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Notes de lecture 2021

Note de lecture : « La trilogie de Brighton » (Peter Guttridge)

Politique, crime et secrets familiaux dans la bonne ville de Brighton, sur plus de soixante ans : une somptueuse saga policière et humaine.

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PROLOGUE
BRIGHTON GAZETTE, SAMEDI 23 JUIN 1934
EFFROYABLE DÉCOUVERTE À BRIGHTON
UN CORPS DANS UNE MALLE
UNE FEMME DÉCOUPÉE EN MORCEAUX
SCOTLAND YARD EST SUR L’AFFAIRE

En début de semaine, la ville de Brighton a été saisie d’horreur après la découverte d’un crime particulièrement horrible. Le torse nu d’une femme a été retrouvé dans une malle à la gare centrale et ses jambes à la consigne de la gare de King’s Cross à Londres.
La macabre découverte a eu lieu dimanche soir, le 17 juin. La malle avait été ouverte car quelqu’un s’était plaint qu’une odeur extrêmement désagréable en émanait. C’est à l’intérieur qu’ont été retrouvés les restes nus de la victime. La tête, les jambes et les bras avaient été sciés. La malle avait été déposée à la gare le mercredi 6 juin.

Brighton, Sussex, années 1930 : sur fond de guerres des gangs que ne renieraient pas les « Peaky Blinders » de Steven Knight, de crise économique galopante, de corruption généralisée et de montée des périls fascistes en Europe, deux crimes qui seront appelés rapidement par les échotiers puis par la grande presse les « meurtres à la malle », même s’ils ne sont visiblement pas liés entre eux, défraient la chronique et restent non résolus.

Brighton, Sussex, années 1960 : alors que la station balnéaire à la mode durant l’entre-deux-guerres est devenue une précieuse annexe de ce qui se dessine alors comme le Swinging London, et que des groupes de musiciens rock et pop s’y démènent pour percer, dans l’aspiration de quelques locomotives britanniques se préparant à un envol planétaire, du ménage s’effectue discrètement dans de vieilles archives policières, le braquage d’un train postal défraie la chronique, des familles criminelles disparaissent tandis que d’autres jusqu’alors plus souterraines se préparent à changer d’échelle, et quelque chose se répand sans que l’on n’y prenne forcément garde.

Brighton, Sussex, années 2000 : dans l’un des quartiers les plus mal famés de la grande ville redevenue brillamment touristique, multi-universitaire et désormais quasiment high tech, l’opération de capture d’un braqueur très dangereux tourne au fiasco mortel, entraînant la démission forcée du brillant chef de la police qui entamait à peine l’indispensable réforme d’une institution locale probablement solidement gangrenée par le crime organisé et les compromissions diverses. Mais ce fiasco en était-il vraiment un, ou bien le signe de tout autre chose ?

En trois volumes, trois époques mêlées et irrémédiablement associées, par le jeu des histoires de famille, des transmissions incomplètes, des secrets soigneusement dissimulés, des amitiés et des amours, des menées politiques et des appétits marchands, l’ombre formidable d’une ville prend forme, et semble se dessiner distinctement avant d’exploser en un feu d’artifices inextricables, pour notre plus grand plaisir de lectrice ou de lecteur.

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Guttridge 2

Je ne vais pas déconner.
L’inspecteur Sarah Gilchrist se répétait cette phrase comme un mantra. Elle était déterminée à tout faire parfaitement. Plus que tout, elle refusait d’offrir cette joie à Finch. Au mieux, ce type se comportait comme un mufle vis-à-vis des femmes officiers de police, en revanche, quand il s’agissait de les faire participer à des opérations armées, il se transformait en homme de Néandertal.
Elle n’avait pas l’intention de laisser paraître qu’elle avait la trouille. Pendant le trajet en camionnette, il n’avait cessé de jouer au macho tandis qu’elle essayait de ne pas rendre ses tripes.
Au moins, John Finch était maintenant hors de vue, de l’autre côté de cette baraque miteuse, alors que Gilchrist se tenait accroupie à l’arrière, dans le jardin envahi de déchets, la main fermement serrée autour de son flingue. Anxieuse mais résolue. Concentrée – sur sa respiration, sur le boulot à accomplir.
Trois officiers se tenaient à ses côtés. Deux autres encadraient la porte arrière, les mains passées dans les courtes poignées de cuir fixées au bélier. Des tireurs d’élite étaient postés dans les étages des maisons derrière elle.
Tous attendaient qu’arrive dans leur oreillette le signal de l’assaut.
L’anxiété de Gilchrist ne faisait qu’accroître son inconfort. C’était une soirée chaude et humide ; la sueur dégoulinait sous son gilet pare-balles. Ainsi accroupie, ses genoux la faisaient souffrir, ses cuisses et ses mollets étaient comprimés. Quelqu’un de l’équipe, peut-être elle, avait marché dans une merde de chien. La puanteur augmentait son envie de vomir.

