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Notes de lecture 2021

Note de lecture : « Les urgences d’un historien » (Christian Ingrao & Philippe Petit)

Dans un long et dense entretien avec un historien contemporain, toute la vélocité de la curiosité, de la soif de savoir et de l’audace conceptuelle, à partager et expliquer.

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C’est en avril 2019 qu’est paru aux éditions du Cerf un curieux petit livre particulièrement original et éclairant : en une grosse centaine de pages, le philosophe, journaliste et essayiste Philippe Petit soumettait littéralement à la question, même si l’opération prenait une forme éminemment complice et amicale, l’historien Christian Ingrao, qui avait publié quelques mois auparavant, avec Johann Chapoutot, autre spécialiste contemporain reconnu du nazisme, un petit « Hitler » relativement controversé, comme une pause sur le chemin de ses recherches majeures, « Croire et détruire » (2010 sous forme de livre, mais 2001 sous sa forme initiale de thèse de doctorat), traitant des modalités de constitution et de radicalisation des élites nazies, « Les chasseurs noirs » (2006), traitant, à travers la brigade SS Dirlewanger, de l’application de paradigmes issus de la chasse en forêt à l’éradication des partisans soviétiques, et « La promesse de l’Est » (2016), examinant le rêve presque édénique qui fut le pendant des politiques d’extermination en Pologne et en Union soviétique occupées, et en attendant de mettre la dernière main à l’audacieux et fort nécessaire « Le soleil noir du paroxysme », dont la parution aura finalement été reportée au début 2021 du fait de la pandémie.

Philippe Petit : L’Histoire n’avoue jamais, disait le philosophe Maurice Merleau-Ponty. Votre trajet, autant que votre travail passé et actuel, dément cette triste prophétie. Avec vous, non seulement l’Histoire avoue ses crimes et dévoile ses paroxysmes, mais elle accouche de ses vérités les plus souterraines. Elle est chez vous un système de croyances dont il est possible d’appréhender tous les ressorts, toutes les motivations, toutes les passions, tous les affects, les plus enfouis comme les plus saillants, tels la ferveur, l’angoisse, le suicide, la cruauté, la haine, le désespoir, comme vous le signifiez dans votre préface à Croire et détruire, qui explore et dévoile la vie des intellectuels dans la machine de guerre SS. Mais vous le savez mieux que moi, l’Histoire n’est pas l’histoire, laquelle traite moins du vécu que de l’avoir vécu. Le discours historique, l’écriture de l’Histoire, relevant de l’après-coup, il ne suffit pas de faire droit aux passions des hommes pour devenir historien, et de surcroît historien du nazisme. Aussi, afin d’entamer notre conversation, et de situer votre parcours, vous êtes né en 1970 à Clermont-Ferrand, de parents enseignants. Et puisque vous accordez un certain crédit à la psychanalyse, j’aimerais savoir comment est né chez vous non pas votre vocation d’historien, mais votre émerveillement pour l’histoire ? Vous m’avez dit un jour que vous étiez, à l’âge de six ans, « un singe savant historien ». Cela est surprenant, d’autant que vos parents étaient des scientifiques. Comment vous est venue – dans votre famille ou par les livres – votre passion pour le passé ?

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En s’appuyant sur les longues questions, souvent ramifiées, de Philippe Petit, cet ouvrage inhabituel est le complément parfait de l’ambitieux – et je le redis : nécessaire« Le soleil noir du paroxysme ». Sur beaucoup de questions de fond abordées et orchestrées dans l’ouvrage de 2021, les réponses données ici par Christian Ingrao, acceptant d’y inclure certains souvenirs personnels presque intimes et certains éléments biographiques – y compris le plus atroce de tous, la mort soudaine de son épouse en 2005 -, sont plus brutes et plus spontanées, tout en étant déjà fort élaborées. On sentira encore par moments de précieuses hésitations, des interrogations qui persistent à être brûlantes, même alors que les archives auscultées se sont largement dévoilées, et que la matière historique se plie progressivement au travail de l’hypothèse et de l’analogie maîtrisée, par des chemins parfois plutôt directs mais aussi parfois autrement détournés.

Dans les interstices du cheminement tour à tour patient et fougueux d’une véritable pensée historique, s’élaborant scientifiquement au fil des années, on retiendra aussi, car ce n’est pas si fréquent, à côté de l’influence évidente de rencontres, de lectures et de discussions avec maîtres, collègues et étudiants, et à côté du constat d’une curiosité toujours en éveil, presque tous azimuts (curiosité qui irrigue avec forces les constructions théoriques et réflexives du « Soleil noir du paroxysme », bien sûr, l’hommage implicite à l’Université – à cette manière précieuse, lorsqu’elle est correctement pratiquée et mise en œuvre, de constituer un véritable savoir nouveau, au long cours, fort différent des succédanés « efficaces » que s’évertuent à produire sous les louanges entrepreneuriales les divers laboratoires court-termistes et marketables du spectaculaire et du marchand – que constituent, dans leurs réponses claires comme dans certains de leurs non-dits, ces « Urgences d’un historien ».

Philippe Petit : Peut-on dire qu’à partir des années 2000 vous entrez vraiment dans une phase nouvelle où vous forgez avec d’autres historiens la marque de votre génération : une manière inédite d’aborder les violences de guerre basée sur l’expérience humaine de ceux qui ont participé à ou fomenté ces violences. Ce qui vous amène à convoquer d’autres disciplines, telles l’anthropologie ou la psychanalyse. Et plus récemment la physique quantique ! Qu’est-ce qui est propre selon vous à cette génération  ? Que proposez-vous de nouveau ?

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À propos de Hugues

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