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Notes de lecture 2021

Note de lecture : « Esthétique du machinisme agricole » (Pierre Bergounioux)

Faire tenir les Trente Glorieuses, leurs caractéristiques essentielles et leurs conséquences à long terme, dans la brève saisie d’objets agricoles, artisanaux ou industriels, devenus œuvres d’art insoupçonnées. Un autre miracle décisif de Pierre Bergounioux.

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Machinisme

Les changements des dernières décennies, la mécanisation du travail, la révolution de l’information, la libéralisation des moeurs sont l’aboutissement de la mutation accomplie par une société massivement rurale, encore, au sortir de la dernière guerre et qui se range, tant mal que bien, aux nouveaux standards de l’activité dans les pays développés, primat de la grande industrie, développement des services, généralisation de l’échange. Pareille conversion ne s’exerce pas uniformément partout. Elle rencontre des obstacles naturels, des résistances culturelles, de sorte que peuvent coexister, un moment, des mondes qui sont du temps cristallisé, des stades successifs de développement économique. Alors que le marché international des céréales pousse les gros agrariens de la Beauce et de la Brie, de la Limagne, de la Champagne à adopter les engins, les engrais chimiques, les semences de sélection du productivisme, la paysannerie parcellaire installée sur les « moins bonnes terres » perpétue les modes de faire-valoir et les techniques séculaires. L’autosubsistance reste l’horizon du travail. On répugne à congédier les bœufs virgiliens, à abandonner les cultures ancestrales, avec leurs rendements dérisoires, parce que, très provisoirement, il existe un débouché local et que, en tout état de cause, le Crédit Agricole n’ira jamais financer des exploitations dont la taille est désormais inférieure aux nouveaux seuils de rentabilité.

C’est Pierre Michon, dans son « Petit danseur » en forme de postface à cet essai poétique de Pierre Bergounioux, publié en 2016 au Cadran ligné, qui explicite – vend la mèche – de ces 30 pages et du cahier central de 16 photographies qu’elles accompagnent : il s’agissait initialement du texte rédigé pour encadrer, entre 2011 et 2013, trois expositions de sculptures de Pierre Bergounioux, pour une série intitulée « Sillons et écritures », sculptures qui s’enracinent avec force dans divers objets et rebuts issus en effet du machinisme agricole, de sa plus simple expression à certaines de ses excroissances les plus technologiques.

Comme il nous l’avait déjà montré – et avec quel éclat ! -, avec « B-17G » en 2001 ou, plus longuement, avec le diptyque « Le baiser de sorcière / Le récit absent » en 2010, Pierre Bergounioux est bien cet artiste capable de faire tenir en peu de pages, grâce à sa langue faussement simple et réellement hors du commun, en usant du combat brièvement filmé in vivo entre un bombardier lourd et un chasseur intercepteur, ou de la trace révélatrice laissée par un Panzerfaust allemand sur la tourelle d’un chat soviétique JS-3, les aspects les plus brûlants de la confrontation entre le technologique et l’économique et ce qui persiste à demeurer d’humain et de politique en son sein. « Esthétique du machinisme agricole », sous couvert d’analyse de proto-design et d’humilité du geste, renouvelle ce miracle : en une terrifiante résonance multiple avec le si beau et tout récent « Pleine terre » de Corinne Royer, voici ce que nous disent discrètement les objets de notre lien à la terre et à tout ce qui va avec. Et c’est ainsi que l’art du mot juste et de la phrase subrepticement explosive redonne leur sens aux choses qui ont été masquées et oubliées, par calcul ou par inadvertance, et nous permet chaque jour de mieux saisir à nouveau les contenus politiques et systémiques qui furent confisqués.

Lorsque l’homme est confronté à la nature, et non à d’autres hommes, l’exigence pratique l’emporte. La dimension symbolique – les apparences, le design, les significations parasites – s’atrophie, disparaît. Une machine agricole est l’application visible, palpable, de quelques principes de la physique des solides. On en voit surtout l’effet lorsqu’elle est engagée dans le travail, ses formes estompées par le mouvement, noyées dans la terre ou le nuage de poussière et de paille hachée qu’elle soulève. Il a fallu que cet équipement tombe en déshérence, pourrisse, solitaire, dans les friches ou s’entasse dans les casses pour qu’apparaisse la qualité plastique que lui conférait, paradoxalement, l’absence de toute considération esthétique dans sa conception.

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Une réflexion sur “Note de lecture : « Esthétique du machinisme agricole » (Pierre Bergounioux)

  1. Olga Tokarczuck Discours du Nobel 2018

    Un court ouvrage intitulé « Le Tendre Narrateur » de Olga Tokarczuk qui rassemble le « Discours de Réception du Prix Nobel de Littérature 2018 », suivi par « Les Travaux d’Hermès, ou Comment les Traducteurs Sauvent le Monde », conférence de Gdansk 2019, et une nouvelle « La Fenêtre », le tout traduit par Maryla Laurent (2020, Les Editions Noir sur Blanc, 78 p).

