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Notes de lecture 2021, Nouveautés

Note de lecture : « L’aiguilleur » (Bertrand Schmid)

En Sibérie, au bout de la voie ferrée à entretenir coûte que coûte, on ne vous entendra ni rêver ni crier. Sauvage et somptueux.

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Aiguilleur

D’abord, en entrant, il leva le menton. On le salua, un doigt vers la tempe, sourcil haussé. Vassili, c’était un taiseux. Avant de s’avancer, il tapa la botte gauche contre la droite, par habitude, vu que la seule neige n’était encore qu’une poudreuse oubliée. Les bois s’étaient tus, ces jours. Un air apeuré montait droit aux sinus, annonçait huit mois de frimas. On ne pouvait s’y tromper. Dans l’échoppe, il faisait chaud, alors il ouvrit large son manteau qui flottait à mi-cuisse. Il inspira un grand coup. Ne rien omettre. Dernier voyage avant l’hiver. La liste, il l’avait en tête. C’est en silence donc qu’il alla, entre les rayons, prendre ce qu’il lui fallait.
Chez l’Anton, on trouvait presque tout ; pour le reste, on se débrouillait. Vassili fit claquer une corde. Son chanvre crissa entre ses mains. Il dénicha de la bure, pour calfeutrer fenêtres et portes – parfois, le vent chassait les giboulées, criblait les carreaux. Il amassait ses emplettes, au fur et à mesure, sur le comptoir, au sol entassait les trop lourdes. Anton le regardait faire. Ils calculaient, tous deux mutiques. Chiche ! Les totaux diffèreraient. Ni l’un ni l’autre ne céderait ; au fond de l’échoppe, autour d’un verre de gnôle, nous nous préparions à réclamer une trêve. L’alcool servait aussi bien de désinfectant, de combustible que de philtre.
« Voilà ». Vassili se tenait devant sa ribambelle de vivres et d’ustensiles : bâches, harnais, courroies, têtes de pioche, poisson, haches, manches, couteaux, fil de fer, clous, chou rouge, vin, gros sel, munitions. L’acheteur émit un borborygme. Le marchand leva un sourcil. Appuyé au comptoir, anton, crayon au bec, s’avança, recula, releva, annota ; Vassili, en face, prenait l’air de celui qui surveille – mais il ne saisissait rien à l’écriture, tout se passait dans sa tête. Au fond des bois, pas besoin de lire. Aussi déchiffrait-il, quand il le devait, creusant sa mémoire. Ces signes, il les avait appris à l’armée, alors il faisait mine de comprendre. Enfin, ils furent prêts, on se frottait les mains, nos discussions se turent.
Un brusque souffle glaça leurs velléités : la porte, Danil. Derrière lui, Yulia, sa femme, ventre rond, yeux humides. Leur apparition, dans l’encadrement éblouissant, comme leur simple existence, un mystère. Fonder une famille en pleine neige, avec trois mois de soleil, sans oiseaux, sans âme alentour… Danil, il était de cette jeunesse optimiste que le Parti avait envoyée attiser le patriotisme. Avec épouse et valise, il avait voyagé, plusieurs jours, dans un train, où personne jamais ne montait. Ensemble, ils avaient vu la forêt boire toute lumière, les sapins défiler jusqu’à Maranoïsk, loin de la capitale, loin du Héros, loin du Peuple, l’espoir accroché à la poitrine – un insigne de laiton émoussé. Leurs bottes étaient passées, des pavés aux chemins de terre, des trottoirs aux sentiers. Mais, toujours, ils arboraient leur bonne mine, aussi rouge que la Nation… Cependant que plus personne, dans le coin, n’y croyait encore. Les dogmes, les colons, les galimatias avaient foutu le camp. L’horizon les avait bouffés.
« Salut tout le monde ! » Personne ne répondit à sa candeur. Il conserva son sourire, prit la main de Yulia, l’emmena jusqu’à un tabouret près de nous, près du poêle. Vassili et Anton le regardèrent s’évanouir entre les rayonnages avant de se fixer à nouveau, toute agressivité dissipée. Alors, vaguement, on dit un prix, on topa, mollement. C’était fait. Pas un des autres, dans le fond, ne releva l’exception. Le calme séculaire. La jeunesse, ça faisait l’effet d’un mauvais vent, ça gelait les habitudes.

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Au fin fond de la Sibérie orientale, dans les années 1930, Vassili est aiguilleur ferroviaire. Avec quelques autres durs-à-cuire, voire quelques familles, depuis leurs cabanes au confort chiche, il est chargé d’entretenir la voie et le matériel du réseau, sur un immense territoire qu’il parcourt inlassablement avec son cheval et son matériel, pour maintenir le souvenir de l’idéal colonisateur du Parti, pour obéir encore un peu, peut-être, à l’élan de l’Avenir radieux, et par crainte des sanctions administratives ou autres, dans un État devenu nettement plus paranoïaque et plus obsidional que les autres, où le travail mal fait devient vite un sabotage. Et puis, même si ce sont des choses dont naturellement, ici, on ne parle pas, il y a la nature de certains de ces convois aux destinations d’oubli, et la persistance des rêves d’un autre destin, d’une autre vie, qui peut venir hanter la longue nuit hivernale. Et alors, tout autre chose redeviendrait peut-être possible.

Il n’aimait pas quand la bête peinait à le suivre, que ses sabots n’accompagnaient pas de leurs cliquètements les siens. Cet écho était nécessaire. S’il manquait d’entrain, c’était une cadence qui le poussait. Pendant les premiers temps de la marche, il la guettait, la berceuse des fers. Et la mélodie se déroulait, claquement, claquement, on expirait, claquement, claquement, on inspirait, bouche entrouverte pour n’en laisser sortir qu’un fredonnement.
« Tu vois, c’est l’moment où qu’on quitte le monde. »
Après un silence parfois fouetté par les branches qu’il écartait, il ajouta : « Et j’suis bien content que tu sois là. » Le reste de la journée, ses bottes parlèrent pour lui – et son haleine, et le halètement régulier du canasson.
Le soir, il s’arrêta, comme à l’aller, près d’un abri de fortune qu’on utilisait. C’était à peine quelques planches en guise de murs, coiffées des trous rongés d’une tôle. Il datait d’une époque enfuie, quand on avait envoyé des wagons de volontaires préparer la future migration. Mais les voies avaient vieilli. Les générations s’étaient succédé. Les familles avaient disparu. Si un train traversait l’hiver, on se le racontait au printemps. Un intrigant convoi, tout fumée tout bruit, tonitruant à travers la nuit, plongeant dans les neiges.
Après avoir attaché la longe, déchargé le nécessaire, il alluma un petit feu, un qui durerait le temps d’un repas et d’un thé, guère plus. Ses braises ensuite rougeoiraient sur son sommeil. « Ça fait du bien, tout de même, d’être ici. » Il parlait entre deux bouchées. À la lisière de l’obscurité, le cheval ponctuait d’un ébrouement plus profond. Une fois les victuailles emballées dans un chiffon, il se blottit dans sa fourrure, à la limite de l’incandescence, la remonta sous le menton, de sorte que sa barbe semblait l’envelopper. Un instant il regarda les étoiles qui luisaient haut, plus haut encore que le monde.

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Avec ce deuxième roman, publié en septembre 2021 chez Inculte Dernière Marge, cinq ans après « Saison des ruines », le poète suisse Bertrand Schmid nous offre une éclatante démonstration d’écriture méticuleuse qui ne sacrifie à aucun moment la brutalité de l’environnement ou la sauvagerie des intentions, une écriture dans laquelle le choix de chaque mot semble vaciller volontairement au bord d’un gouffre, celui de non-dits et d’impensables, pourtant bien connus ou imaginés par la lectrice ou le lecteur – comme un subtil et poétique pré-post-exotique.

À la fois dense comme les congères et décharnée comme les gros branchages, qui tous viendraient amoindrir la puissance du rail des confins si l’on n’y prenait soigneusement garde, œuvre étrange du plus loin et du plus tard, peut-être même du trop loin et du trop tard, ensevelissant son mystère humain et administratif dans les rêves secrets de l’individu et dans la faillite historique du collectif, « L’aiguilleur », matériel et songeur, charnel et aérien, dégage une rare poésie tragique, une fausse légèreté neigeuse et aisément stupéfiante, et mérite beaucoup plus qu’un simple détour, au fond de la taïga, au bout de la voie.

Douze jours de route. Les repères étaient peu nombreux, hormis quelques abris qu’il occupait à la nuit tombée, des marques sur de larges écorces. Elles confirmaient la direction. À chaque voyage, il les affirmait d’une nouvelle entaille. Qui ignorait le chemin eût pensé qu’il vaguait. C’était méconnaître le bûcheron. Il appartenait à la forêt. Sa mère, son ennemie, sa hantise, sa joie. Il y était né, y avait passé chacune de ses journées. Il ne s’en était éloigné que trois ans pour aller en ville faire son service obligatoire. On devait s’en acquitter. Sinon, un commissaire débarquait, un camarade qui vous mettait en joue avant de vous rendre aux champignons, à l’humus, aux morsures.
C’était ainsi qu’on avait retrouvé, un printemps, le jeune Makariy. Ou son corps, du moins, qui avait gelé puis dégelé, qu’on confondait avec les ronces et les lichens. On ne l’avait pas reconnu. Son visage n’était qu’un cratère, le reste avait été bouffé par les bêtes. Comme sa cabane était la seule dans ce coin-là, qu’on n’avait trouvé quiconque, la conclusion s’imposait. On avait commencé à chuchoter, la rumeur s’était répandue quand on s’était revus après l’hiver, on s’était dit « Allons-y, ça vaut mieux que de mourir. » On s’était rendus à Vadanoïvotskaïa. On avait bien fait. Ça avait duré trois ans. On y avait appris à lire, à courir, à se lever tôt, à écrire, à ne pas dormir, à claquer des talons et bien d’autres choses. On nous avait enseigné le sens du travail – pour la Nation. On était rentrés avec armes, sacs, uniforme, on avait remisé le tout, sauf le fusil et la baïonnette, bien pratiques. Et, précieusement emballé, un portrait du Héros estampillé du sceau officiel. Vassili ne l’avait pas accroché au mur de la demeure familiale. À son retour, Yegor, le grand-père déjà cassant de vieillesse, lui avait montré le sien, qui trônait toujours face à la table. Le vieux avait ressassé ses rêves de patriote. La responsabilité et l’engagement. L’arrivée des colons, les premiers convois, la valse des bagages, les trains de marchandises, les jours de frénésie, l’agitation, la naissance d’un nouveau comptoir, les drapeaux, les enfants et les mères aux fenêtres, puis le décret ministériel, l’abandon, la solitude. Il n’était plus qu’une ombre, désormais, à pleurer sur les ombres.

Les images accompagnant cette note sont issues du « Train des oubliés », la galerie photographique orchestrée en 2014 par William Daniels autour du train médical parcourant désormais la ligne abandonnée par ailleurs du B.A.M., en Sibérie orientale.

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Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

4 réflexions sur “Note de lecture : « L’aiguilleur » (Bertrand Schmid)

  1. le trio du jour : de Christian Guay-Poliquin aux Editions la Peuplade)
    « Le Fil des Kilomètres ». C’est le premier roman écrit par Christian Guay-Poliquin (2013, La Peuplade, 230 p.), distribué en France (2015, Phébus, 192 p.). Ecrivain québécois, né à Sant Armand, à 80 km au sud de Montréal. Etudes à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). D’après l’auteur « J’ai travaillé dix ans sur mon premier roman avant d’être accepté par une maison d’édition. J’ai eu la chance de me faire dire que ce n’était pas bon, qu’il n’était pas à point, que j’étais capable de mieux. Chaque fois, je me décourageais, et deux ou trois mois après, je reprenais mon manuscrit pour le retravailler. Ça a porté ses fruits : le deuxième livre m’a seulement pris six mois à écrire ».
    « Le Fil des Kilomètres » c’est le début d’un cauchemar généralisé. C’est le périple d’un mécanicien qui prend la route pour traverser le Canada d’Ouest en Est pour aller au chevet de son père qu’il n’a pas vu depuis une dizaine d’années. Cela, c’est la parte « road movie » de 4737 kilomètres, celle qui ressort d’une lecture rapide. Lecture introduite par un court poème « C’est l’histoire d’un homme qui veut revoir son père / d’un labyrinthe en ligne douce / et des paysages qui défilent / des maisons abandonnées / des milices aux bords des routes / des villes obscures / l’histoire de la fatigue et de la solitude / des fabulations, des rencontres et de l’alcool / l’histoire d’un accident de voiture ».
    Sauf que, dans un cauchemar, rien n’est simple. Un « road movie » à l’envers, d’ouest en est. La recherche du père ou/et le détruire ? L’ambiance générale : une gigantesque panne. Les personnages ? des survivants ou des images de la mythologie. Bref, une histoire en cul-de-sac, sans queue ni tête. Si ce n’était un roman, québecois de surcroit, on se rapporterais à Pierre Dac. « Un homme parti de rien pour arriver à pas grand-chose n’a de merci à dire à personne ». Surtout si c’est pour arriver autre part.

