☀︎
Notes de lecture 2022

Note de lecture : « La nuit féroce » (Ricardo Menéndez Salmón)

Par une nuit d’hiver un instituteur itinérant. La noirceur plombée de l’Espagne de 1936 pour une fable cruelle et intensément belle.

x

Salmon

En se réveillant, Labeche sent la chaleur des animaux qui imprègne sa peau comme un parfum antique. Dans les yeux profonds et doux des vaches les mouches dansent leur rituel secret. Le temps, dissous dans ce regard qui observe négligemment le cours du monde, semble avoir acquis la paresse du miel. La paix est un peu plus qu’un simple mot : la paix peut se respirer.
Un rayon de soleil tombe à l’aplomb sur la poitrine de Labeche, comme un javelot de pure lumière, et ouvre un cercle de blancheur, une monnaie d’or, presque, sur sa peau émaciée. Il y a au-dehors une rumeur d’eau, comme si une rivière léchait les pieds de l’étable. Et plus loin encore, au caprice du vent, on devine un chœur de rires.
Tandis qu’il mâchonne une tige desséchée et contemple un morceau de ciel à travers la toiture trouée, Labeche comprend qu’il a de nouveau rêvé du feu. Il n’est pas trop étonné de trouver un bidon d’essence près de ses vêtements. Et bien qu’il ne puisse se rappeler comment et quand il se l’est procuré, s’il l’a volé dans le camion de livraison dans lequel il est monté aux environs de Gijón ou s’il l’a pris dans l’un des greniers où il a dormi ces dernières semaines, sa présence catégorique lui inspire une joyeuse certitude : celle que la veille est le lieu où se réalisent les rêves.
Labeche se frotte la poitrine et les jambes avec une poignée d’herbe sèche, urine entre les pis d’une vache et s’habille lentement, religieusement presque. On dirait qu’il se prépare pour assister à un enterrement ou à un banquet.
Derrière cette vallée, de l’autre côté des montagnes qui se profilent comme une toile de granit, là où le soleil teinte maintenant les sommets de rouge comme si un titan était en train de se laver les mains, des mains tachées de sang, Labeche sait que s’élève un village au nom étrange, un nom qui n’a que peu ou rien à voir avec ceux des villages qui l’entourent, un nom qui semble aussi insolite quand on le lit sur les cartes que lorsqu’on l’entend dans la bouche des hommes et des femmes qui le prononcent.
Mais pour le moment Labeche n’a pas le temps de chercher à se rappeler le nom de ce bourg. Car ce qui est soudain urgent pour lui, c’est d’exécuter l’ordre de son rêve. Et donc, tandis qu’il effleure de son corps maigre le flanc tremblant des vaches, tandis qu’il bâille en montrant aux animaux muets sa bouche désormais presque vide de dents et sa longue langue tuméfiée, tandis qu’il trempe d’essence les jarrets de ces ruminants paisibles, indifférents et par là même sans méfiance, que l’odeur inconnue et pénétrante ne semble pas affecter, Labeche – obstiné, libre, innocent – a oublié que dès que tout commencera à brûler, dès que la couronne de feu vibrera dans l’air diaphane du matin comme le son d’une terrible trompette, il devra fuir en courant vers ce village au nom étrange qui s’élève de l’autre côté des montagnes.

x

Unknown

Une nuit d’hiver 1936 dans la campagne profonde des Asturies. Homero, instituteur itinérant, rémunéré selon la coutume en repas répartis avec plus ou moins de bonheur chez les habitants du village où il séjourne, pour les quelques mois d’une année scolaire, est justement en train de dîner chez un agriculteur, avec sa femme et sa fille enceinte. La guerre civile fait rage à l’extérieur, même si elle semble bien loin à la plupart des paysans locaux, arc-boutés sur leur quotidien famélique, comme hors du temps présent. La veille, une fillette a été retrouvée, violée et tuée, jetée au fond d’un puits du voisinage. Avec un certain nombre de chasseurs, et avec ses propres chiens, le curé du village organise en ce moment même une battue pour retrouver l’éventuel coupable. Un peu plus tard, dans l’école désertée où il tente comme chaque soir de donner un peu de corps à ses pensées et à ses rêves d’écriture, Homero voit débouler deux journaliers éperdus. Ne les jugeant d’emblée pas comme des coupables, il les prévient de ce qui pourrait les attendre, là, dehors, mais ne va toutefois pas jusqu’à leur proposer de les héberger. Les deux hommes disparaissent dans la nuit, et dans le périmètre de la battue en cours…