    « Le Discours de Réception du Nobel » tout d’abord. Un premier point est qu’il est difficile de résumer et de condenser ces quelques40 pages en une dizaine de paragraphes. Il convent de citer presque tout le texte.
    Sur un ton très posé, voire même affable, et se référant à sa propre vie, Olga Tokarczuk propose sa vision des évènements et les grands traits de son évolution, ainsi que sa recherche d’une vie disons apaisée, et ceci à travers son approche de de la littérature polonaise.
    Un peu de nostalgie avec ce rappel du « vieux poste de TSF, de ceux qui avaient un œil vert et deux molettes, l’une pour régler le son, l’autre pour rechercher les stations ». Et puis très vite Olga Tokarczuk en arrive aux liens qui relient l’enfant à sa mère. « J’étais certaine que, en tournant le bouton, c’était moi que maman cherchait. Tel un radar d’une sensibilité toute de tendresse ». Et cette relation, toute emplie de tendresse va devenir pour la petite fille, puis la femme, une présence affective plus qu’importante « un tendre narrateur, le meilleur au monde ».
    « Celui qui contrôle et qui tisse le récit gouverne ». Et l’auteur prend l’exemple du roman actuel, de plus en plus « à la première personne », un « récit qui se concentre strictement sur le « moi » d’un auteur qui parle peu ou prou uniquement de lui-même ou de sa vision des choses »
    Olga Tokarczuk fait la remarque que ces récits à la première personne ne sont pas seulement un artifice narratif, mais se place plus en plus souvent comme la source même du récit. Cela devient un brouhaha de voix innombrables, toutes à la première personne. Résultat cela revient à « instaurer une opposition entre le « moi » et le « monde » qui est à coup sûr aliénante ».
    Se rajoute sur cette vision « à la première personne » l’influence des « fake news et contre-vérités » sur ce qu’est une fiction. Elle verrait très bien se mettre en place un nouveau type de narrateur, un narrateur à la « quatrième personne », non pas grammaticale ou éditoriale, mais comme le mode de narration qu’elle recherche, reliant le moi au mode, c’est-à-dire l’intime à l’universel. C’est ainsi qu’elle définit son « tendre narrateur », tout comme le narrateur, ou le scribe de la Bible, a été capable de faire passer le point de vue même de Dieu.
    Pour cela, « Il nous manque un langage, des points de vue, des métaphores, des mythes et des fables nouvelles ». Contrairement à « civilisation occidentale [qui] s’est dans une large mesure construite et se fonde encore sur la découverte de ce « moi », à l’aune duquel elle mesure en premier lieu la réalité »
    « La fiction a perdu la confiance des lecteurs depuis que le mensonge est devenu une arme de destruction massive, et ce en dépit du fait qu’il reste un outil primitif ». Elle assure qu’on lui pose souvent cette question incrédule : « Est-ce vrai, ce que vous avez écrit? » « A chaque fois j’ai l’impression que cela annonce la fin de la littérature ».
    En fait, « Quelque chose ne va pas avec le monde ». « Le monde se meurt et nous ne le remarquons pas ». Il reste « La tendresse [qui] est la forme la plus modeste de l’amour. C’est le genre d’amour qui n’apparaît pas dans les écritures ou les évangiles, personne ne jure par lui, personne ne le cite ».

    « Les Travaux d’Hermès » ensuite pour parler de l’écriture et de son message.
    Hermès « le patron, le protecteur, le dieu des traducteurs » est non seulement le dieu de la communication, mais celui des voleurs et autres filous. Très vite, pourtant, « le petit dieu s’esquiva du foyer pour voler les vaches. Il enveloppa les sabots du bétail avec du cuir afin de ne laisser aucune trace en cas de poursuite ». Tout comme un traducteur emploiera une métaphore pour faire passer l’image de l’écrivain.
    Puis on en arrive à la chute de l’Empire romain et comment les « dirigeants arabes de la dynastie des Abbassides» fondèrent à Bagdad « une Académie qui se spécialisa dans la traduction » qui a ainsi sauvé les textes scientifiques de l’Antiquité. Puis, le vent de l’histoire soufflant dans l’autre sens, ce fut au tour de Tolède de traduire de l’arabe « vers les langues des chrétiens ». Il faut dire que « les moulins de l’histoire broient lentement, selon des principes qu’ils sont seuls à connaître ».
    « Hermès et également un fripon. Personne ne sait aussi bien tromper son monde ou mentir ». Mais le rôle de la littérature est bien plus vaste, que ce soit de par l’écriture ou sa traduction, l’auteur ou son traducteur. Ce sont « les gardiens de l’un des phénomènes les plus importants de la civilisation : la possibilité de transmettre l’expérience la plus intime, la plus personnelle d’un individu à ses semblables pour la partager dans un acte surprenant de création culturelle ». Qui nous traduira un jour la signification des mains peintes sur les parois des grottes de Lascaux ou de l’Ardèche. Quel disciple d’Hermès parviendra à déchiffrer les signaux binaires portés par la sonde Pioneer 10 lorsqu’ils seront lus par quelque « petit homme vert » sur une planète hors du système solaire.

    Et pour finir « La Fenêtre ». Une nouvelle ou un court essai de quelques six pages. « Par ma fenêtre, je vois un mûrier blanc. C’est un arbre qui me fascine ». On part donc d’une histoire de fenêtre, et très très vite, puisqu’il s’agit de la première phrase, Olga Tokarzcuk nous parle de ce qu’elle voit, c’est-à-dire un murier blanc. Bien sûr, « c’est une plante généreuse », on n’en douterait pas. Très vite aussi, on apprend que l’on se trouve juste après « le traumatisme de l’isolement ». Ce que l’on voit aussi de la fenêtre ? un voisin, un « juriste surchargé de travail ». D’où la question : « que cherchons nous vraiment ? »
    « Nous avons cru être les maîtres de la Création, nous avons cru que nous pourrions tout faire et que le mode nous appartenait ». Il n’y a donc pas de réponse simple à la question posée.

    Publié par jlv.livres | 25 octobre 2021, 09:34

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