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Notes de lecture 2021

Note de lecture : « Désarroi – Tout autour du gouffre » (Antoine Volodine / Pascal Engel / Nathalie Piégay)

Au cœur d’un colloque de 2019 sur le désarroi contemporain, une lumineuse mise en perspective du post-exotisme par Antoine Volodine lui-même. Indispensable !

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Désarroi

Depuis 1946, les Rencontres Internationales de Genève proposent chaque année ou presque à trois ou quatre autrices, auteurs, exégètes de la littérature, philosophes, sociologues, autres scientifiques ou artistes de communiquer et de s’entretenir autour d’un thème perçu comme étant d’actualité. Après avoir été longtemps publiés à La Baconnière puis à L’Âge d’Homme, les actes de ce colloque un peu particulier sont depuis 2016 accessibles dans la collection Achevé d’imprimer des éditions Georg. Après « Fictions – Penser le monde par la littérature » en 2016, « Résister, écrire, imaginer » en 2017 et « Exils et refuges » en 2018, le millésime 2019 (publié en 2020), intitulé « Désarroi – Tout autour du gouffre », en prise avec l’actualité du temps semi-long et en hommage au texte « Désarroi de notre temps » de la philosophe Simone Weil (1909-1943), ne pouvait qu’attirer vivement notre attention de lectrice ou de lecteur.

En effet, si l’on y trouve un intéressant prologue (dont on ne partagera peut-être pas l’ensemble des opinions, naturellement, teintées qu’elle apparaissent de curieux raccourcis, notamment en critique de certains penseurs radicaux de l’anthropocène) du président des Rencontres, Michel Porret (« L’ombre portée du désarroi ») – ainsi que d’un intelligent hommage à Patrizia Lombardo, tout juste disparue alors -, ainsi qu’un bref et tonique texte de Pascal Engel (« L’imagination du désastre »), dans lequel, de l’inquiétante étrangeté de Freud aux vertiges de Kafka, en passant par les gouffres subtils d’Henry James, les bifurcations de l’anxiété tôt identifiées par un W.H. Auden, ou encore les déambulations d’un Jonathan Swift ou d’un Robert Musil, le philosophe analytique de l’EHESS nous livre sa vision d’un certain désarroi contemporain, c’est surtout parce que l’invité d’honneur de ces rencontres était Antoine Volodine que l’on se précipitera naturellement sur ce bref volume.

On ne s’attend pas à ce que la barbarie triomphe et, quand son triomphe est si profondément assuré qu’il est irréversible, on perd le sens des idées claires et on ne sait plus quoi dire. On regarde les arbres pour gagner un peu de temps, les arbres qui seront peut-être la seule chose qui restera s’il reste quelque chose, et on ne sait plus très bien ce qu’il faut dire.
Car au fond il faut toujours continuer à penser et à dire quelque chose. Or les raisonnements se bloquent, la mécanique des analyses tourne à vide, rien n’aboutit, les mots perdent leur raison d’être. L’envie de parler disparaît, elle est remplacée par des soupirs. Bouche bée, on sent son cerveau et même son corps moins réactifs, en harmonie avec ce temps de pause, ce temps statique qui soudain brouille l’intelligence.
Ça dure ou ça ne dure pas, c’est selon. Disons que c’est un moment sans mesure. En tout cas, pendant cette période longue ou courte, les comment ? et les pourquoi ? se superposent de manière brouillonne, et il n’y a pas de réponses. C’est tout à fait comme si le fil entre questions et réponses s’était rompu.
Puis la sidération s’estompe. Le sentiment d’incompréhension est toujours là, mais les premiers mécanismes instinctifs de défense se mettent en marche. Quelques formulations surgissent. Mais elles n’ont aucune force et elles n’expliquent rien. Et ce qui, depuis toujours, rôdait à l’arrière-plan, ce qu’on portait en soi sans vouloir se l’avouer, ce qui depuis toujours était contenu et refoulé, passe au premier plan. En pleine lumière. Et c’est l’idée de la défaite.

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Superbement suivi et renforcé par la pénétrante analyse de Nathalie Piégay (« Errances »), qui convoque habilement certains moments-clé et personnages déterminants de « Frères sorcières », de « Des anges mineurs » ou encore de « Terminus radieux », le texte proposé ici par Antoine Volodine lui-même, « Contourner l’abîme », est sans doute la plus lumineuse mise en perspective du post-exotisme (et de ses 45 volumes à date, certains par anticipation) qu’il m’ait été donné de lire jusqu’ici. En mobilisant quasiment l’ensemble des autrices et des auteurs post-exotiques, y compris les bylines d’Elli Kronauer ou les histoires « pour enfants » de Manuela Draeger, il nous est donné à lire, en moins de cinquante pages, les ressorts et une bonne partie des pièces qui architecturent l’édifice si puissant et si complexe en apparence, d’une manière nettement plus pédagogique, et jouant d’une façon transversale, par rapport à celle développée, par exemple, dans le refondateur « Le post-exotisme en dix leçons, leçon onze« . Pour mieux saisir les articulations, des plus subtiles aux plus robustes, du fleuve intranquille de cette gigantesque « Recherche de la Révolution perdue », pour mieux entendre les rôles respectifs de l’échec, de la défaite, de l’errance, de la mémoire toujours en cours d’effacement et du combat, et tout particulièrement de la résonance avec notre histoire moderne et contemporaine, résonance à laquelle seule sans doute pourrait se comparer, dans une tout autre dimension, le « Entre les deux il n’y a rien«  de Mathieu Riboulet, ce bref volume est une lecture essentielle, bien au-delà du cercle toujours croissant des amatrices et des amateurs d’Antoine Volodine.