    Reprenons. Le livre commence par cinq poèmes « 1. Le Labyrinthe », « 2. La bête », « 3. L’étranger », « 4. Le Labyrinthe », « 5. Le Labyrinthe ». Avec ces passages inquiétants « Celui qui pense avancer en ligne droite trace de grands cercles concentriques. Celui qui fait demi-tour ne revient jamais sur ses pas ». Que dire de la bête « L’effet de surprise est le dernier soubresaut qu’elle accorde ». Et du mercenaire étranger qui tient à la main « une bobine de fil rouge ». Il entre dans le labyrinthe « Mais il s’agit d’une nuit sans yeux luisants, sans bruit de sabots et sans respiration qui accélère. Une longue nuit ».
    Puis commence le voyage au « Kilomètre 0 ». Le jeune mécanicien est dans son garage, victime d’une panne généralisée d’électricité. « Tout vient de s’arrêter. Plus un bruit. Il fait noir comme dans le ventre d’un moteur en panne ». Dans une ville pétrolière de l’ouest du Canada, peut être Fort McMurray, en Alberta. « Normalement, après une coupure de courant, les génératrices prennent le relais. Mais il ne se passe rien ». Et ensuite « Mais cet après-midi, rien ». Il décide alors d’aller rendre visite à son père qu’il n’a pas vu depuis longtemps « Je sors de la douche et m’essuie avec une serviette encore humide de la veille. Dans la chambre, je trouve une paire de jeans et une chemise fripée. Je m’habille en vitesse, prends un peu d’argent dans ma réserve, compte mes cigarettes, évite le miroir et détale ». Dehors tout est noir sous la pluie, sauf un halo orange de la raffinerie dont les flammes « trônent jour et nuit ». Pas ou peu de traces de vie. « La ville s’étend avec des allures d’immense chantier en désordre. Tout est en construction. La population grimpe, mais elle n’est constituée que des travailleurs qui arrivent et repartent aussitôt leurs contrats achevés. … quand le vent souffle, on entend le bourdonnement des camions, le claquement des pelles mécaniques et le rugissement des dinosaures de la raffinerie ». A part cela, les gens travaillent « dix heures par jour ; sept jours par semaine », le tout dans un « royaume de poussières ». Aucun contact entre eux. « Chacun son quart de travail. Quand on va se coucher, d’autres se lèvent et on se croise comme dans les rêves dont personne ne se souvient ». C’était déjà un cauchemar « tous les jours finissent par se ressembler. Sans que rien ne change ». S’y ajoute la méga panne d’électricité. « Tout est enfoui dans l’obscurité ».
    Seul contact, un coup de fil de son père qui souffre d’une sorte de maladie d’Alzheimer « le cancer de la mémoire ». Comment a-t’il pu téléphoner ? Où vit-il ? un « ancien village minier ». Ce sera le retour « Vers mon village. Vers la maison. Vers mon père ». Mais là encore, c’est un retour, l’opposé au « Manifest Destiny », expression du journaliste John O’Sullivan pour justifier l’expansion de la « civilisation » (blanche) vers l’Ouest. « C’est notre destinée manifeste de nous déployer sur le continent confié par la Providence pour le libre développement de notre grandissante multitude ».
    Commence alors une longue errance en voiture. Plus il va vers l’Est, et plus cela empire, comme si la panne d’électricité durait déjà depuis longtemps et progressait. « Début de l’après-midi. Tout vient de s’arrêter. Plus de bruit. Il fait noir comme dans le ventre d’un moteur en panne ». Essence de plus en plus rare. Deux auto-stoppeurs, un homme, volubile et suspect, et une femme, silencieuse et mystérieuse. A-t-elle d’ailleurs existé « Quelle femme ? Il n’y avait aucune personne du côté passager ». Le ciel prend des couleurs étranges. Dans le rétroviseur apparaît l’ombre de la Bête. Sur sa route, des villes à l’abandon, des communications coupées, des milices improvisées, une atmosphère de guerre civile, avec pillages. « On dirait presque des charognards se rassasiant d’une carcasse fraîche ». Tout cela confirme le coup de téléphone affolé du père. « Des gens étaient venus chez lui. Qu’ils voulaient les clés de la voiture, la nourriture, l’argent. Ils sont entrés et ont gueulé très fort … . Ils étaient quatre. Ils ont fouillé la maison en renversant tout ».
    Le Labyrinthe, maintenant. C’est de toute évidence le mythe du Minotaure, enfermé par Dédale dans son labyrinthe à Naxos, qui se nourrit de chair humaine, que Thésée viendra combattre, avec l’aide d’Ariane et son fil. Dans le mythe, la Bète est tuée, Ariane est sauvée et devient la compagne de Dionysos.
    Pour ce qui est du mythe, et de ses différentes réécritures, mon choix ira à « Ariane dans le Labyrinthe » de Philippe Bollondi (2015, Le Nouvel Attila, 252 p.). Replacer le mythe dans un parc d’attraction moderne, déjà, il fallait le faire. De plus, Cnossos, c’est le plus grand de toute la Crète. Et dans le palais on croise un Minos vieilli, quasi sénile. Pasiphaé a sombré dans l’alcool. Est-ce l’origine du naufrage de la civilisation crétoise, comme le prétendent Stéphane Foucart dans « La Guerre de Troie a-t-elle eu lieu ? » (2014, Vuibert, 128 p.), et surtout Eric Cline « 1177 avant J.C., Le jour où la civilisation s’est effondrée » (2915, La Découverte, 264 p.). Bref, dans le palais crétois, rien ne va plus dans le couple royal. Autour d’eux, les communicants, soit Dédale qui a pris du galon. La fille, Phèdre est une nymphomane. Survient Thésée « En toute modestie, je viens proposer mon savoir-faire de héros grec, afin de vous débarrasser de la bête immonde ». On dirait une promesse électorale. Il faut dire qu’il débarque dans l’ile avec son attachée de presse. Puis lire. Ariane voulant s’enfuir avec sa valise à la main, et malgré ses talons inappropriés, voilà qui change de nos déités. Quant au Minotaure…Il est vrai que le temps a passé depuis le palais du mythe, et sa transformation en parc d’attractions. Une vente de billets en chute libre, et voilà que les gens aux petits métiers s’inquiètent, et on les comprend. Réduits à chercher et trouver des expédients pour boucler leurs fins de mois. « Boniface était guichetier à l’entrée du Labyrinthe, attraction principale du Royaume de Minos ». Mais il fait bien son travail, il propose même à Ariane de porter sa valise, quel brave homme. Réduits à des fantasmes pour assumer une libido inassouvie. En combinant le tout, on arrive à recréer du mythe.
    Le labyrinthe en question échappe aux définitions et descriptions précédentes bien que le neuvième chapitre soit implicitement nommé « Le fil d’Ariane ». « C’est un lieu plus vaste que toute vie humaine. On peut y errer pendant des années sans jamais repasser au même endroit. C’est un lieu où tout échappe à l’emprise des mains et du regard. […] C’est un lieu sans repères, où l’oubli du monde extérieur est plus fort que toute mémoire. Les galeries, les salles et les intersections ont été construites de manière à confondre tout sens de l’orientation. Chaque couloir est imperceptiblement incurvé et l’arc de tous ces murs enchevêtrés suit la rondeur de la Terre. Celui qui pense avancer en ligne droite trace de grands cercles concentriques. Celui qui fait demi-tour ne revient jamais sur ses pas ». Il est vrai qu’il n’existe aucun repère spatial ou temporel. La Bête en soi, n’est pas mieux lotie. « La silhouette se fond dans les ombres du décor. Son regard est éclatant comme un miroir ». L’apprenti Thésée, en stage d’insertion, puis intérim, non plus. « Un jour, aux portes du labyrinthe, un mercenaire venu de très loin prétend avoir l’étoffe d’un héros. […]. Il dit à tous ceux qui veulent bien l’entendre qu’il se prépare à entrer dans le labyrinthe pour en ressortir vivant, les vêtements tachés du sang de la bête. Comme tant d’autres avant lui, il dit qu’il est capable de conjurer les mauvais sorts. De renverser le cours des choses. D’une main, il tient une lourde épée, de l’autre, une bobine de fil rouge ». Il est vrai que l’on n’attrape pas les mouches avec du vinaigre, ni les taureaux avec un chiffon blanc.
    Pour faire plus véridique, cette partie est narrée à la troisième personne. Ne pas confondre le mythe et les racontars, les torchons d’avec les serviettes ou les spartiates d’avec les sandales en cuir tressé. Est-ce une façon de conjurer le passé ?, sachant que le grand-père avait une ferme où il élevait des bisons (le minotaure des Canadiens). Un de ces bisons a été tué par le fils, donc le père du narrateur, sans nom. Plus tard, il se vengera, via la destruction de la voiture de sa femme s’est suicidée. Minotaure – bison – voiture, est-ce une façon de revisiter l’évolution darwinienne à la mode québecoise. Et dire que le père soufre du « cancer de la mémoire ».
    Retour sur « le fil rouge d’Ariane ». C’est l’autostoppeuse cueillie au bord de la route qui fuit son passé sans pouvoir y échapper. C’est aussi sa trace que l’on perd après l’accident, puisqu’il n’y avait « aucune personne du côté passager ». Sans fil conducteur, comment sortit alors du labyrinthe ? Il est temps de changer de mythe et de passer à Icare. « Là-haut, tout sera plus clair, tout sera plus beau et enfin je pourrai m’abandonner à la lumière. Enfin, je serai délivré de la sagesse, de la mesure et du devoir. Pendant ce temps, toi, mon fils, tu battras des ailes. Et plus tard, bien plus tard, tu jetteras un coup d’œil derrière toi. Ton cœur se serrera sûrement dans ta poitrine. Tu auras beau regarder partout, tu ne me trouveras pas. […] Tu ne verras que quelques plumes virevolter dans les rayons du soleil. Alors, alors seulement, tu seras délivré à ton tour, tu pourras continuer ton chemin, sans te soucier de moi ». Le père sans le fils et le fils sans le père. Il était temps que les deux se retrouvent.
    En plus du mythe crétois, on retrouve dans le roman les mythes de la Bible avec le retour du Fils Prodige et le Bon Samaritain. Non pas que l’un aille avec l’autre. Pour les caler dans le roman, il faut se reporter aux têtes de chapitres. Rien ne se passe au début pendant les huit épisodes du « Kilomètre 0 ». A l’autre bout, ce sera trois fois le « Kilomètre 4736 », avec le retour du fils prodigue dans la maison paternelle.
    On voit que l’on est arrivé, après près de 5000 kilomètres de « road movie » à une histoire qui n’en est pas une, mais une suite de reconstitutions de mythes. On est loin de la simple histoire « Un mécanicien décide de tout abandonner pour aller visiter son père malade, à l’autre bout du continent ». C’est un peu comme si Madame Bovary se résumait à « une femme de pharmacien de Yonville s’ennuie. Amant et arsenic écourtent la narration ».
    Une réussite évidente de la part de la Peuplade. Il est intéressant de voir que quelques libraires (indépendants pour la plupart, se préoccupent autant de ce qui se passe et s‘écrit au Canada, pour l’instant au Québec. Donc en joual, en attendant ce qui se publie au New Brunswick ou le français, le Chiac, est une langue de combat. Lire par exemple Herménégilde Chiasson, un très grand poète, ou pour découvrir le chiac, les livres surprenants de France Daigle.

    Publié par jlv.livres | 21 septembre 2021, 17:41
  2. La suite « Le poids de la Neige »

    Un second roman de Christian Guay-Poliquin, cet auteur canadien à découvrir, « Le Poids de la Neige » (2018, Les Editions de l’Observatoire, 256 p.), sorti initialement un peu plus tôt (2013, La Peuplade, 312 p.). Ecrivain québécois, né à Sant Armand, à 80 km au sud de Montréal. Etudes à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). La suite ou presque, d’un premier roman « Le Fil des kilomètres » (2013, La Peuplade, 230 p.), distribué en France (2015, Phébus, 192 p.). D’après l’auteur « J’ai travaillé dix ans sur mon premier roman avant d’être accepté par une maison d’édition. J’ai eu la chance de me faire dire que ce n’était pas bon, qu’il n’était pas à point, que j’étais capable de mieux. Chaque fois, je me décourageais, et deux ou trois mois après, je reprenais mon manuscrit pour le retravailler. Ça a porté ses fruits : le deuxième livre m’a seulement pris six mois à écrire ».
    A vrai dire, il vaut mieux commencer par le premier roman, ce que je n’ai pas fait. « Le Fil des Kilomètres » c’est le début d’un cauchemar généralisé. C’est le périple d’un mécanicien qui prend la route pour traverser le Canada d’Ouest en Est pour aller au chevet de son père qu’il n’a pas vu depuis une dizaine d’années. Commence alors une longue errance en voiture. Plus il va vers l’Est et plus cela empire, comme si la panne d’électricité durait déjà depuis longtemps. Essence de plus en plus rare. Deux auto-stoppeurs, un homme, volubile et suspect, et une femme, silencieuse et mystérieuse. Dans le rétroviseur apparaît l’ombre de la Bête. En fait c’est le mythe du minotaure revisité à la mode canadienne. Avec en prime, le mythe d’Icare et le retour du Fils Prodige, pour qui sait lire et non point s’arrêter à la traditionnelle « road movie ».
    « Le poids de la neige », c’est la suite, après 4736 km, et un accident alors qu’il était presque arrivé. Deux jambes fracturées, assommé par les antidouleurs, plus de notion du temps. Et de plus, il a perdu le goût de la parole. « La plupart du temps, je rêvais qu’on me tenait au sol et que quelqu’un me coupait les jambes. À coups de hache. Et ce n’était pas un cauchemar ». Un huis clos dans une même pièce. Recueilli par le vieux Matthias qui s’occupe de lui et de sa rééducation. En échange, Matthias partira au printemps dans un convoi, pour la métropole. « Tu es mon obstacle, mon contretemps. Et mon billet de retour ». Seuls dans leur cabane, naufragés dans l’hiver canadien « vingt mille lieues sous l’hiver ». Sous la neige qui n’arrête pas de tomber et de tout ensevelir. « Quand on regarde par la fenêtre, on dirait qu’on est en pleine mer. Partout, le vent a soulevé d’immenses lames de neige qui se sont figées au moment même où elles allaient déferler sur nous ».
    Les chapitres sont sous forme de nombres : « TRENTE-HUIT », « QUARANTE-CINQ », « CENT CINQUANTE DEUX ». Au début on ne voit pas bien où l’on va. En fait ce sont les indications données par une échelle de neige, un bout de bois gradué qui va servir de référence à la hauteur de neige. On suit donc l’enneigement et sa fonte en fin de livre. Huis clos donc que ce livre. Unité de lieu auraient dit les classiques. Tout se passe dans le village où le narrateur a vécu son enfance, chez son père, mécanicien. Et ce n’est même pas dans le village, car au début, lorsqu’il ne peut pas marcher après son accident, c’est dans la pièce de la maison avec Matthias. On croise tout de même d’autres personnes, qui amènent nourriture et aide. Jude, Joseph, José, la belle Maria, vétérinaire et source de fantasmes pour le narrateur. Mais on ne fait que les croiser. Ils disparaissent aussi vite. De façon surprenante, on les reconnait de loin. Maria à son manteau rouge, ou un autre au manteau turquoise. Des touches de couleur sur le blanc de la neige.
    Et puis, le printemps arrive, enfin plutôt la fonte des neiges. La panne d’électricité dure toujours, sauf peut être autre part où les gens ont réussis à rebrancher les éoliennes. L’essence est encore plus rare. Mais le dialogue s’est petit à petit instauré entre Matthias et son convalescent. Ils jouent maintenant aux échecs. « Avec un type comme toi, relance-t-il, ça n’aurait pas fonctionné. On aurait été découverts ou on se serait entretués. Personne ne peut survivre avec quelqu’un qui refuse de parler ».
    Bref un roman où il ne se passe pas grand-chose. A moins que cela ne soit une évolution intérieure. « Pour survivre, ils devaient affronter ensemble le froid, la faim et l’ennui. Ainsi, ils avaient très vite compris que la tâche la plus importante était sans contredit celle de raconter des histoires ».
    Donc, il faut chercher autre chose qui conditionne le huis clos, sachant que le « road movie » qui régissait le précédent livre ne peut plus avoir lieu. Jambes brisées obligent. Ce sera donc un « road movie » à l’intérieur de la véranda, la seule pièce encore habitable de la cabane en ruine. Le tout encerclé par la neige qui continue à tomber, témoins les épaisseurs chiffrées en tête de chapitre. Roman immobile donc ? Sûrement pas dans la mesure où les premières pages regorgent de références au mouvement. Ce ne sont que geste, mobilité, bouger, se déplacer. Et pourtant la référence temporelle, toute « notion du temps » n’a plus cours. « Je crois que nous avons passé le solstice. Dans le ciel, la course du soleil est encore très brève, mais les journées rallongent sans qu’on s’en aperçoive. Le Nouvel An aussi doit être derrière. Je ne sais trop. Ça n’a plus vraiment d’importance. Ça fait longtemps que j’ai perdu la notion du temps. Et le goût de la parole. Personne ne peut résister au silence, enchaîné à des jambes cassées, un hiver, dans un village sans électricité ». Tout s’est arrêté autour du narrateur. « Je suis cloué au lit, les jambes immobilisées dans des attelles […] Et je ne suis plus maître de mon destin ». Cette immobilité et incapacité de bouger modifient tout naturellement son rapport au temps, mais le travail est encore long pour y arriver. « Depuis mon accident, j’ai du mal à retracer le cours des événements ». A l’opposé, le personnage de Matthias est mobil, même s’il est lui aussi prisonnier dans sa cabane, au sein de son village, à cause de la neige et du manque de moyens de communications. Pourtant « c’est Matthias qui s’occupe de tout. C’est lui qui chauffe le poêle, qui cuisine, qui vide le pot dans lequel je fais mes besoins. C’est lui qui décide, qui dispose, qui assume. Ici, c’est lui le maître de l’espace et du temps. Moi, je suis impotent. Je n’ai pas la force, encore moins la mobilité ». Par contre, Matthias procède à des séances d’exercices tous les matins. Il réussit à retrouver un cadre temporel, voire un rythme grâce à ses respirations profondes. « Il se penche, se relève, se contorsionne. Ses gestes sont amples et souples. Lorsqu’il expire, on entend distinctement la force de son diaphragme. On dirait qu’il lutte, dans une lenteur extrême, contre un inconnu, un ours, un monstre ». Le narrateur offre à Matthias de l’aider et de lui prêter main forte pour les corvées quotidiennes. « Quand il termine ses exercices, Matthias ouvre la trappe du caveau et sort quelques aliments. Je peux te donner un coup de main, lui dis-je. Matthias lève les yeux vers moi. Il hésite. Peut-être pense-t-il que je veux lui ravir le privilège de déjouer le temps qui passe en préparant les repas, mais il finit par accepter ».
    S’ensuit alors une véritable lutte, non pas violente, mais simplement pour le pouvoir, entre les deux personnages. « Je ne suis pas encore parvenu à vaincre Matthias, mais je commence à connaître ses tactiques, ses réflexes, ses habitudes, et il le sait. Désormais, il ne laisse plus rien au hasard. Il fait minutieusement ses calculs même quand il est question de bouger un simple pion. Comme si un renversement de situation était une chose inconcevable ».
    Enfin le printemps pointe son nez. « Regarde le réveil, observe le mouvement des aiguilles, écoute le tic-tac. Ce n’est ni la neige, ni le froid, ni la noirceur ni la faim. C’est le temps, c’est le temps qui viendra à bout de nous. Il est cinq heures dix-sept, et aucune prière ne pourra nous sortir d’ici. Tu m’entends? ».

    En toile de fond, tout comme dans « Le Fil des kilomètres » les mythes bibliques. Celui du retour du Fils Prodige et du bon Samaritain. Le narrateur donne à Matthias le quad qu’il s’était réservé pour son voyage. Ce qui, en retour, permet à Matthias de partir rechercher sa femme, malade en ville. Du coup, le narrateur peut retraverser la forêt.
    Pendant ce temps, la communauté du village se décompose. L’hiver, auquel s’ajoute la méga panne, pousse la communauté à s’enfui. Seuls ou presque, vont rester Matthias et le narrateur, encore immobilisé qui vont s’affronter et affronter les réalités nécessaires.
    La fin de l’histoire, que je ne déflorerai pas, est également bizarre. En fait on se demande si ce n’est pas le prélude à une suite. On sait que le premier livre a pris10 ans à l’auteur, et le second 6 mois seulement. On se demande si un troisième livre ne sortirait pas en fin d’année. Il est vrai que l’on ignore le sort des différents personnages qui passent, viennent et vont. Qu’en est-il de la panne ? Des autres habitants du village ? Matthias va-t-il enfin retrouver sa femme à qui il a promis de rendre visite.

    Publié par jlv.livres | 21 septembre 2021, 17:42
    • Et pour finir Les Ombres Filantes