Là-bas, debout, sous la lune rouge sang de cet atroce mois de novembre, se tient le maître d’école avec son couteau de tueur d’abattoir à la ceinture, les pendeloques de jais cachées dans ses poches et sur les lèvres son misérable trésor de poètes, de guerriers et de consuls morts, qui frappe à la porte avec ses doigts raidis par le froid, les dents endolories à force de mâcher l’insipide fourrage des heures vides, et serré sous l’aisselle, comme si c’était un oiseau vivant, le livre avec les quatre règles, les six pronoms, les trois personnes du Verbe.
– C’est le pique-au-pot, crie à l’intérieur une voix de femme hispide, dont les muscles et les veines frisent la maturité.
L’infortuné maître d’école fait sa ronde quotidienne (hier avec les rabatteurs, demain avec les pêcheurs de l’étang, toujours avec la méfiance embusquée dans les yeux de chaque cicérone) pour dîner chez autrui, une fois devant chaque feu, d’où lui vient l’infâmant surnom qui l’accompagne depuis son Omaña natale, de l’autre côté de La Raya, traversée au début de l’automne à dos d’une jument presque moribonde, lent et exact dans son malheur comme un apatride dans le brouillard, distinguant à l’horizon les bergeries bondées de chèvres et les pâturages d’été captifs avec leur odeur de viande fumée et de pied de vacher, le corps plein d’une colère sourde envers le monde et ses ardeurs, noble dans sa tâche mais en même temps vaincu par cette oreille absente, qui ne point jamais, dans laquelle pouvoir déverser, comme une aimable vocation, le fatras de ses citations latines, de ses lois romaines, de sa trigonométrie apprise à coups de ceinture de cuir et d’espadrille de sparte dans une porcherie de la Babia voisine.
– Allez, pique-au-pot, l’aiguillonne le maître de maison. La nuit est rude.
– Homero, dit-il. Je m’appelle Homero. Pas pique-au-pot.

x

61EnxUvEI4L

Publié en 2006 et traduit en français en 2020 par Jean-Marie Saint-Lu aux éditions Do, le quatrième roman de l’Asturien Ricardo Menéndez Salmón était déjà celui d’une consécration précoce. Dans cette nuit d’hiver hostile aux voyageurs, en à peine 100 pages, il nous offre peut-être l’une des plus terribles fables contemporaines – même située en 1936 – de culpabilité et de folie, de lâcheté et de nostalgie irréparable, qui puissent être, sous la chape de plomb durci de la guerre civile espagnole. Entre la subtile sécheresse du « Tu reviendras à Région » de Juan Benet et la froideur résolue du « Tableau de chasse » de Rafael Chirbes, entre l’ironie cinglante et désespérée du « Strange Fruit » d’Abel Meeropol et l’impavidité masculine de la « Scène de chasse en blanc » de Mats Wägeus, il trace ici une route distincte, très personnelle, par la puissance d’une écriture rare, maniant minutieusement le décharnement rugueux et le songe éveillé.

Un coup de fusil résonne dans la salle de classe. Une crampe parcourt l’avant-bras d’Homero, qui lâche son crayon avec appréhension. En bas vers la rivière et là-haut vers les collines, dans l’immense caisse de résonance que forme la vallée, la détonation se réverbère comme un bourdonnement.
Sur la table, près du cahier à couverture bleue tout usé, entre l’équerre et le demi-carré, la règle, la boîte de craies, un cylindre de plomb et un cendrier plein de mégots, Homero a ouvert sa Longines à savonnette.
Il est onze heures et quart. Cela fait presque deux heures qu’il a commencé à écrire et c’est à peine s’il a pu accoucher de six paragraphes d’une beauté douteuse et d’une rigueur scientifique plus douteuse encore.
De l’autre côté du cahier, entre la bougie de spermaceti et une petite figurine en bois de santal qui représente une goélette à trois mâts, repose une édition in-octavo des Démons de Dostoïevski. Face à Homero, qui par moments sent le sommeil et le froid envahir chaque pore de sa peau, enfermée dans un humble cadre de pin verni, on peut voir la photo d’une femme.
Une deuxième détonation descend sur la classe comme une violente averse. Les coups de feu viennent du sud, d’un endroit situé entre le cœur du bois et Villa Atenas, la propriété d’Irizábal.

C’est à l’ami André Rougier que je dois cette très belle découverte, et on peut lire le bel article d’Ariane Singer dans le Monde des Livres, ici.

x

Ricardo-Menéndez-Salmon

Logo Achat

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :