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Notes de lecture 2021

Note de lecture : « Autoportrait aux siècles souillés » (Michael Wasson)

Une superbe poésie mémorielle contemporaine de la nation niimíipuu (Nez-Percé), de son exil sanglant hors de l’Idaho au XIXème siècle aux internats d’acculturation forcée de ses enfants au XXème siècle.

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Wasson

Enseignant de littérature anglaise et d’écriture poétique au Japon depuis 2018, après avoir découvert le pays lors d’un échange scolaire au lycée puis lors d’un volontariat d’aide après la catastrophe de Fukushima, Michael Wasson est l’un de ces jeunes poètes états-uniens qui font aujourd’hui revivre avec volontarisme et brio les langages de leurs ancêtres amérindiens, et qui utilisent la poésie comme une arme mémorielle indispensable. La nation niimíipuu (Nez-Percé dans la tradition linguistique et historique française) et la réserve de l’Idaho où elle vit encore majoritairement aujourd’hui peuvent ainsi compter sur la voix fervente et incisive d’un écrivain qui s’est plongé depuis le lycée dans la langue de ses ancêtres pour être à même de l’associer à son anglais d’enfance et d’adolescence.

Publié en 2018 directement aux éditions françaises des Lisières, dans une superbe édition bilingue et une traduction de Béatrice Machet (à qui je dois déjà, chez le même éditeur, la découverte de la poétesse anishiinabe Kimberly Blaeser et de son « Résister en dansant »), « Autoportrait aux siècles souillés » est le deuxième recueil de l’auteur – certains des poèmes qui y sont inclus ayant déjà été publiés dans diverses revues nord-américaines -, après « This American Ghost » (2017) et avant « Swallowed Light » (2021), tous deux non (encore !) traduits en français.

Les éléments saillants de l’histoire orale niimíipuu puis de la redocumentation (après oubli transitoire) de leur sort collectif et individuel sont hélas en tout point comparables avec celles des autres peuples amérindiens confrontés au capitalisme sauvage du XIXème siècle et à celui un peu plus subtil du XXème siècle : comme le souligne avec justesse Béatrice Machet dans sa préface, il y a des marqueurs sensibles ici qui ne peuvent s’oublier malgré les efforts de l’assimilation forcenée (on pensera aussi aux beaux passages qui y sont consacrés par William T. Vollmann dans « Les fusils »), de l’exode imposé aux populations à l’époque de Chef Joseph – en abandonnant les os de leurs ancêtres – à la politique des pensionnats de 1879 à 1934 (dont quelques récentes exhumations de leurs horreurs défraient actuellement la chronique au Canada – en résonance avec le sort d’Afro-Américains ailleurs, récemment rappelé aussi par Colson Whitehead dans son « Nickel boys »).

AUTOPORTRAIT EN TANT QUE 1879-1934

C’est devenu sombre ici, uniquement à cause de la lumière à l’intérieur
de la pièce. Maintenant place ta main ici. Tu vois. Ça –

non, ceci – c’est ton visage & donc : qu’es-tu
sinon un citoyen de cette nation dans laquelle tu es né

tes propres mains n’y étant pour rien. Comme l’architecture
d’églises brièvement éclairées, tu te tiens ici tellement silencieux

que tu es déjà un autre siècle cassé
en deux. Ta bouche ressemble exactement à celle de ton père

quand il vivait, qu’il pleurait. Quatre murs blancs
dans le noir. Ah comme sa peau lui semblait une ardoise

à chaque nouvelle version écrite de lui :
maintenant tellement Américain : son nom épargne son unique

vie rouge-sang & vois ta mère s’agenouiller devant cette cage
muette de fenêtres brisées qui contenait la dernière image

de ses cheveux noirs. Dis que tu ne vois rien dans ce
langage & tout est dedans ‘iníise pewíski°°, ne’é.

ne’é ? Cette langue des animaux que tu donnes aux nuits
affamées. Comme un plein poumon de syllabes grincées rouillées

en gorge. Dis c’éewc’ew comme une promesse faite
d’os – parce qu’après le corps, ce qui reste

est l’os. La mâchoire assez largement ouverte pour dire ton
nom pareil à un incendie répandu chaque été

à travers ton pays quand on te laisse reposer
dans sa forêt de pin. & dieu. La forêt. Sauve-moi,

mon sauveur perdu. Sauve le garçon qui voit le sang
à l’intérieur de lui. La forêt. A quel point elle signifie : ombres

qui apprennent à respirer de nouveau – la lumière disgraciée
ici. Cela veut dire que toutes ces branches sont des fils à linge

où rien n’est plus suspendu désormais. Cela signifie que toi
touchant le miroir suffit à faire craquer

toute Amérique que tu as connue depuis. Cela signifie que
personne n’est ici. Cela veut dire que la cendre soufflée

dans l’air était les cheveux de tes fantômes impatients
d’accueillir ton retour. C’est-à-dire : oui, tout

le monde est là.

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Comme le disait Michael Wasson lui-même dans un entretien de février 2021 avec Jennifer K. Bauer pour le magazine Inland 360 (à lire ici), la langue – et donc la poésie qui en découle si naturellement – a un rôle essentiel à jouer dans ce travail de mémoire active, et de résistance a posteriori qui demeure hélas toujours tant de l’ordre de la nécessité actuelle : comme l’exprimaient aussi plusieurs personnages de Tony Hillerman, du côté navajo du monde, le langage organise le monde, et la langue ancestrale préservée ou réactivée, puis incorporée avec ruse et pertinence dans la langue du vainqueur, grâce à la poésie, permet donc de retordre le monde, modestement certes, mais en permettant au poète l’accès à une dimension autrement emprisonnée et bannie. En pleine conscience, Michael Wasson nous offre ainsi un don précieux, celui de s’immiscer avec lui dans le dessous sensible des cartes soigneusement biseautées jadis et encore par les dominants, et d’en extraire de quoi continuer une lutte pour une émancipation moins que jamais acquise.

LES OS LÀ OÙ LES GENS UN JOUR SE TROUVAIENT
est-ce qu’on laisse tous les os au repos / qui parlent dans la nuit / comme si personne n’avait bougé / du tout & une fois / tout ce que je voulais c’était remplir ma bouche / d’eau de pluie / pour connaître les étoiles / oui, les étoiles / vidaient suffisamment notre paradis / nos morts restés à marcher c’ewc’éewnim / ‘iskit° disons-nous / quand la route est tracée / tout du long par des fantômes qu’on traîne / & qui ne laissent de leurs vies que fumée blanche / derrière moi & mon demi-hectare / moulé le corps séparé / en combien / de tombes ouvertes pareilles à une durée de vie faite de nuits oubliées / nous respirons / & toujours voyons quel est / le goût de l’Amérique / quand elle goutte à goutte / sur des langues en exil / l’eau touche la peau / alors comme le sang / c’est la même eau qui une fois est entrée / dans la moelle / & est restée & a laissé / nos fantômes silencieux / se mouvoir / une fois encore.

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À propos de Hugues

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