      « Les ombres filantes » est le troisième roman de Christian Guay-Poliquin (2021, La Peuplade, 400 p.). Tout commence comme les précédents. Une mystérieuse panne électrique qui désorganise tout le pays. La population qui trouve refuge dans la forêt, dans leurs maisons d’été, dans les camps de chasse et de pêche, bref, le retour à la nature. Un narrateur, mécanicien, victime d’un accident de voiture, qui boite, et marche péniblement dans la forêt, à la recherche de la station d’été et de chasse de la famille. Qui va la retrouver en partie. Puis s’en ira plus loin à nouveau, vers la civilisation (ou la jungle des villes retournées à la forêt).
      400 pages environ, d’une écriture rapide qui se lit très (trop) vite. Trois grandes parties : la Forêt, La Famille, Le Ciel. Des chapitres très cours, quelques pages seulement impriment de la nervosité au roman. Une indexation des chapitres en heures, puis en jours et enfin en portion de journées. Le tout semblant accélérer le mouvement. Une narration à la première, puis à la troisième personne. Avant de se terminer par des paragraphes courts, sans titres.
      Comme les deux autres volumes, un « road movie » mais à pied (avec quelques séquences en bateau hors-bord). Avec en supplément, un jeune garçon, Olio, venu d’on ne sait où, tombé littéralement du ciel, mais qui s’est parfaitement adapté à la vie nomade en forêt, et à la nature.
      En exergue, une phrase de Robert Louis Stevenson, qui connait bien son Virgile : « Itur in antiquam silvam » (ils sont allés dans l’antique forêt). Sauf que Virgile n’avait ni carte, ni GPS, et que l’antique forêt n’avait pas non plus de chemins. Cela ne fait rien, et Christian Guay-Poliquin connait ses classiques. Il les connait si bien qu’il en affuble les membres de la famille dans le camp de chasse. Il y a là Diane, Dares, Hesta, Boccus, Herman et Luperc. Tantes, oncles, cousins, cousines, jumeaux, tout y passe. Par contre les parents directs sont absents, morts pour ce qui concerne Olio. Les retrouvailles avec le retour des relations familiales.
      « Ce qui m’intéressait, c’était l’idée de survie relationnelle. Comment être soi à travers les dynamiques familiales, et continuer à l’être quand ce rôle ne nous sied plus. ». Ou la famille comme ultime espoir après la grande panne, ou l’ultime catastrophe. Avec en principes de base, le retour à la vie communautaire, entraide et coopération. Tout ce qui n’est pas de la famille devient donc forcément hostile, que ce soit une population voisine, un autre groupe familial, ou même des bêtes de la forêt (loups, voire orignal). Donc une société redevenue binaire avec la forêt d’un côté et ses lois, la famille de l’autre « la forêt est le contexte et la famille le nœud ».
      « La forêt, c’est le début et la fin de tout. C’est à la fois salvateur et protecteur, et hostile et inquiétant. C’est magique par définition, un espace mythique par excellence ». L’auteur reconnait la genèse du roman comme étant due à ses marches au long du « Sentier des Appalaches », plus précisément, entre Matapédia et Rivière-la-Madeleine, dans la Haute-Gaspésie. Tout au long du sentier, cela est moins sûr, puisque de Terre Neuve, il va jusqu’en Géorgie le long d 3500 kilomètres. Avec le « Continental Divide Trail » et le « Pacific Crest Trail », ce sont les trois grands sentiers de grande randonnée aux Etats Unis. Le tout forme la « Triple Crown of Hiking » (triple couronne de la randonnée), avec le mot crown intentionnellement placé en tant que diadème et boucle). 300km à travers une région de forêts et d’épinettes, c’est plus raisonnable. Ce formera le socle de la première partie à travers la forêt « dense et vorace ». Le narrateur du roman avance tout seul, sac au dos, avec ses bâtons, marchant lentement suite à une blessure mal soignée à un genou. « J’avais commencé une espèce de prologue pour que mon personnage, blessé après « Le fil des kilomètres », puisse marcher ». Et il marche, même coure, avec des bâtons.
      La nature donc, d’un côté, et en face, l’homme (et la femme) qui, en fait agissent comme des prédateurs. Combat inégal, et de loin que l’auteur admet et reconnait « Je me rends compte que dans tout ce projet de panne d’électricité, il y a ce rappel aux choses qui sont plus grandes que nous. Parce que ça fait du bien de se rappeler notre petitesse ». C’est un peu le sens des deux grandes parties, avec un découpage temporel inverse, en heures ou en jours, pour bien monter la différence d’échelle entre les deux. Puis par la suite intemporel, car les protagonistes ont échappé aux référentiels.
      Entre ces deux mondes, l’homme peut-il vraiment survivre ? Les rivalités entre bandes sont sans pitié, puisque très vite, il s’agit de voir en l’autre un rival potentiel. Lui voler nourriture et essence, détruire ses constructions. Déjà dans les deux précédents romans, il y avait cette angoisse de la survie, en milieu peu ou franchement hostile lors du huis-clos sous la neige.
      Au milieu, le narrateur et le gamin, Olio. Peut-être en référence à l’huile, qui ne se mélange pas à l’eau. J’y reviendrai plus tard.
      De l’autre, la forêt, l’antique forêt, encore que ce n’est pas en Gaspésie qu’elle s’exprime le mieux. La forêt primaire de la côte Ouest ou de Vancouver Island, est, encore actuellement, bien plus hostile et impraticable que les sapinettes. Les grands arbres, encouragés à grandir par l’humidité ambiante, poussent, s’écroulent et sont vite cannibalisés par des rejets qui se développent sur les troncs tombés. Le tout forme un enchevêtrement inextricable. Comment ont fait les Premières Nations pour se faufiler dans ces dédales, sans carte, avec une navigation aux étoiles cependant. « L’arbre paraît encore plus imposant une fois au sol, avec son tronc plissé, ses branches tortueuses et sa tête encore imprégnée de ciel. Il a laissé un large trou dans la canopée. Et déjà les jeunes pousses se gavent de la lumière qui leur était interdite». Il manque un grand roman sur la forêt primitive.
      Le tout pour quoi ? retrouver sa famille. Luperc tout d’abord, ou perclus, qui ne peux plus avancer, et qui est resté tout seul en arrière, comme gardien du Parc. Les jumeaux, Castor et Pollux ( ?), Diane, Hesta (Hestia, la divinité du foyer). Le retour à la famille, avec des jeux-luttes entre eux, ou jeux-initiation entre les jumeaux et Olio. Toutefois cette partie est fort longue (150 pages pour les trois mois d’été) et on finirait par s’y ennuyer.
      La fin est comme une chute, assez brutale. Les chapitres en découpage de journées (aube, matin, après-midi, soir) ont laissé la place à plus rien, juste cinq à dix lignes de texte.

      Alors que retenir ou que penser de ce texte ?
      Ou plutôt, comment faut-il interpréter ces textes, puisque de toute évidence, on a affaire à trois récits qui se suivent plus ou moins, avec des similitudes, des personnages qui se ressemblent, une action qui se prolonge. J’ai esquissé un semblant de synthèse, que j’ai soumis à l’auteur à son mail de l’UQAM. Pas de réponse à ce jour. Etonnant pour un auteur qui devrait être en poste.
      L’idée étant que les trois romans (« le fil des kilomètres », « le poids de la neige » et « les ombres filantes ») sont en fait une ré-écriture de l’odyssée, au Canada
      Avec pour départ une panne (éoliennes, quand Eole boude et ne fait pas donner les vents qu’il faut),
      Un home encore jeune, rusé (mécanicien, il sait réparer voitures, hydravions),
      Mais blessé (au genou) façon d’avoir été blessé par un sanglier plus jeune,
      Qui parcourt le canada (d’ouest en est, le retour) pour voir son père (mourant et même mort),
      Le tout dans un huis clos (voiture, cahute misérable), un peu comme sur un bateau au milieu de le mer, d’île en île.
      Qui parcourt ensuite la forêt à la recherche de sa famille (vers Ithaque)
      Avec un jeune enfant (Olio = Télémaque ?)
      Un « Odyssée », à l’envers certes, puisque globalement d’ouest en est, mais odyssée tout de même, avec des références aux mythes grecs (Eole, Dédale, Minotaure, Ariane) ou bibliques (le fils prodige, le bon samaritain)
      Une très belle idée que cette analogie, si cela en est une, une résurgence des mythes, si ce n’est pas.

      Publié par jlv.livres | 21 septembre 2021, 17:43

Rétroliens/Pings

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