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Notes de lecture 2021, Nouveautés

Note de lecture : « Ici, la Béringie » (Jeremie Brugidou)

Trois âges distincts du détroit de Béring pour un extraordinaire entrelacement de sens, de langages et de rusée spéculation scientifique et politique. Un exceptionnel « retour du submergé » pour faire vaciller en poésie les fausses certitudes.

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Béringie

Malgré le ressac, le ferry manœuvre élégamment au plus proche de la grève d’Ouelen. Le sable froid reçoit mes pieds et le vent de la toundra sibérienne m’accueille. Sur la jetée, William me tend immédiatement le carnet. La couverture épaisse et gondolée est auréolée de traces de sel. Sensation mêlée de douceur et de rugosité, je passe ma paume tout autour. Impression de caresser une vieille bête aux poils cristallisés par la mer. Je ne l’ouvre pas tout de suite. William m’a contactée il y a quelques mois pour rejoindre cette mission de sauvetage archéologique et diriger les fouilles de l' »arche aux baleines ». C’était l’occasion de retrouver Naomi et d’explorer une piste plus personnelle. Le carnet avait été remis à William dans une enveloppe à mon nom par l’un des locaux engagés sur le terrain de fouilles. C’est ce qui a précipité mon départ. J’ai tout de suite su que c’était un message de mon frère, même si William m’expliquait au téléphone qu’il s’agissait visiblement d’un carnet authentique, jusque-là perdu, d’une expédition scientifique qui s’était déroulée ici il y a environ un siècle.
Demain, je dois rencontrer les rangers de l’immense parc de conservation qui jouxte la zone de fouilles pour évoquer les « fuites » d’ivoire de mammouth. L’augmentation brutale de la fonte du permafrost avait pris tout le monde de court. D’anciens vestiges biologiques très bien conservés avaient émergé dans le Grand Nord et provoqué une ruée vers les ossements. On retrouvait mammouths, dents de sabre, saïgas, tous les classiques. Parfois, on découvrait aussi des structures préhistoriques comme l’arche aux baleines et alors, dans l’urgence, on faisait appel à moi. Naomi m’avait parlé du trafic important de parties animales décongelées qui transitait par les bateaux de pêche du détroit. Ça provoque parfois certains accrochages avec les orques qui migrent et qu’elle observe en ce moment. Après des mois de séparation, je la rejoins enfin.

Par delà les millénaires, les centaines ou les dizaines d’années (avec une contraction d’échelle temporelle qui tient compte du redoutable effet d’accélération à tout crin de l’Anthropocène), qu’est-ce qui relie l’éclaireuse symbiotique d’une peuplade de chasseurs-cueilleurs depuis bien longtemps disparue, avec ses contours pulsant doucement entre science et fantastique, un explorateur scientifique pionnier, luttant entre les budgets fatalement microscopiques (lorsqu’ils existent) et les impératifs économico-militaro-stratégiques, sur les terrains favoris d’un John Muir, pour satisfaire son obsession anthropologique salutaire, et une paléontologue du futur plus ou moins proche, spécialiste des missions complexes et urgentes, devant satisfaire à la fois les tenants d’un spectaculaire marchand capitaliste toujours renouvelé, les irréductibles du carburant fossile aux influences souterraines jamais disparues, et les convictions intimes qui indiquent les possibilités d’avènement de bien autre chose, peut-être enfin ?

Entre Alaska et Sibérie, il y a très longtemps, il y a moins longtemps et bientôt ou presque, sur un pont terrestre qui fut submergé comme dans et autour d’un détroit qui fut stratégique, quelque chose d’intense et de décisif se joue, parmi les blizzards qui crucifient, les malnutritions qui guettent, les déplacements forcés de populations « mal placées » vis-à-vis des géostratégies et des idéologies, le charme sonnant et trébuchant des « Pleistocene Parks » à extraire plus ou moins cyniquement des permafrosts en perdition, et la quête souterraine d’une humanité apprenant peut-être enfin, en guérillero post-zapatiste, la santé mentale (ou l’écologie de l’esprit), là où la science affirme sa conscience et rejette doucement sa sujétion aux impératifs non catégoriques qui prétendent si bien l’être.

