☀︎
Notes de lecture 2021

Note de lecture : « Une mite sous la semelle du Titien » (Lambert Schlechter)

La patiente proserie de Lambert Schlechter, se déployant toujours dans les directions les plus inattendues, entre vie matérielle et érudition, entre rêve, nostalgie, mémoire et construction.

x

Titien

En quelques pas, quelques secondes, d’un geste, sur les planches trouver, retrouver mon Cendrars, mais je ne sais où il est et cela me désole, j’aurais eu besoin de lui, de ses mots, de ses vers, de son respir, pour me guérir ce matin, qui est le matin de Pâques, une Pâques de pisseuse grisaille, avec une heure qui manque, une heure passée à la trappe de Chronos, j’aurais eu besoin de lui ce matin pour me guérir de l’ennui que j’ai eu à lire un poète poétique qui fout des rimes partout, et des mots en majuscules, et des ô, et des ah, et des allusions mythico-savantes à toutes sortes d’instances numineuses, ça donne du torticolis, et donne envie de sentir la puanteur de la locomotive de Vladivostok, le remugle des grosses bottes de cuir, des tartines au lard et au fromage de yak, écouter du baragouin ouzbek, me déloger, me dépayser, aller ailleurs dans le fauteuil où je suis, je t’aurais récité, Blaise, scandé à voix haute, tu m’aurais passé une taffe de ton mauvais tabac noir, un clin d’œil, pendant des heures on aurait écouté le tac-tac tac-tac des roues sur les rails, on aurait batifolé dans le permafrost.

Depuis 2006, le Luxembourgeois Lambert Schlechter murmure le monde. En 2018, il le murmurait pour la septième fois, remplissant comme toujours apparemment imperturbable son cahier de proseries – dont Claro proposait notamment une saisissante analogie dans son Clavier Cannibale, ici – (il y en a 108 dans ce « Une mite sous la semelle du Titien », il y en aura 79 dans la huitième étape du parcours, « Les parasols de Jaurès », quelques mois plus tard, et 198 dans la neuvième, « Je n’irai plus jamais à Feodossia », en 2019). Œuvre nettement tissée dans le temps long (j’évoquais ailleurs sa parenté, dans la tâche entreprise si ce n’est dans le type de moyens consacrés, avec le formidable « Tout l’univers » de P.N.A. Handschin), cette patiente succession de pages, relevant de l’artisanat d’art, celui des jours qui s’enfuient, façonnés et bien remplis d’heureuses rapines glanées partout où nous porte une curiosité, organisée ou non (Lambert Schlechter est certainement l’un des plus extraordinaires brigands de grand chemin littéraire que je connaisse), constitue pour la lectrice ou le lecteur un foisonnant journal de marche, celui d’une quête jamais rassasiée d’émerveillement, de découverte, de ressassement innocemment productif et de juste mémoire orientée – malgré les obligatoires impondérables avec lesquels il s’agit de trouver comment ne pas composer.

Affectant volontiers, fort malicieusement, un mépris certain pour l’érudition pédante, Lambert Schlechter mobilise, pour notre plus grand bonheur, la sienne, à l’opposé du pédantisme justement, immense et toujours savamment orientée à la manière de quelque couteau en ivoire des âges farouches : avec Jim Harrison, John Coltrane, Annie Saumont, Blaise Cendrars, Walt Whitman, Claude Louis-Combet, Anton Tchekhov, William Gaddis (qui devient bientôt l’une des douces obsessions de ce volume – avec l’angoisse latente de ne plus parvenir à écrire), Elias Canetti, Sei Shōnagon, Donald Hall, Henri Michaux, Eugène Savitzkaya, ou encore Petr Král, entre autres, quelque chose de très spécifique se tisse sous nos yeux, par lequel les remarques s’échangent dans un continuum créant au fur et à mesure sa propre cohérence.

Le potage, métaphore du texte, on prévoit les ingrédients, on en trouve au marché, et dans le paysage aussi, sur la colline, dans la vallée, au ras des nuages aussi, et aussi dans les franges du songe, avec une propension pour le goût d’amertume, et l’exquise grise fadeur de la mélancolie, concocter encore une de ces bouillies préposthumes, à goûter avec la petite cuiller de l’euphorique désespérance, ça ne nourrit pas vraiment son homme mais peut servir de viatique, on va pas dépérir, c’est ça, on va pas dépérir, à la Folle Auberge on va vous servir un maigre plat du jour, table d’hôte fantomatique, on a disposé une dizaine d’assiettes, elles sont passablement ébréchées, elles ont un bord rouge foncé, un rouge qu’on appelle rouge Van Eyck, avec une calligraphie vétuste et un peu naïve, des noms sont inscrits dans le fond des assiettes, Pierre Autin-Grenier, Patrick Laupin, James Sacré, Eric Holder, Mark Strand, Clarice Lispector, quelqu’un, écrit James Sacré, quelqu’un a promené longtemps l’histoire d’un amour qui s’en va minuscule avec de grands gestes comme une fureur et la mélancolie la voilà partout, et je saisis la petite cuiller et ingurgite mon viatique de survie.

x

Titien 1

Sous le regard bienveillant de Leonid Torganov (1841-1916), écrivain russe au statut incertain de réalité (comme dirait Léo Henry à propos d’Adorée Floupette), qui sera le véritable héros, sans doute, de « Je n’irai plus jamais à Feodossia », une langue étonnante se déploie entre compte-rendus de rêves, réactions à un texte, une peinture ou une musique, songes et récapitulatifs érotiques, bribes mémorielles remises en situation, échappées spéculatives et tentatives de deuil, paisible ou rageur, d’une bibliothèque personnelle largement partie en fumée dans un incendie, une langue qui questionne inlassablement ce qui se joue en permanence dans les interstices entre littérature et vie matérielle, entre pensée et rêve, entre exploration et achèvement. Et c’est ainsi que Lambert Schlechter s’affirme grand pour nous, à chaque étape de ce parcours apparemment si insensé.

Cette mite couchée sur le dos, aplatie, blanchâtre, bien visible à cause de la couleur brique du carrelage, probablement déjà desséchée à l’intérieur, tout le psychisme qui était sans doute dans son ventre mou s’est évaporé, impossible de savoir comment elle est finalement morte, impossible de savoir si elle a vécu la plénitude de sa vie de mite, son psychisme s’est infinitésimalement dilué dans l’espace, alourdissant de son poids éthéré la pesanteur de l’univers, cette mite sur le dallage, le Titien ne l’a pas vue, cette petite macule, inoffensive saleté, c’est peut-être lui qui a marché dessus, l’aplatissant alors que le petit ventre palpitait encore avec un dernier reste de vivacité, la fidèle servante pour le moment, à l’autre bout de la pièce, se penche sur le bahut où elle range les robes et le linge de sa belle maîtresse, le peintre a gardé son large chapeau en feutre noir, il est prêt pour la séance les trente pinceaux sont rangés soigneusement sur la planche, puis il explique à la jeune femme qui est venue s’étendre nue sur la couche comment elle doit placer son bras, et comment elle doit enfoncer le bout de ses doigts, légèrement, dans la moiteur de la fente.

x

LambertSchlechter

Logo Achat

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :