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Notes de lecture 2021, Nouveautés

Note de lecture : « Une affaire italienne » (Carlo Lucarelli)

Noël 1953, une enquête déroutante, le choc d’anciens et de nouveaux mondes, et déjà les prémisses des menées politiques souterraines qui mineront l’Italie pour trente ans : la quatrième affaire du commissaire De Luca.

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Lucarelli

Jeudi 24 décembre 1953
Ça semblait absurde, mais ce visage lui rappelait quelqu’un. Même dessiné par un enfant sur une feuille de papier à carreaux, une ligne presque droite pour le menton, une autre plus courbe pour le nez massif et cet œil plus bas que l’autre, si réel et si bizarre, oui, ça lui rappelait quelqu’un.
De Luca avait passé la presque totalité des vingt-quatre dernières heures dans sa chambre de la pension, à tourner autour des photographies éparpillées sur le carrelage, le dessin seul étant accroché au mur, et à feuilleter les pages des rapports étalés sur le lit.
À part le petit-déjeuner au bar sous le portique, il avait oublié de manger et, à un certain moment, même, de remplir le poêle, jusqu’à ce que le froid de la pièce le lui rappelle, plus à cause des volutes de son haleine qui lui brouillaient la vue que des frissons qui de temps en temps surgissaient au milieu de cette agitation qui le faisait vibrer d’impatience.
Si ça avait été comme autrefois, il aurait convoqué tout le monde à la questure, l’un après l’autre, morts compris, pratiquement. Il les aurait interrogés à grand renfort de questions, de menaces, de pièges, avec quelques baffes si nécessaire. Pas lui directement, il y avait toujours le brigadier qu’il fallait, celui que, quand il commençait à retirer sa veste, les repris de justice comprenaient tout de suite et, en général, il n’y avait pas besoin d’aller plus loin.
Mais maintenant tout ce qu’il pouvait faire, c’était aller et venir entre ces quatre murs nus, comme un lion en cage, lit, poêle, chaise et retour, à penser entre ces étapes cardinales de son univers physique. Si au moins Giannino avait été là, le garçon l’aurait emmené faire un tour, mais il s’en était allé la veille au soir, en lui faisant promettre que, s’il changeait d’idée sur le repas de Noël, il lui téléphonerait à Florence, « j’insiste, ingénieur ».
À un moment, il en eut assez de rester enfermé là à fixer des empreintes ensanglantées de pieds nus, le visage gonflé de Stefania Cresca ou l’œil oblique de Tête de Monstre. Il était descendu s’acheter une cafetière, parce qu’il y avait un fourneau sur le poêle, mais à cette heure tout était fermé et il s’était fait prêter une cafetière napolitaine par le gardien de l’hôtel. Et comme la neige avait recommencé à tomber à gros flocons silencieux, dans un premier temps il avait renoncé à sortir.
Mais il n’en pouvait plus de rester là. Et il avait déjà compris qu’il ne réussirait pas à dormir comme il l’avait fait les jours précédents. Alors, il sortit quand même, le col de son manteau relevé et serré sous le menton, en profitant des portiques, il mangea un sachet de marrons grillés, parce que les gargouillis de son estomac lui avaient rappelé qu’il avait faim, il manqua de finir sous un tram qu’il n’avait pas vu et à la fin se retrouva piazza Maggiore, devant la cathédrale de San Petronio.
Il y entra et s’assit au bord du dernier banc du fond, bien qu’il fut encore trop tôt pour la messe de Noël et que la cathédrale fut presque vide. Là, recroquevillé sur lui-même comme un fœtus dans ce silence humide, il sentit son agitation se calmer un peu et il recommença à penser lucidement.
Peu de choses, par rapport à tout ce qui lui avait envahi l’esprit. Les plus importantes, même si elles étaient en ordre dispersé.

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Star de la brigade criminelle sous Mussolini, imprudent, contrairement à nombre de ses collègues moins obsessionnellement enquêteurs policiers que lui, dans la préparation de la suite politique de l’effondrement de l’empire du Duce, le commissaire De Luca a été très soigneusement placardisé depuis plusieurs années déjà, après avoir été blanchi officiellement pendant son procès. Il est pourtant sorti soudainement, à sa grande surprise, de ses tours en rond chez lui à Rome pour une enquête officieuse à Bologne, fort délicate et semblant minée dans plusieurs directions à la fois. Associé au jeune Giannino qui doit aussi le chaperonner du côté de la police, le voici donc tentant de résoudre les aspects les moins évidents du meurtre de Stefania Mantovani, veuve Cresca, deux mois après le décès de son mari dans un accident de voiture, veuve retrouvée battue et noyée dans la garçonnière de celui-ci.

