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Notes de lecture 2021, Nouveautés

Note de lecture : « Maison-tanière » (Pauline Delabroy-Allard)

Une maison d’emprunt et des disques trouvés sur place pour construire une poésie de mise de force en réserve, une poésie de combat, de soin et d’anticipation.

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Maison Tanière

Été 2017.
Je passe trois semaines, seule, dans la maison de mes amis A. & M.
Chaque matin, je choisis dans la vinylothèque de M. un disque différent.
J’écris un poème dans le temps que dure l’écoute.
Je fais une photographie de la pochette du disque.
Je garde ainsi une trace de ces jours où je m’absente du monde.

En jouant avec le risque du cliché, se retrouver seule face à soi-même, dans le confort mal connu encore d’une maison prêtée, dans le souvenir presque instantané de la relation amoureuse omniprésente, surtout, – et entamer un jeu oscillant entre le vague et le précis, à partir d’une mémoire charnelle et d’une mémoire culturelle, en machinant un drôle de dispositif catalytique à base de disques variés et de leurs pochettes : c’est l’étonnant pari tenté ici par Pauline Delabroy-Allard, avec ce premier recueil de poésie, publié en avril 2021 dans la saisissante collection L’Iconopop (à qui l’on doit déjà des munitions à haut pouvoir explosif telles que le « Brûler Brûler Brûler » de Lisette Lombé) des éditions L’Iconoclaste, en avril 2021, soit un peu moins de trois ans après l’énorme succès de son premier roman, « Ça raconte Sarah ».

En enchaînant deux moments subtilement différents, à deux ans d’intervalle, ceux des « Jours absents » auxquels succèderont ceux des « Jours couchés », accompagnés d’abord – ou comme soutenus, titillés, voire exacerbés – par Bach, France Gall, Gainsbourg, Ella Fitzgerald, Paco de Lucia, Montand, les Sex Pistols, Leonard Bernstein, Beethoven (deux fois), David Bowie, Michel Sardou, Nino Ferrer, James Brown, Stravinsky, The Clash, Nat King Cole, Elvis Presley, Claude Debussy, et pour finir, par la compilation Do Brasil, en un troublant mélange de hasard, de nécessité et d’éclectisme, la poétesse nous prouve avec maestria que les instants biographiques richement dotés dans sa vie réelle entre 2017 et 2019 sont un carburant d’autant plus performant pour ses textes qu’ils savent s’y faire discrets voire souterrains, laissant le plus souvent la seule suggestion créer l’intensité.

DIMANCHE 23 JUILLET
partita numéro deux
en ré mineur pour violon seul
johann sebastien bach
c’est le premier vinyle posé sur la platine
de la maison tanière où je suis arrivée hier
tu m’as écrit
bonne route my love
et
tu me manques ma douceur
j’ai le corps encore tout empreint de toi
gorgé d’amour
et du soleil
qui tapait si fort aux Saintes-Maries-de-la-Mer
là où crèche le roi des Gitans
là où la mer est laide comme une mégère
là où tu me montrais tes seins un autre été
j’ai le corps encore tout empreint de toi
je regarde la marque de tes dents sur le haut de mon bras
je me demande ce que tu as croqué
aujourd’hui
si loin de moi
ce matin j’ai acheté du melon des pêches un concombre
des tomates au marché
et puis, à l’épicerie, un sachet de bonbons chimiques
sur lequel il y a écrit happy life
ce serait le titre de ces semaines à venir
happy life pour violon seul

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Tanière pour hiberner même en été (surtout en été ?), tanière pour lécher les plaies passées et les plaies anticipées, tanière pour goûter la chance d’un amour, tanière pour rêver d’étreintes et de confidences enfuies et encore à venir, tanière concrète et métaphorique : à partir de la maison d’emprunt habitée de chansons éventuellement improbables, Pauline Delabroy-Allard crée une puissante réserve de fulgurances, certaines peut-être encore un peu en gestation, mais toutes annonçant une puissance de choc en devenir, une redoutable bandolera bien sertie de cartouches explosives (même lorsqu’elles sont intimes) pour les temps difficiles qui s’annoncent encore et toujours pour les autrices et les auteurs, pour les militantes et les militants d’un avenir émancipé et moins sombre.

SAMEDI 12 AOÛT
do brasil
c’est bien trop gai
cette musique
pour ton départ dans la brume
en chemin de fer
pour mon départ dans le brouillard
sur un autre chemin
clap de fin des jours ici
je ferme la porte de la maison tanière
merci pour
les orages rouges
les pierres complices
les esprits frappeurs farceurs
les parquets qui dansent
les silences qui pleurent
les absences les présents
les gestes échappés
les vivantes vivantes
les fantômes outrenoirs
merci
sur la pochette intérieure
du vinyle de musique brésilienne il y a écrit
rangez vos disques verticalement et légèrement serrés
je ferme la porte je vais essayer face à ce qui m’attend
de me tenir
verticalement

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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