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Notes de lecture 2021, Nouveautés

Note de lecture : « Plaidoyer pour les chiens, bâtards, fils de chiennes » (Philippe Videlier)

Un vigoureux pamphlet pour nous rappeler, entre sultans, génocides et chiens errants, de quoi Erdoğan est peut-être le nom.

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« Vous êtes des bâtards ! Vous êtes des fils de chiennes ! » Tel était le message lapidaire et élégant officiellement délivré en français sur Internet par le vice-ministre turc de la Culture et du Tourisme à l’adresse de Charlie Hebdo, journal satirique de gauche sis à Paris. Cette intervention du vice-ministre faisait suite à la publication en première page du journal d’une caricature de son maître, Recep Tayyip Erdoğan qui préside depuis bientôt deux décennies aux destinées de la Turquie et de ses ministres. Le message favorisait-il la culture et le tourisme en Turquie ? On est en droit de s’interroger.

On sait la profonde connaissance qu’a l’excellent romancier Philippe Videlier (par ailleurs et surtout docteur en histoire) de la Méditerranée et de la Mer Noire (« Dernières nouvelles des bolcheviks », 2017) comme des tenants et aboutissants des arrivées au pouvoir de bien tristes individus (« Rome en noir », 2020). Réagissant à l’ahurissante sortie d’un ministre turc pudiquement nommé par chez nous « islamo-conservateur », il nous offrait donc en avril 2021 ce pamphlet, somptueusement vicieux et magnifiquement écrit, rempli de documentation, d’humour noir et d’histoire à méditer d’urgence, dans la collection Tracts de Gallimard.

Quoique de basse extraction, Recep Tayyip Erdoğan parvint au faîte du pouvoir porté par l’esprit du temps et une pugnacité à toute épreuve. Après son galop d’essai, quand de judicieux experts en géopolitique l’étiquetaient « islamo-démocrate », on commença à le surnommer le Sultan, d’abord par dérision, ensuite avec une pointe de crainte car il faisait preuve d’un naturel ombrageux. (…)
On ne sait si Recep Tayyip Erdoğan appréciait Dario Moreno, chantre de Brigitte Bardot, mais on est plutôt enclin à en douter. Très jeune, Erdoğan avait pris en grippe la Turquie laïque d’Atatürk. Car la Turquie d’Atatürk avait aboli le Califat, supprimé le ministère des Affaires religieuses, celui des Fondations pieuses et corrélativement les tribunaux islamiques. Dans la Turquie d’Atatürk, les femmes avaient répudié le voile, le fez était prohibé comme désormais la polygamie. Mollahs et muftis se virent, bon gré mal gré, renvoyés strictement à leurs minarets. L’antique basilique Sainte-Sophie, joyau de Constantinople, fut convertie en musée. Tout cela pris ensemble déplaisait à Recep Tayyip Erdoğan pour des raisons qui lui appartiennent.

En cinquante pages diablement alertes, établissant certains parallèles peut-être humoristiques mais néanmoins affreusement probants entre la Turquie d’avant 1914, homme malade de l’Europe savourant par avance son génocide arménien en devenir (les répressions à l’égard de cette nationalité y étaient déjà bien avancées), drapé dans le cynisme constant de ses élites, et celle du monarque démocratique – mais ne se souciant que fort peu de la notion de « droits de l’homme » et moins encore de celle de « droits de la femme » – qu’est Erdoğan, en enquêtant avec de noirs délices sur la place historique, aussi omniprésente que peu enviable, des chiens à Istanbul, et en se penchant sur la biographie détaillée du néo-contempteur de toute opposition d’une part et des Kurdes d’autre part (à aucun moment toutefois il ne s’agit ici pour Philippe Videlier de glorifier exagérément ou de couvrir d’une aveugle nostalgie les régimes laïques turcs précédents, des massacres de Smyrne aux coups d’état militaires fascisants, de la répression particulièrement féroce du communisme aux alliances régionales toujours fortement douteuses), l’auteur nous entraîne en une succesion de sourires tragiques vers une véritable réflexion concernant l’authentique complaisance géopolitique dont font preuve les gouvernements européens (sans même parler du vieil allié américain) à l’égard d’une caste dirigeante qui, dans tout autre pays probablement, soulèverait l’opprobre, voire, dans certains cas extrêmes et connus, l’intervention de moins en moins diplomatique. Pamphlet vigoureux, indéniablement, volontiers partial comme le veut ce genre spécifique, « Plaidoyer pour les chiens, bâtards, fils de chiennes » nous contraint en cinglante ironie à un peu moins nous voiler la face quant à ce qui est là à la manœuvre.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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