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Notes de lecture 2021, Nouveautés

Note de lecture : « Décomposée » (Clémentine Beauvais)

Tour de force intelligent et poignant : la transformation d’un bref poème de Baudelaire en un roman en vers, socio-politique et intime.

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Décomposée

Rappelez-vous l’objet que nous vîmes, mon âme,
Ce beau matin d’été si doux :
Au détour d’un sentier une charogne infâme
Sur un lit semé de cailloux,

Les jambes en l’air, comme une femme lubrique,
Brûlante et suant les poisons,
Ouvrait d’une façon nonchalante et cynique
Son ventre plein d’exhalaisons.

(Charles Baudelaire, « Une charogne », Les Fleurs du mal)

Si « Songe à la douceur », en 2016, premier roman en vers de Clémentine Beauvais, empruntait son titre à « L’invitation au voyage » de Baudelaire, il s’agissait pourtant d’une libre et redoutable adaptation de l’« Eugène Onéguine » de Pouchkine (lien Pouchkine Baudelaire ?). « Décomposée » en revanche, son deuxième roman en vers, publié en avril 2021 dans la passionnante collection L’Iconopop des éditions L’Iconoclaste, est une transmutation audacieuse d’une autre des « Fleurs du mal », celle du poème « Une charogne ».

En imaginant une vie avant la mort au cadavre putréfié, rencontré un jour de promenade, entre spleen et idéal, par le poète et sa compagne, en travaillant au corps encore préservé cette vie, en y introduisant avec force des marqueurs féministes et émancipateurs – d’époque – et en confiant à la muse Jeanne Duval la délicate mission de contredire in petto les certitudes patriarcales de son amant Charles, l’autrice nous propose un exercice intelligent et poignant, composant sous nos yeux un diabolique concerto à trois voix et choeurs historiques, transformant la décomposée du titre en un précieux témoin social et politique de ces années 1820-1850 – et de leur descendance jusqu’à nos jours, pour le meilleur et pour le pire. On songera certainement, parmi les résonances possibles, aux formidables « Trois maisons » de Perrine Le Querrec, même si celles-ci ne seront habitées que quelques dizaines d’années plus tard, à l’infiltration généralisée d’un hygiénisme moralisateur réussissant au fil du temps la prouesse de mépriser le corps des femmes tout en en revendiquant le contrôle, à l’incisif « Faire passer » de Carole Zalberg, actualisant pour nous, de nos jours, la faiseuse d’anges du XIXème et du premier XXème siècle, et on admirera l’adresse et l’élégance avec lesquelles Clémentine Beauvais, naviguant entre le détour d’un sentier de 1855 (véritable boîte à rythmes et glas étrange de l’ensemble du poème), la montagne et le ravin de 1820-1821, tout un monde lointain de 1830, une cour où des enfants jouent aux osselets de 1843, une chambre en haut d’un escalier de 1841, diverses chambres (plus anonymes cette fois, mais pas moins poignantes) des années 1840, et l’autre pôle presque permanent du récit, la rue de la Femme-sans-tête en 1843, en 1845 et en 1855 (« quelques jours avant »), crée sous nos yeux un roman politique acéré à partir de deux quatrains célèbres, de quelques suppositions biographiques et d’un sens prononcé de l’histoire sociale et intime de notre pays.

Et adieu Jeanne. Merci de m’avoir laissée entrer
en toi, qui es semblable à moi.
Non pas parce que nous serons toutes deux ordures,
mais parce que tu es ma sœur ;
ou comme une sœur.
Parce que toi aussi ta mémoire perdure
à travers les mots du poète,
et ton histoire comme la mienne est perdue,
évanouie entre les brins d’herbe,
racontée à peine avant la perte ;
entre un matin d’été si doux et le suivant,
entre le temps des morts et celui des vivants.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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