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Notes de lecture 2021

Note de lecture : « Western tchoukoutou » (Florent Couao-Zotti)

Un endiablé règlement de comptes parodique à Natitingou, devenue logiquement Natingou City, dans l’extrême-nord du Bénin. Sous le signe de la bière de sorgho, des revenants et des kalachnikovs.

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Natitingou, extrême nord-ouest du Bénin, au pied du massif de l’Atakora, aux confins du Togo et du Burkina Faso, à plus de cinq cents kilomètres de Cotonou sur la côte du golfe de Guinée, et à neuf heures de route par les RN2 et RN3 souvent défoncées ou en travaux… Le cadre parfait pour y installer un mystérieux aubergiste homme d’affaires, un gardien de troupeaux au coup de boule célébrissime et un policier municipal volontiers surarmé, et les confronter à une vengeance apparemment venue d’outre-tombe pour une somptueuse parodie de western, dans laquelle tant les spaghetti réputés chers (une fois passés les contenus initiaux sarcastiques) à Sergio Leone, Tonino Valerii ou Ferdinando Baldi que la bière glacée qui rendit célèbre le juge Roy Bean (davantage que sa justice de paix, si l’on en croit le Lucky Luke de Morris) seront remplacés par le tchoukoutou, la boisson locale, fermentée à base de mil ou de sorgho, et omniprésente pour soulager les soifs souvent inextinguibles des travailleurs et des autres.

La moto faisait un bruit d’enfer, comme si elle avait été arrachée à un cimetière d’engins morts puis retapée avec des pièces recyclées. Kalamity Djane roulait lentement sur la chaussée, les yeux mangés par de grosses lunettes noires, les mains gantées, fixées sur les deux poignées. De chaque côté du siège, on voyait son énorme arrière-train, de gigantesques fesses pressées dans un pantalon jean à la texture sauvage, pantalon qui se prolongeait en bas par des bottillons en cuir au bout pointu, définitivement classifiés « Pointininis ».
Natingou City s’étalait de part et d’autre d’une voie goudronnée, ligne dorsale de la Nationale 3, qui partait de l’entrée de la ville et se perdait dans les gerçures escarpées de l’Atakora. Commerces, marchés, banques, hôtels, administration, tout se tenait, offrait guichets des deux côtés du bitume, reléguant à l’arrière-plan habitations et propriétés privées.
La nouvelle venue se dirigea vers le Saloon du Desperado, situé près du cinéma Bopessi, cette ancienne chapelle du septième art où Gary Cooper, en blanc / noir, donnait le change à Ted Cassidy, où John Wayne jouait les lieutenants de la Cavalerie, où Franco Nero offrait aux cinéphiles du western réchauffé aux spaghettis. Kalamity Djane s’arrêta devant le bar-restau, descendit de la moto et, sans attendre, enleva les gants en cuir qu’elle portait, puis les rangea dans la boîte à outils située sous le siège. De la même boîte, elle sortit un petit sac de femme. Sur l’ensemble de ce qu’elle portait, mis à part les boucles d’oreilles ovales qui lui coulaient jusqu’aux épaules, c’était ce qui faisait véritablement féminin sur son port.
La présence d’un personnage aussi singulier attira l’œil des badauds et des vendeurs ambulants : la vendeuse de wassa-wassa qui attendait son dernier client aussi bien que le bana-bana qui offrait à vendre sa quincaillerie de produits frelatés ; le pickpocket qui cherchait son énième gogo à plumer aussi bien que le fou qui avait perdu le chemin de l’asile. Des chiens qui guettaient quelques restes de repas devant les gargotes avoisinantes s’étaient mis à aboyer…

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Le Béninois Florent Couao-Zotti, que l’on a connu en romancier poétique et politique particulièrement incisif de la transition démocratique au Bénin (« Le cantique des cannibales », 2004), ou en nouvelliste attentif et inspiré du choc complexe de la tradition et de la modernité entre Ouidah, Cotonou et Porto-Novo (« L’homme dit fou et la mauvaise foi des hommes » en 2000 comme « Poulet-bicyclette & Cie » en 2008), cultive aussi depuis quelques années une veine de roman noir urbain et contemporain toujours inscrite dans la zone côtière et urbanisée qui concentre au sud du pays 75 % de la population béninoise, comme « Si la cour du mouton est sale, ce n’est pas au porc de le dire » (2010) ou « La traque de la musaraigne » (2014).

Avec ce « Western tchoukoutou », publié en 2018 dans la belle collection éclectique Continents noirs, animée chez Gallimard par Jean-Noël Schifano, l’auteur a clairement souhaité, tout en gardant une trame de roman noir joliment mâtiné de fantastique hystérique, avancer gaillardement sur le chemin de la parodie débridée. Là où le Libérien Vamba Sherif avait conçu son « Borderland » de 2007 tout en métaphores subtiles et en renvois implicites aux mythes de l’Ouest américain et de la Frontière, Florent Couao-Zotti s’est lancé joyeusement dans une transposition directe particulièrement haute en couleurs, en folklore et en grossissement épique, mêlant la caricature relativement attendue (tant au niveau western qu’au niveau béninois) à la franche hilarité des effets comiques à contre-pied (l’épouse de l’aubergiste, Chinoise volontaire et naturellement douée en arts martiaux, valant par exemple le détour à elle seule, comme la mise en scène de la rivalité locale entre Police et Gendarmerie), pour composer un pastiche sombre, violent et rieur qui demeure surprenant jusqu’au bout.

Ernest Vitou ne se rendit pas directement au Saloon du Desperado. Il n’en prit d’ailleurs pas le chemin. Par peur de se retrouver en face de Kalamity Djane, il estima plus sage d’aller quêter chez son ami, Boni Touré, un brin d’information sur le sujet, savoir si, en tant que shérif, policier, inspecteur, telle affaire aussi saugrenue lui était déjà tombée dans le creux du pavillon.
Il avait roulé comme un meurt-de-faim cherche un morceau de pain dans une poubelle. Sa voiture, une « Pathfinger » au nez dégauchi par un accident, couleur sang royal, avait ignoré, sur la distance, le code de la route puis, finalement, s’était arrêtée devant le commissariat de police. Avant même de poser pied à terre, il ouvrit sa boîte à gants et en sortit un flacon de parfum. D’une seule coulée, il en aspergea la blessure.
Ah, Dieu ! Quelle sensation ! De la douleur, une impression de fraîcheur mentholée ajoutée à de la brûlure ! Il eut même le sentiment qu’un couteau s’était enhardi dans ses petites plaies pour en remuer l’intérieur. Trois fois, il refit la même chose, avala des antalgiques en gélules censés le calmer. Ernest Vitou, quoique colosse, avait une crainte horrible des douleurs, de quelque origine qu’elles soient. Il ne savait pourquoi les faits de la vie le mettaient toujours dans des situations de souffrances physiques.
Ne plus penser à cette éhontée de petite vermine. Ne pas donner à ses écarts l’importance qu’ils ne devraient pas avoir. Se concentrer sur cette histoire de « femme djaklayo« . En élucider le mystère.

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À propos de Hugues

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