Le post-exotisme est une littérature à part, une littérature des confins et de la marge et, comme je suppose que beaucoup d’entre vous en ont une idée très vague, je vais la présenter de mon mieux, dans ses grandes lignes.
Le mot a l’air très sérieux mais il a été forgé dans l’urgence, en manière de plaisanterie et sans penser aux conséquences. C’était il y a trente ans. Cinq livres avaient déjà été publiés, Biographie comparée de Jorian Murgrave, Un navire de nulle part, Rituel du mépris, Des enfers fabuleux, Lisbonne, dernière marge. Des romans qui ne se situaient pas dans une tradition et qui ignoraient les courants français contemporains. J’ai répondu à un journaliste importun que j’écrivais du post-exotisme anarcho-fantastique.
Le contenu anarcho-fantastique de ces premiers livres a continué à se développer au cours des décennies suivantes, jusqu’à aujourd’hui, mais seul le nom est resté.
Le nom est resté et, depuis le début, il a renvoyé exclusivement à un projet littéraire particulier et aux livres qui étaient signés par des collectifs ou des écrivains qui se réclamaient de ce projet littéraire. Et donc, le post-exotisme n’est pas une école, n’a aucune prétention avant-gardiste, n’est pas une théorie de l’écriture et du récit. Disons tout bêtement que le post-exotisme est la somme des livres écrits par les écrivains post-exotiques. On en compte aujourd’hui plus de quarante.
Or ces livres ont des thèmes, des résonances, une poétique, des rêves et des indignations qui leur sont propres. Au fil des années, au fil des romans publiés, ils ont construit une littérature marginale qui se fixe pour unique objectif d’exister, et qui, lorsqu’on lui en donne l’occasion, comme ce soir, affirme ses spécificités. Loin de moi l’idée de confondre cette soirée avec un séminaire universitaire. Néanmoins, et afin que mon propos soit clair, je vais me permettre de reprendre quelques-unes des définitions qui répondent à la question « Qu’est-ce que le post-exotisme ? ». La liste n’est pas exhaustive, mais elle aidera peut-être à comprendre de quoi je parle.
Qu’est-ce que le post-exotisme ?
Une littérature étrangère écrite en français.
Une littérature qui mêle indissolublement l’onirique et le politique.
Une littérature internationaliste, cosmopolite, dont la mémoire plonge ses racines dans les tragédies du XXe siècle, les guerres, les révolutions défigurées, les génocides et les défaites de l’humanisme.
Un édifice romanesque qui a surtout à voir avec le chamanisme, avec une variante bolchevique de chamanisme.
Une littérature qui se réclame du réalisme socialiste magique.
Une littérature carcérale, de la rumination, de la déviance mentale et de l’échec.
Je pourrais poursuivre cette liste qui n’est pas exhaustive, et explorer longuement certaines de ces définitions. Mais ce qui comptera le plus aujourd’hui, c’est qu’il s’agit d’une littérature polyphonique, avec plusieurs voix d’écrivains qui, depuis les années 1980, fabriquent ensemble un objet d’art en prose. Une construction qui a des allures de performance et qui sera terminée lorsque paraîtra le quarante-neuvième titre de l’ensemble. Quarante-neuf livres, nous ne sommes plus très loin de la fin puisque l’une de nos camarades, Manuela Draeger, publiera en 2020 un roman, Kree, qui sera le quarante-quatrième. Quarante-neuf est un nombre magique sur lequel je ne discourrai pas ce soir, car ce n’est ni le lieu, ni le moment, ni le sujet. C’est un nombre qui est intimement lié à notre écriture, qui renvoie à un domaine important de notre culture, au tantrisme tibétain et à notre lecture du Bardo Thödol, le Livre tibétain des morts.
Or pour l’instant, nous n’allons pas beaucoup nous préoccuper de tranquillité bouddhiste. Nous verrons cela plus tard. Ce soir avant toute chose nous parlerons de l’inquiétude, de la sidération, de l’amertume, de l’absence catastrophique de réponses. Du désarroi. Et de la défaite.

L’ensemble des notes de lecture de ce blog concernant le post-exotisme est rassemblé sur le billet « Le post-exotisme en 45 volumes et quelques », ici.

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  1. Pingback: Le post-exotisme en 45 volumes, et quelques. | Charybde 27 : le Blog - 7 décembre 2021

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