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Notes de lecture 2021, Nouveautés

Note de lecture : « Sales chiens » (JB Hanak)

En 2010, entre rock, hip-hop et électro, une tournée du mythique duo indie dDamage. À deux cents à l’heure, une histoire d’amour fraternel, d’amour de la musique, de bricolage et de génie, de galère magnifique et de chien imaginaire. Un choc.

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Mon grand frère, c’est Fred. La personne que j’aime le plus au monde. On fait de la musique depuis l’enfance. Deux gamins de Maisons-Alfort ; on a tout fait ensemble depuis le début. Notre premier album est sorti début 2000, sous le nom de dDamage. Fiers de tous nos disques, nous avons enchaîné labels miteux, tournées de bras cassés, ventes minables et promotion zéro. Dix années bien tassées à manger de la vache enragée.
Janvier 2010, j’en suis là : prisonnier depuis plusieurs mois d’un job alimentaire, je quitte mon boulot à la con ou j’accepte de m’enterrer dans une vie sans avenir. Rien ne changera jamais : la musique, elle, je l’aime. Et l’amour aveugle, c’est toujours la meilleure raison de se tromper de direction. Dans l’erreur, j’ai toujours été bon. Une fausse note, c’est ce qui ouvre le champ des possibles, ça permet de sortir des gammes imposées. Donc, connerie pour connerie, plus que jamais, aujourd’hui, j’ai une bonne raison de me faire la malle.
Nous venons de signer sur un nouveau label : Spartan Music. Je n’ai pas de pognon de côté, rien pour me couvrir. Mais on est sur le point de sortir notre meilleur disque, avec mon frangin. Les frais de production ont déjà été engagés par le label, nous avons une tournée devant nous : Angleterre, Allemagne, Italie, France.
Spartan Music. Le label est tenu par Bossian, un ancien des majors. Il a fait ses débuts pendant l’âge d’or des années 1990. Une époque où vendre du disque était une activité indécente. Face à la crise, sa science du métier lui a permis de s’extirper du panier de crabes agonisants, pour devenir indé de manière clairvoyante. Son label est une petite machine de guerre. Pas de fioriture, ni de temps à perdre. Sa dernière signature est l’un des plus mythiques duos de hip-hop de Los Angeles : Gino et Kurt, ce qui fait de nous leurs collègues de label.
La tournée est sur le point de débuter, on va pour le moment voyager en train. Deux simples concerts pour commencer. Londres et Berlin : une mise en bouche en attendant la suite. Spartan Music loue un van à notre retour pour la seconde partie de l’aventure : Italie, France ; c’est là que Gino et Kurt, avec qui nous partagerons la scène, doivent nous rejoindre.
Après dix années à encaisser des concerts sordides, voilà enfin des conditions décentes.

D’inspiration largement autobiographique, mais soigneusement trafiquée comme on le ferait d’amplis, de pédales d’effets et de générateurs de boucles, ce « Sales chiens » de JB Hanak, publié chez Léo Scheer en janvier 2022, nous plonge en plein cœur d’une tournée affolante du mythique duo électro-rock-hip-hop dDamage, en 2010. Entre retards inévitables et galères pourtant abjurées, balances délicates et approvisionnements acrobatiques en dope (thérapeutique – seul moyen de nuancer les atroces douleurs lombaires de l’un des deux frères Hanak composant le duo), heureuses surprises et effondrements soudains, modifications des conditions générales et arnaques objectives, improvisations hautement voltigeuses et brutalités à chaud, moments de lévitation artistique et instants de grâce ravageuse, c’est un cocktail extraordinaire de réalisme, magnifique et sordide, d’amour de l’art – à tout prix ou presque -, et de profonde tendresse fraternelle, scellée autour du véritable personnage central qu’est le chien imaginaire Ourko (mais est-il vraiment purement imaginaire ?), qu’a concocté pour nous le plus jeune des deux frères, JB – un roman sauvage qui constitue aussi, discrètement, un hommage somptueux à son aîné, trop tôt disparu en septembre 2018.