Longtemps journaliste indépendant spécialisé dans la chronique littéraire (il exercera notamment à l’Observer de 1999 à 2011), Peter Guttridge a déjà six romans policiers à son actif lorsqu’il se lance dans cette trilogie peu banale en forme d’hommage ambigu à sa ville adorée, en 2010-2012. « Promenade du crime » (2010, traduit en 2012), « Le dernier roi de Brighton » (2011, traduit en 2012) et « Abandonnés de Dieu » (2012, traduit en 2014) composent, en un peu plus de 1 000 pages que l’on lira en français au Rouergue, et désormais en poche (Babel Noir), grâce à la solide traduction de Jean-René Dastugue, une plongée dans trois quarts de siècle d’histoire (sous les angles associés de la politique et du crime, comme eût pu l’écrire Hans Magnus Enzensberger, et à travers des prismes humains et familiaux dangereusement proches, pour notre confort mental, de ceux magnifiquement utilisés ailleurs par le Bob Shacochis de « La femme qui avait perdu son âme ») d’une ville britannique d’apparence presque banale et pourtant fort singulière.

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Guttridge 3

« Halte, officier de police armé », cria-t-elle, satisfaite de constater que sa voix était ferme et claire. « Lâchez votre arme et arrêtez-vous ! »
L’homme continua à avancer. L’adrénaline lui envahit le corps. Elle savait qu’elle ne pouvait pas – ne devait pas – lui tirer dessus. Elle le tuerait à coup sûr. Elle avait été entraînée à ne rien laisser au hasard, viser l’endroit le plus volumineux avec le plus de masse corporelle. On n’essaie pas de tirer dans une jambe, la tête ou un bras.
Malgré cela, elle visa la jambe gauche, juste au-dessus du genou. Elle visa mais ne tira pas. L’homme franchit la porte en direction du jardin.
Presque aussitôt, il revint dans la cuisine, en vol plané arrière, les bras écartés. Il atterrit sur le dos avec un bruit sourd, une tache de sang sur la poitrine. Lorsqu’il heurta le sol, ce qu’il tenait dans sa main glissa dans un coin de la pièce.
Eh merde ! Gilchrist s’avança prudemment vers l’homme allongé par terre, nerveuse à l’idée d’être prise pour cible par le tireur d’élite à la gâchette facile qui se trouvait à l’extérieur.
L’homme ne bougeait plus. Son sang se répandait sur le sol de la cuisine. Gilchrist déglutit. L’homme était sans aucun doute mort une fraction de seconde avant de repasser la porte en volant.
Elle fronça les sourcils lorsqu’elle s’aperçut qu’elle avait marché dans son sang. Elle fit à nouveau la grimace quand elle essaya en vain de trouver sur le sol ce que l’homme avait laissé échapper.
La chose pouvait très bien avoir glissé sous l’un des placards alignés contre le mur à sa gauche. Gilchrist se demandait comment elle allait pouvoir le vérifier sans contaminer la scène de crime ou se faire descendre, quand elle entendit des pas qui descendaient les escaliers.
Puis, toujours intime bien que marquée par l’agitation, la voix de Foster dans son oreille.
« On se replie. Tout le monde se replie. »

L’impressionnant projet conduit ici par Peter Guttridge ne peut pas se comparer directement à l’inventivité langagière et à la narration multiple et psychotique développée par David Peace pour son « Quatuor du Yorkshire » (1999-2002), mais il manie comme lui, avec une redoutable efficacité et cette fois sur plus de soixante ans, l’inscription d’affaires réelles, élucidées ou non, très célèbres ou moins connues, dans une trame intime et familiale construite en un venimeux assemblage de fusées à plusieurs étages, qui parviennent à être résolument poignantes tout en demeurant délibérément et avant tout factuelles. En y ajoutant des résonances extraites de vies quotidiennes passablement névrosées (par moments, on craindrait presque de croiser le Bunny Munro de Nick Cave au détour d’un trottoir de Brighton) et de malicieux (et extrêmement efficaces) clins d’œil à la communauté britannique du renseignement et des forces spéciales telle qu’elle apparaît chez John Le Carré, Len Deighton ou Charles Cumming, on obtient un cocktail de haute volée qui relie avec brio des données et des vies que l’on aurait jurées étrangères les unes aux autres pour un résultat captivant, dont l’excellent blog polar de Velda nous parle magnifiquement ici et ici.

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Unknown

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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