mieux agir : maximes communes à rappeler contre la vélocécité à laquelle cède la modernité contemporaine. Ainsi, les critères de vitesse ou d’accélération pris comme mesures temporelles pour appuyer la célébration cinétique doivent, par réflexe critique, inciter à une réflexion sur le ralentissement potentiel du mouvement, son infléchissement, son déportement.

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À propos de Hugues

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