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Le ravitaillement se fait attendre depuis une semaine. Myza garde ce sourire inimitable qui est pour Hushkins la matérialisation de la confiance. Hushkins propose aux deux camarades un nouveau camp de base pour la suite des recherches, quand le ravitaillement sera arrivé, de l’autre côté du lac à l’intérieur des terres, sur un plateau plus exposé au vent. Il faut bien éliminer l’hypothèse d’une propagation éolienne. Ce sera sans doute moins confortable. Myza sourit. Les précautions des Blancs lui ont toujours inspiré un sourire ironique. Il se souvient des têtes indigènes fichées sur leurs propres harpons tout le long de la péninsule devenue base militaire soviétique. La décision était tombée sous la forme d’un colis jeté depuis un avion. Ils avaient une semaine pour se déplacer. Où ? Personne n’y avait songé. Les chasseurs de la côte n’y avaient pas accordé d’importance et, de plus, la saison battait son plein. Une semaine plus tard, une frégate militaire ramenait de sa chasse un filet de têtes indigènes et les soldats avaient pris soin de les empaler sur des harpons plantés tous les neuf mètres le long de la frontière de la nouvelle base. Leurs cheveux battaient au vent.
Myza, ça lui est égal, il aime ces terres, avec ou sans vent, et cette expédition est la seule possibilité pour lui d’y revenir. Il a quelque chose à y retrouver. Depuis la grande confiscation par les étrangers russes et américains, seules les expéditions scientifiques ont accès au lieu. Étudier puis civiliser l’extrémité du territoire, achever le travail inabouti des missionnaires orthodoxes, favoriser les échanges. Le commerce des peaux et de l’ivoire a englouti les autres habitants de la péninsule, comme les isatis, ces renards bleus des banquises ; fourrures de phoque, d’ours blanc ou de renne, peaux de zibeline et de glouton, défenses de morse sculptées ou non, sans parler de l’huile et des fanons de baleine. Appétit vorace des visiteurs étrangers et flots de mauvaises eaux-de-vie. Le XIXe siècle avait vu la grande baleine boréale et les camarades morses chassés jusqu’à quasi-extinction. Il n’y a pas si longtemps, on rencontrait sur les côtes du Kamchatka, rapportés par les courants, à peine plus de carcasses de morses décapités que d’humains boréaux massacrés. Le bruit de la dékoulakisation se répand maintenant sur les steppes et pourrait bien à nouveau tout faire basculer. Il lui semble entendre les porte-voix : « Le pouvoir aux pauvres vers l’avenir radieux et unique du communisme soviétique. » Il faut profiter de la moindre fenêtre de vent avant le rétrécissement définitif du monde. Et puis, un autre projet est en cours, qui fait sourire Myza.
Sigafoos, ancien braconnier à l’ouest, trappeur et homme des bois, diplômé de l’université de Seneca, suit Hushkins depuis qu’il a fini son doctorat sous sa direction. Il lui doit toutes ses découvertes botaniques. Sur les recommandations de Hushkins, il a effectué le tout premier prélèvement de colonne de glace dans un lac des terres confisquées d’Alaska et y a découvert une véritable frise chronologique à unité pollen. Mais pour la première fois, il émet un doute. S’ils cherchent des traces de pollens, pourquoi aller fouiller les plaines balayées? Il entrevoit déjà sur les plaines plus exposées des pollens disséminés au vent frappant les tiges sèches. Il voit se profiler les énormes lacunes dans le registre phylochromatique de son carnet. Il voit la fébrilité du chef. Pour le convaincre, Hushkins lui parle des mousses, lichens et couverts de roche qu’il a recensés en Alaska sur les falaises les plus exposées. Des structures et des motifs végétaux officiellement endémiques, mais qu’il espère retrouver également ici, sur cet autre côté de la mer de Béring. On perd l’itinéraire précis des pollens, mais on trouvera le réseau des mousses. Sigafoos sent bien que Hushkins les emmène sur une voie dont il dissimule le cap, il voit bien le regard embrumé du vieux maître et, pour la première fois, sent l’issue incertaine de cette expédition. Mais Myza trace déjà l’itinéraire jusqu’aux lichens.