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Et puis il y a Ourko : le chien.
Ourko n’existe pas, il n’a jamais existé. Quand j’avais six ans, j’en avais très peur, Fred l’utilisait comme une menace pour me trimballer dans des chantages de gosse cruel. Il a toujours su, pour ma peur des chiens. Un danger invisible – persuasion et conditionnement -, ça fout la pétoche à n’importe quel gamin. Avec les années, c’est devenu un leitmotiv. Fred est en retard, c’est la faute du chien. Ourko l’a retardé, pas la peine de s’énerver, le simple fait de mentionner ce nom me fait passer la pilule. Chien à la con. Je lâche un rire, résigné. Mieux vaut prendre de l’avance, direction embarquement.
Fred a cinq ans de plus que moi. Lorsqu’on était gosses, son meilleur ami à l’école était un fils de flic. On raffolait de toutes les histoires tordues que ce mec tenait de son père. L’une des plus dingues restant celle du chien invisible :
Interrogatoire de nuit – le père flic s’est, un soir, retrouvé à bout de forces. Seul dans un box face à un suspect n’ayant pas décroché un mot durant plusieurs heures, il a fini par perdre les pédales :
« Il se fout de ma gueule. C’est un malin, lui, hein ? T’entends ça, Ourko ? Il me prend pour un con. T’es pas d’accord ? Il me prend pour un con ou quoi ? »
Le père flic parlait à Ourko, le chien invisible. Ça a duré une heure, sous les yeux du gars menotté à sa chaise, qui, au bout du compte, a fini par sortir de son mutisme :
« Monsieur, mais à qui vous parlez, là ?
– Ta gueule ! Je parle à mon chien !
– Mais y a pas de chien !
– T’as vu ça, Ourko ? Il me coupe la parole, ce petit con.
– Mais, monsieur, il est où, votre chien ?
– Putain, il continue à se foutre de moi. Me coupe pas la parole, je parle à Ourko ! »
Un premier coup de poing est parti. Puis le flic a continué à parler à Ourko, alternant de plus en plus rapidement tartes dans la tronche et conversations imaginaires :
« Ourko ! va chercher ! Voilà… Là, c’est bien. Ça, c’est un bon chien. »
En plus de parler, le père flic jouait avec le chien invisible dans le box d’interrogatoire, à courir dans tous les sens, allant parfois se nicher juste derrière la chaise du type menotté.
« Attaque, Ourko ! Attaque ! » »
Le flic se mettait alors à mordre, en remuant la tête toutes dents serrées. Ourko est un fantôme qui s’incarne en celui qui fait appel à lui. Morsure jusqu’au sang, la victime hurle :
« Au secours ! Laissez-moi sortir ! »
Le but premier, c’est de faire sortir le suspect de son mutisme.
« C’est pas bien, Ourko ! Mauvais chien ! Pourquoi t’as mordu le monsieur ? Méchant chien ! Non ! Méchant chien ! »
C’est maintenant qu’il faut donner sa correction au clébard. Un jeu de chaises musicales, le flic voit Ourko à travers son interlocuteur. C’est le moment de le tabasser :
« Vilain chien ! Mauvais chien ! Ourko, sale bâtard ! »
Une nuit entière à ce régime. Faire le chien. Mordre celui qui lui fait face, lui faire tenir le rôle du chien… Bon chien, mauvais chien. Jouer avec le chien, debout, à quatre pattes, imiter le chien, faire des bruits de chien et, surtout, ne jamais parler directement au suspect. Toujours parler au chien, parce que le chien, c’est l’autre.
Fred a tellement aimé cette histoire qu’il a fini par adopter Ourko. J’y ai eu droit durant mes années d’enfance, saloperies d’engueulades entre frères, je me prenais toujours la parade du chien dans la figure. Avec le temps, j’ai fini par aimer Ourko, par l’apprivoiser.
Le seul chien que j’aime, c’est un chien qui n’existe pas.

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Rendre compte en roman et en nouvelle du tourbillon humain et artistique des musiques actuelles sans se limiter au documentaire, en saisir les beautés et les complexités, les formes d’esprit et les abîmes potentiels, y prendre l’art au sérieux sans se prendre au sérieux : cette alchimie littéraire particulière demeure délicate. À côté de Nick Hornby, bien sûr (mais « Haute fidélité » en 1995 et « Juliet, Naked » en 2009 mettent en scène des rocks autrement plus paisibles que ce dont il s’agit ici), on a certainement en tête le grand Marc Spitz, décédé à 47 ans en 2017, et toujours non traduit en français, qui avait su à merveille faire passer la substance de son essai « We Got the Neutron Bomb: The Untold Story of L.A. Punk » (2001) dans ses deux romans « How Soon Is Never? » (2003) et « Too much, too late » (2006), ou bien Douglas Cowie et son « Owen Noone & Marauder » (2005). Plus près de nous, Jean-Luc Manet (avec par exemple son « Haine 7 » de 2012), Olivier Martinelli (avec son « La nuit ne dure pas » de 2011 ou son « Mes nuits apaches » de 2019), Louis-Stéphane Ulysse (avec « Médium les jours de pluie », son envoûtant roman fantastique de 2015 réimaginant les Cramps), voire Catherine Dufour (avec son « Outrage et rébellion » de 2009, ligne de fuite imaginaire ahurissante, entre autres, du célèbre documentaire « Please Kill Me », extraordinaire histoire de la musique punk racontée par ses actrices et acteurs), ont apporté plusieurs contributions décisives à cet édifice littéraire par définition fragile et instable.

Avec ce « Sales chiens », JB Hanak nous offre une autre réussite rare, inventant l’écriture nécessaire pour fusionner en à peine 250 pages la passion viscérale du rock le plus âpre et le plus expérimental avec le quotidien sordide de la vie matérielle sur la route (vie épique, hilarante à sa manière noire, et souvent très largement on the edge) et la rapacité souvent plus que résiduelle d’un milieu qui est aussi une industrie, capitaliste et avide, à la petite comme à la grande semaine – et pour fusionner ces ingrédients explosifs au sein d’une fantastique histoire d’amour fraternel, sous le signe sauvage d’un chien qui n’existe pas mais qui est pourtant indispensable.

Nous aurons aussi la joie de recevoir JB Hanak à la librairie Charybde (Ground Control, 81 rue du Charolais 75012 Paris) le jeudi 27 janvier 2022 à partir de 19 h 30, pour une lecture / rencontre / dédicace probablement effrénée.

Mon grand frère, il faut que je lui annonce la mort de Kurt, il faut que je lui demande de rappliquer au plus vite : râteau, Gui-Gui, couteau, pitié, Fred, viens avec une arme ; les bruits de pas sont proches, la porte bouge légèrement. Ils vont faire valdinguer mon armoire. Je vais crever, bordel, si je ne fais rien, je vais crever. Je dois prévenir mon frère, mais je suis paralysé. Il n’y a plus rien d’autre à faire qu’attendre de mourir. Fred, je te jure, t’es la dernière personne à qui je pense avant d’y passer, t’es ma dernière pensée ; y a personne de plus important que toi dans ma vie, Fred, t’es mon grand frère.
Silence. Rien ne bouge. Tout doucement, ça gratte à la porte. J’entends gémir. Moi, je suis rassuré. Tout va bien. j’ai compris, je cours pour aller ouvrir. C’est lui. Enfin. Ourko a retrouvé son chemin.

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