Ils restèrent habillés après, un peu parce que le poêle n’avait pas encore assez réchauffé la pièce, mais surtout parce que Claudia lui avait dit tout de suite qu’elle ne resterait pas dormir, encore cinq minutes et elle partirait.
– M. Paride se met en colère quand sa fille ne rentre pas à la maison ? s’enquit De Luca.
– La fille de M. Paride a connu la rizière, la guerre et les tournées, et elle sait comment tenir en respect les fascistes, les patrons en pantalon blanc et les jazzmen existentialistes fils à papa. Pour lui, je suis toujours une enfant, mais j’ai vingt-cinq ans et je me gère seule. Nous sommes via del Traghetto, c’est au bout du monde, là-bas, du côté des carrières, et quand je sors tard, je dors ailleurs.
Claudia gardait la tête sur la poitrine de De Luca, coincée sous son menton. Il aurait voulu la regarder mais ils avaient éteint la lampe de la table de chevet et dans cette obscurité, avec la seule lueur des lampadaires au-dehors, ses traits avaient disparu dans une ombre noire que De Luca reconnaissait à tâtons, lentement. Maintenant, il savait quel âge elle avait, et c’était encore un âge différent, plus vieux ou plus jeune que ce qu’il avait sous les doigts.
– Je ne reste pas parce que ta chambre est horrible et ton lit trop étroit. Il y a une station de nuit de taxis, pas loin, je vais aller en prendre un.
– Je t’accompagne.
– Pas besoin.
– Hors de question. T’as peut-être bien été un courrier des partisans, mais à cette heure…
– Pourquoi un courrier ?
– Tu as dit que tu as fait la Résistance… j’ai mal compris ?
Claudia soupira. Elle s’assit sur le lit.
– Résistante combattante. J’étais dans la montagne, à Monte Solo, j’ai fait la bataille de Porta Lame, je suis entrée en ville le 21 sur un char d’assaut, j’ai une photo avec d’autres filles, toutes avec la mitraillette… mais pourquoi, vous autres les hommes, vous êtes toujours en plein stéréotype ?
Elle prit ses bas sur la chaise, en les maniant du bout des doigts, puis commença à en enfiler un. De Luca aurait voulu dire quelque chose mais Claudia ne lui en laissa pas le temps.
– Femme, donc courrier. Peau sombre, donc africaine. À Asmara, j’y suis seulement née, je suis venue ici quand j’avais deux ans et demi, quand M. Paride est rentré en Italie parce que ma mère était morte. J’ai été nourrie de lasagnes, de mortadelle et de tortellinis, et ça se sent même quand je chante en anglais, et pourtant tu sais combien de fois on m’a dit : « Dites donc, mademoiselle, vous parlez drôlement bien l’italien  » ? À part ceux qui m’appellent Faccetta Nera.
Elle n’était pas en colère, elle semblait déçue.

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Publié en 2017, superbement traduit en français en 2021 par Serge Quadruppani chez Métailié, le quatrième roman mettant en scène le commissaire De Luca permet à Carlo Lucarelli de se pencher à présent sur l’Italie des lendemains presque immédiats de la deuxième guerre mondiale, après avoir utilisé celui qui est nettement l’un de ses personnages favoris pour hanter l’Italie fasciste (en plus du roman indépendant « Enquête interdite » de 1993), laissant à ses protagonistes Grazia Negro (dans « Loup-Garou », « Almost Blue » ou encore « Meurtre aux poissons rouges ») et Coliandro le soin d’arpenter une Italie plus contemporaine, et à ses fidèles Colaprico et Ogbà celui de nous plonger dans l’Abyssinie italienne de la colonisation (« Albergo Italia » et « Le temps des hyènes », en plus du bouleversant roman indépendant « La huitième vibration » en 2008).

Cette Italie de Noël 1953 (qui servait déjà de cadre au somptueux « 54 » de ses collègues et amis du collectif bolognais Wu Ming), Carlo Lucarelli l’aborde avant tout sous l’angle double des bouleversements existentiels (existentialistes pourrait-on presque dire, en tenant compte de l’omniprésence du jazz et des philosophes français de l’époque dans l’arrière-plan de la narration) liés à l’irruption d’une certaine modernité alors qu’il y a à digérer socialement et politiquement vingt-cinq ans de fascisme qui ont bien du mal à « passer », et des compromissions et corruptions déjà en forte gestation, non pas du tout sous l’angle mafieux qui explosera quelques années plus tard (en une construction rampante superbement analysée, chacun de deux manières bien différentes, par le romancier Roberto Saviano de « Gomorra » et par le juge Roberto Scarpinato de « Le retour du Prince – Pouvoir et criminalité »), mais sous celui de l’anticommunisme forcené et de l’atlantisme tout aussi absolutiste qui caractérisera longtemps une certaine démocratie-chrétienne italienne installée aux affaires – avec son sombre potentiel de dérive vers une extrême-droite complotiste renouvelée, dont la loge P2 deviendra plus tard l’un des points de ralliement, au moment d’engendrer les « années de plomb » -, les deux « phénomènes » apparaissant néanmoins largement liés analytiquement.

Le talent du romancier de « noir » (de « jaune » en l’espèce : on n’hésitera pas ainsi à parcourir l’excellent « L’Italie en jaune et noir » pour s’en faire une idée plus complète), talent que Carlo Lucarelli exerce au plus haut niveau, y compris sous ses dehors les plus bonhommes, à l’instar de feu son compère Andrea Camilleri, est bien de nous plonger dans une réalité socio-politique complexe, enchevêtrée et sauvage, au milieu des avidités déchaînées et des désirs délétères, par le truchement d’une intrigue policière profondément humaine (même lorsque cette humanité revêt les abords frugaux et décharnés chers à un Jean-Patrick Manchette) : « Une affaire italienne » en est une parfaite illustration, et une belle réussite.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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