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Avec ce premier roman publié aux éditions de l’Ogre en août 2021, Jeremie Brugidou réussit un tour de force aussi impressionnant qu’enchanteur. Il entrelace, avec un extrême brio et une passion communicative, trois époques, trois registres narratifs parfaitement adaptés à chacun de ses propos complexes : la vision à la fois large et resserrée (où science et magie seraient logiquement indiscernables à l’oeil nu – l’exploration patiente du chamanisme sibérien par un Charles Stépanoff nous le rappelle) d’un Pléistocène de véritable paléo-anthropologie (où percolent doucement et fiévreusement les travaux d’un Philippe Descola ou d’un Baptiste Morizot), l’acharnement obsessionnel d’un explorateur scientifique (et de son équipe) évoluant à la charnière du temps des pionniers et de celui de la rationalité prétendue, épaisse, de la Guerre froide (où l’on recueille patiemment si on le souhaite les échos atténués du cultissime (et non traduit en français à ce jour) « The Northwest Passage » (1984) de Norman Lavers), et le léger cynisme technique et managérial (qui ne demande pourtant, et heureusement, qu’à vaciller et changer) d’une scientifique de terrain rompue à la négociation des missions et des budgets dans un monde où la science s’exerce sous conditions de rentabilité et de spectaculaire marchand (du « Pleistocene Park » cher à un Michael Crichton ou à un Steven Spielberg, bien sûr, à la formidable « Trilogie climatique » de Kim Stanley Robinson, en passant au plus près du précieux et rusé « Doggerland » d’Élisabeth Filhol où il est aussi question de terre préhistorique submergée et de manières différentes d’exercer la technique).

Le campement a été installé sur la plage voisine, sur un des escarpements créés par les nombreux reflux de la mer de Béring au cours des derniers soixante millions d’années. Depuis la fameuse expédition Hushkins, cet endroit éveille les fantasmes scientifiques. Dès que les relations internationales l’ont permis, le terrain a très vite été enseveli sous les activités et les discours scientifico-entrepreneuriaux. Ces derniers temps, leur accumulation accélérée laisse entrevoir une sale tournure. Le désastre à venir sera sans doute aussi fracassant que l’a été la découverte de ces lieux. J’imagine une fin tragique à l’image de celle de l’expédition Hushkins, qui a involontairement ouvert la voie à toute cette machinerie d’extraction.

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Jeremie Brugidou joue discrètement d’approches discrètement systémiques en matière d’Arctique (on songera au Barry Lopez de « Rêves arctiques » du côté du monde dit animal, et au « Nomad » de Jeroen Toirkens et Jelle Brandt Cortius du côté de la culture transcontinentale des peuples premiers), et approche avec ruse l’hybridation entre espèces, à partir d’une résurgence préhistorique, d’une manière bien différente de celle, puisant dans le registre de l’horreur, véhiculée par les « X-Files », par exemple (les épisodes S1E1 : « Ice » et S1E20 : « Darkness Falls » tout particulièrement), en s’établissant plutôt en résonance fugace avec « Les furtifs » d’Alain Damasio ou « Mousse » de Klaus Modick.

 « Ici, la Béringie » nous offre une démonstration éclatante, aux côtés bien entendu de l’exceptionnel « Plasmas » de Céline Minard, également paru ces jours-ci, de ce que la grande fiction spéculative peut pratiquer en nous, incarnant le scientifique et le politique, usant à merveille du rêve et de l’échappée construite pour distiller le vertige philosophique et la conscience de l’action.

Tu dois trouver l’histoire qui raconte la fin, Sélhézé, tu pues le rêve. Au camp, on voit bien que tu ne te rembrunis toujours pas. Les Qui-Collectent reviennent des autres directions et sentent le bois sec. Tu ne peux pas rester éternellement sans lieu au sein du camp. Les lois stabilisant l’interdépendance des collectifs sont sévères. En dehors des phases de transition, nul ne peut être sans lieu sans en subir les conséquences sociales. Ta présence est une nouvelle liminalité qui brise l’équilibre strict des échanges. Si tu ne peux tenir ton lieu dans le circuit des paroles, des corps et des dons, il faudra encore t’éloigner. L’agile-peintre comprend ton craquèlement, elle t’apprend la gravure de la métamorphose ; une spirale dans le coin supérieur d’une forme elliptique. Elle te confie secrètement un outil de pierre noire, plus dur que l’obsidienne et le jade, taillé en pointe, pour établir le contact. Tu sauras t’en servir.

La belle recension de Jean-Philippe Cazier dans Diacritik est à lire ici. Celle, passionnante, de La Viduité est ici, et celle de Sébastien Omont, dans En attendant Nadeau et Médiapart, est ici.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

Une réflexion sur “Note de lecture : « Ici, la Béringie » (Jeremie Brugidou)

  1. Ça m’a l’air super, ça !

    Publié par Mélie et les Livres | 10 septembre 2021, 14:34

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