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Notes de lecture 2022

Note de lecture : « Ciel de nuit blessé par balles » (Ocean Vuong)

Féroce et pourtant délicate, la vive poésie d’une épopée intime entre Vietnam et Amérique.

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Vuong

SEUIL

En ce corps, où tout a un prix,
j’étais un mendiant. À genoux,

j’ai regardé par le trou de la serrure, non pas
l’homme qui se douchait, mais la pluie

qui le traversait : des cordes de guitare se brisant
sur ses épaules galbées.

Il chantait, c’est pourquoi
je m’en souviens. Sa voix :

elle m’a rempli jusqu’a la moelle
comme un squelette. Même mon nom

s’est agenouillé au fond de moi, demandant
d’être épargné.

Il chantait. C’est mon seul souvenir.
Car en ce corps, où tout a un prix,

j’étais vivant. J’ignorais
qu’il existait une meilleure raison.

Qu’un matin, mon père s’arrêterait
(un poulain sombre, immobile sous l’averse)

pour écouter ma respiration crispée
derrière la porte. J’ignorais que le prix à payer,

pour entrer dans une chanson, était de perdre
le chemin du retour.

Je suis entré. Et donc j’ai perdu.
J’ai perdu tout, les yeux

grand ouverts.

Ocean Vuong est indéniablement l’un de ces précieux mystères que secrète régulièrement la littérature mondiale. Né en 1988 dans un village rizicole près d’Hô-Chi-Minh-Ville, dans une famille d’ascendance mixte (son grand-père était un marin américain), il a dû fuir immédiatement le pays natal pour un camp de réfugiés aux Philippines, avant que sa mère ne trouve asile aux États-Unis pour ses deux ans, et que son père ne les quitte peu de temps après. Premier rejeton de la famille à avoir appris à lire et à écrire, à onze ans puisque cela semblait trop improbable d’abord au sein du cercle des proches, c’est en rencontrant le poète et écrivain Ben Lerner à l’Université de New York qu’il prendra finalement son essor, à son tour, en tant que créateur littéraire. Après de nombreuses publications en revue, « Ciel de nuit blessé par balles », son premier recueil, est publié en 2016 chez Copper Canyon Press, avant d’être traduit en 2017 par Marc Charron chez Mémoire d’Encrier, à Montréal.

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TÉLÉMAQUE

Comme tout bon fils, je tire mon père
hors de l’eau, par les cheveux,

sur le sable blanc, ses jointures creusant un sentier
que les vagues s’empressent d’effacer. Car la ville

au-delà de la rive n’est plus
là où nous l’avons laissée. Car la cathédrale

bombardée est désormais une cathédrale
faite d’arbres. Je m’agenouille à ses côtés

pour voir jusqu’où je peux m’enfoncer. Sais-tu qui je suis,
Ba ? Mais la réponse ne vient jamais. La réponse

est le trou de balle dans son dos, débordant
d’eau de mer. Il est tellement immobile

qu’il pourrait être le père de quiconque, repêché
comme une bouteille verte échouée

aux pieds d’un garçon, remplie d’une année
qu’il n’a jamais touchée. Je touche

ses oreilles. Inutile. Je le retourne.
Pour lui faire face. La cathédrale

dans ses yeux noirs de mer. Ce visage
aucunement mien, que je porterai pourtant

quand j’embrasserai tous mes amants en leur souhaitant bonne nuit :
comme je scelle les lèvres de mon père

avec les miennes, et entreprends
mon fidèle travail de noyade.

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Qu’il règle de formidables comptes avec une image paternelle, qu’il transmute son histoire familiale dans ses zones plus apaisées, ou qu’il célèbre avec fougue ses amours, Ocean Vuong met en œuvre un fort rare mélange de férocité et de délicatesse. Dans The Guardian en 2017, Kate Kellaway notait avec justesse la facilité avec laquelle le poète évolue entre la biographie intime et la dimension quasiment mythologique de certains épisodes de sa vie. Capable de faire sourdre lorsque nécessaire une violence physique qui pourrait évoquer les luttes obsessionnelles et addictives du John Rechy de « Numbers » (1967), il peut aussi bien y juxtaposer une fiévreuse douceur, ou bien une ironie rentrée à la forte constitution. Fragilité indéniable et monumental sens de l’urgence sont ici associés dans chacun des tableaux inventifs et déstabilisants qui nous sont offerts. Et c’est ainsi que la poésie intime développe sa puissance universelle auprès de nous, lectrices et lecteurs.

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Des étoiles. Ou plutôt les canalisations percées du paradis, en attente. De petits trous. De petits siècles qui s’ouvrent juste assez longtemps pour nous permettre de nous échapper. Une machette laissée à sécher sur le pont. Je lui tourne le dos. Mes pieds dans les remous. Il s’accroupit à côté de moi, son haleine une brise égarée. Dans le creux de ses mains, la mer, que je lui laisse verser sur mes cheveux. Qu’il essore ensuite. Les plus petites perles, toutes pour toi. J’ouvre les yeux. Son visage, humide comme une coupure, entre mes mains. Si nous parvenons à atteindre la côte, dit-il, je donnerai à notre fils le nom de cette eau. J’apprendrai à aimer un monstre. Il sourit. Un trait blanc là où ses lèvres devraient être. Des mouettes volent au-dessus de nous. Des mains s’agitent au milieu des constellations, tâchant de ne pas lâcher prise.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

Une réflexion sur “Note de lecture : « Ciel de nuit blessé par balles » (Ocean Vuong)

  1. Un grand merci pour cette belel découverte.

    Publié par Christophe Condello | 26 janvier 2022, 12:24

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