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Notes de lecture 2021, Nouveautés

Note de lecture : « Nuits silencieuses » (Till Lindemann)

La poésie troublante, brutale, sensuelle et paradoxale, du chanteur et parolier de Rammstein

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SENS
Oyez braves gens contemplez
ma vie paraît compliquée
voler et mentir
duper et trahir
cependant dès demain très tôt levé
des trésors vers le Sud j’emporterai

Till Lindemann est certainement connu d’abord et avant tout comme le principal chanteur et parolier du groupe allemand de metal rock industriel Rammstein, dont les tonalités à la fois profondément hypnotiques et résolument caverneuses (en plus d’un intense travail pyrotechnique) lui doivent énormément. Avec ce recueil de poèmes publié en 2013 en Allemagne, et traduit en français en 2021 par Emma Wolff dans la belle collection L’iconopop des éditions L’iconoclaste, c’est une facette littéraire étonnamment différente – même si une forme de cohérence intime et stratégique se dégagera nettement in fine – de celle de l’écrivain des chansons « Du hast », « Mein Herz brennt », « Mein Teil », « Keine Lust » ou « Ohne Dich », entre bien d’autres, qui nous est joliment dévoilée, dans une certaine brutalité pleine d’audaces et de paradoxes.

INTEMPOREL
Je suis un excellent cordonnier
je pourrais ressemeler le monde entier
hélas mon amour de la vie a dérobé
tout le temps qui m’était donné

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Déclarations d’amour aux tracés ambigus, rêveries charnelles, mélancolies érotiques, odes vraiment ou faussement désenchantées, nuits d’angoisses portuaires, cauchemars glissant vers l’abîme pornographique, fougues primales, passions cérébrales et combattantes : la poésie dévoilée ici par Till Lindemann, sous couvert d’une certaine unité thématique (la plupart des incarnations possibles des rapports – ou absences de rapports – entre sexe et amour seront abordées, directement ou indirectement), parcourt une impressionnante variété de registres, de quelques vers jetés en apparence comme un refrain de chanson à des quatrains plus solidement charpentés, d’incantations lorgnant du côté de quelque sorcellerie amoureuse à des compositions dûment vertébrées et cartographiables. La simplicité et la brutalité, la tendresse bourrue et la sophistication secrète ne se laissent ni approcher d’emblée ni résumer facilement : les obsessions qui hantent ces 123 pages (hors illustrations) sont ici étagées le long de lignes de force travaillées, creusées, rongées par le sperme, la cyprine, le sang et la sueur.

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RIEN

Rien ne t’arrivera jamais
dis-je en ce moment
si parfait
et je bénis tout ce temps
où se comprime mon sang dans mon tuyau
qui bientôt te fera vivre

À l’ombre ou dans la lumière
pose ton oreille sur ce torrent sensuel
écoute ce son si pur
murmure du delta
son doigt se lovera en toi

Magnifiés par les nombreux dessins de Matthias Matthies, qui ont été repris dans l’édition française, et qui tirent les textes eux-mêmes, doucement mais fermement, vers davantage de rêverie érotique explicite aux contours parfois fort acérés, les poèmes de « Nuits silencieuses » proposent plusieurs paradoxes à l’intérieur des paradoxes, et cela parfois en très peu de mots, comme si les songes nécrophiles aiguisés d’une Gabrielle Wittkop avaient été brutalement réenchantés par un souffle intérieur pourtant venu d’ailleurs, comme si Jean Genet et Rainer Werner Fassbinder avaient vu fusionner leurs arts respectifs le temps d’une incursion liquide sur des frontières plus ignorées, comme si le feu d’artifices n’était plus désormais une figure pyrotechnique mais bien le symbole profond d’un mysticisme athée profondément logé au point de jonction de la chair et de l’esprit. La poésie de Till Lindemann, d’une manière radicalement distincte de la puissance de feu de Rammstein, trouble et dérange, susurre et accompagne, propose et dispose – de nous et de nos ressentis en matière de contact des corps et des cœurs.

CHEVEUX ROUX

Petite ne t’inquiète pas
je t’offrirai une boîte décorée d’oiseaux
ils flambent comme le faîte de tes jambes
les nids sous tes bras
ils chantent la fiente issue de leur jabot
se nichent dans tes aisselles flamboyantes
avec un porc

Petite ne t’inquiète pas
le porc dévore les oiseaux
il sait à présent chanter
nous dévorons le porc
à l’intérieur il y a du poisson
on peut manger les animaux

La petite sait chanter à présent
elle s’étouffe avec une arête et meurt
noyée dans ses cheveux roux

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

2 réflexions sur “Note de lecture : « Nuits silencieuses » (Till Lindemann)

  1. « The Promise » de Damon Galgut Booker Prize 2021

    « La Promesse », (2022, Editions de l’Olivier, p) est le sixième roman de Damon Galgut, traduit par Hélène Papot de « The Promise » (2021, Chatto & Windus, 304 p) et vient de remporter le Booker Prize 2021.
    Né à Pretoria en 1963, Damon Galgut contracte un cancer de la lymphe à l’âge de 6 ans, ce qui l’oblige à passer de longs mois à l’hôpital. Non nosocomiale, il y contracte aussi la maladie de la lecture. A 17 ans, il signe son premier roman « A Sinless Season », suivi 8 ans plus tard par « Small Circle of Beings » qui retrace son parcours hospitalier et la façon dont cela l’a marqué. « Cela reste l’élément central, le cataclysme de ma vie. Le besoin d’écrire vient de là, car j’associais les livres et la lecture à l’amour et l’attention, à un certain niveau. C’était la seule chose que j’ai jamais vraiment voulue faire. »
    Son livre le plus célèbre est « The Good Doctor » traduit par Hélène Papot en « Un docteur irréprochable » (2005, Editions de l’Olivier, 296 p) qui est récompensé par le Commonwealth Writers Prize en 2003 et la shortlist du Man Booker Prize la même année. Un jeune docteur Lawrence Waters, découvre l’hôpital rural dans l’Afrique du Sud (RSA) post-apartheid, il débarque, plein d’illusions et de bonnes intentions, croyant pouvoir améliorer les conditions misérables de la population de cette ancien territoire bantou, artificiellement créé dans un homeland en RSA. Y règne la docteur Ruth Ngema, qui attend un poste et des jours meilleurs. Le docteur Frank Eloff, sous-directeur, est là car sa femme est partie avec son meilleur ami. Tehogo est l’infirmier de l’hôpital qui exerce un pouvoir inexplicable sur le personnel. Il y a enfin « le Brigadier », l’ancien dictateur autoproclamé de la patrie. Beaucoup de coucheries hors apartheid entre tous ces protagonistes ont vite fait de remplacer le manque de soins. Deux médecins cubains, employés fantômes dans cet hôpital semi-fictif, font une étude dans l’incompréhension, la colère, et la désillusion en tentant de déchiffrer les auto-illusions habituelles sur l’honneur et l’obligation en RSA.

    « La Promesse » se passe aux alentours de Pretoria, alors que Damon Galgut vit maintenant à Capetown. Deux villes que tout oppose. Le roman se déroule selon quatre chapitres, sur environ quatre décennies, via quatre enterrements et décrit la vie de la famille Swart qui vit dans une ferme à l’extérieur de Pretoria.
    La mère, Rachel, est mourante, soignée par sa servante noire, Salomé, qui a travaillé pour la famille toute sa vie, et son fils Lukas. Sur son lit de mort, Rachel promet à Salomé sa propre maison ainsi qu’un propre lopin de terre. Manie, le père est têtu et refuse de réaliser cette promesse. Restent les enfants Anton l’ainé, Astrid et Amor, la sœur cadette qui détestent tout ce que la famille représente. Anton revient de l’armée au début du roman. Il est hanté par le meurtre d’une mère noire et déserte, ce qui avant Mandela est considéré comme héroïque, mais qui est traumatisant pour lui. Astrid épouse Dean et devient mère de jumeaux, mais elle se sent étouffée. Amor décide de déménager à Durban et de suivre une formation d’infirmière. Voilà pour les histoires de personnes.

    Quatre chapitres correspondants à des épisodes de la vie de la RSA soit dans l‘ordre : Printemps 1986, Hiver 1995, Automne 2004, Été 2018. En fait il faut prendre ces chapitres avec les indices qui les accompagnent. On a ainsi pour le premier chapitre, de 1986 « les jacarandas sont tous en fleurs » et « les fleurs de jacaranda éclatent absurdement sous les pieds ». C’est le printemps qui précède la libération de Nelson Mandela emprisonné en 1983 sur l’ile prison de Robben Island et finalement libéré en février 1990. Le chapitre second, daté de l’hiver 1995, fait référence à la Coupe du Monde du Rugby, en juin 1995, qui a vu la victoire des « Springboks » sur la Nouvelle Zélande. « hier était un jour férié, Jeunesse Jour ». Des soupçons de dopage par vitamine B12 dans l’équipe sont suscités par le fait que plusieurs de ces joueurs meurent jeunes. Puis vient une période presque calme avec la deuxième investiture de Thabo Mbeki en avril 2004. C’est presque déjà le début de la fin ou l’automne avec la corruption qui commence à se voir sous forme des « brun bordures d’herbe et jacarandas perdant leurs feuilles ». Mais c’est encore le calme revenu avec l’« African National Congress » ou ANC, le parti au pouvoir qui élira ensuite Jacob Zuma en 2007. Enfin l’été de fin 2017 et au début 2018, jusqu’à la démission de Jacob Zuma qui a eu lieu en février 2018. « C’est un jour férié, le jour de la réconciliation ». Pendant ces décennies, le paysage politique se modifie profondément. La famille Swart reflète directement ces changements perçus lorsque les fermes sont ciblées et que l’opulence manifeste comporte ses propres risques. La présence latente du Sida ajoute une menace cachée, surtout dans la population noire ou de couleur. Dans ce cadre, la promesse de donner un toit à Salomé vient en écho de la promesse de la naissance de la nation « arc-en-ciel », avec la commission vérité et réconciliation.

    Les déceptions vont être nombreuses. En particulier, les interactions entre blancs et gens de couleurs vont s’accentuer, sans revenir ni à l’apartheid, ni à un apartheid inversé. Il est vrai que le début des années 2000 sont pour la RSA des années calmées. Ayant passé quelques mois à Capetown, j’ai pu apprécier le non agressivité des gens, que ce soit dans la rue ou dans les transports en commun. Basé à Rondebosch dans la banlieue immédiate de Capetown, j’allais et venais entre un bureau situé juste sous les falaises de la fameuse Table Mountain et un logement universitaire dans le village. Et de là aucun problème pour aller en train soit au centre-ville, soit sur la coté, au Sud, vers Simon’s Town, ses plages et le Cap de Bonne Espérance. Idem, de l’autre coté de la péninsule vers Hout Bay où j’allais me régaler de fruits de mer. Plus vers l’intérieur et le nord, Stellenbosch, ville universitaire, blanche elle aussi, permettait de goûter aux vignobles locaux, avant d’aller explorer les peintures aborigènes du Cederberg. Les fouilles du sud de la presqu’ile du Cap, (Blombos Caves) qui ont révélé de véritables ateliers de peinture datés de 70 000 ans, les plus anciennes connues, n’étaient pas encore ni reconnues, ni accessibles.
    Il en était de même plus à l’est, vers Port Elizabeth et Grahamstown, villes calmes, mais qui permettaient de voir la réalité des homelands et townships. Déjà, les quartiers blancs s’entouraient de murs aux réseaux de barbelés. Par contre, encore plus à l’est et au centre, la ville de Johannesburg était considérée comme peu sûre, surtout de nuit. Les hôtels déconseillaient aux blancs les sorties nocturnes. Il n’était pas rare, dans la conversation, d’apprendre qu’untel avait été cambriolé, généralement des petits larcins, mais qui distillaient l’insécurité.

    La suite des évènements n’a pas été plus réjouissante. Les révoltes ont commencé chez les étudiants, avec des manifestations anticolonialistes. En particulier, University of Cape Town (UCT), du moins le campus scientifique est situé en haut d’un escalier monumental en pierres. Au sommet de cet escalier trônait une statue de Cecil Rhodes, le fondateur et développeur des mines de diamants de la De Beers, et accessoirement à l’origine de la Rhodésie. Cette statue, de près de 900 kilos a été déboulonnée en avril 2015 par un mouvement « Rhodes Must Fall » créé en réaction au colonialisme et au racisme, comme symbole de l’oppression et de suprématie blanche. Ce mouvement s’est ensuite répandu dans le pays, dénonçant un enseignement international et une culture glorifiant un passé dominé par les blancs occidentaux. Cette statue de Cecil Rhodes vient en supplément d’une sorte de monument « Rhodes Memorial » en forme de temple grec devant lequel une statue du même, mais à cheval fait face à la ville de Cape Town. Au long des escaliers, là encore, huit statues de lions en airain font l’escorte. Le cheval n’a même pas peur.
    Il est vrai que l’ère de Jacob Zuma fut surtout une décennie de gestion calamiteuse et de corruption, avec notamment des constructions privées quasi pharaoniques. Il est finalement rattrapé par ces scandales, emprisonné pour outrage à la justice car il refusait de comparaître devant une commission d’enquête. Il faut dire que le rand a perdu la moitié de sa valeur durant la dernière décennie face aux autres monnaies. L’incarcération de Zuma a alors déclenché des émeutes parmi les plus violentes depuis la fin de l’apartheid, alors que les dernières élections de novembre 2021 démontrent que l’ANC n’a plus, pour la première fois, la majorité absolue des votes. Sic transit gloria mundi.

    Publié par jlv.livres | 8 novembre 2021, 07:37

Rétroliens/Pings

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