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Notes de lecture 2021, Nouveautés

Note de lecture : « French exit » (Patrick deWitt)

De New York à Paris, pour la veillée crépusculaire d’une grande fortune enfuie, veillée mortuaire qui se transforme sous nos yeux ébahis en tout autre chose, aux confins farceurs du fantastique et du métaphysique.

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French Exit

Durant les années suivantes, insolite touche finale à un tableau qui l’était déjà, on raconta que Frances, cette beauté drôle et farouche, avait tranquillement perdu l’esprit et croyait désormais que son chat était la réincarnation de Price. Mais le détail était piquant et il fut colporté, encore et encore, pour le plus grand plaisir à la fois du public et de ceux qui s’y employèrent.
M. Baker ignorait si Frances était bel et bien sous l’emprise de cette lubie. Il savait seulement que quiconque était capable de se mesurer à l’extraordinaire Franklin Price – et au dire de tous elle était allée bien au-delà – méritait son respect ; aussi, dès l’instant où ils furent amenés à travailler ensemble, il le lui accorda sans faillir. Ce qui pour elle allait de soi, et la première année de leur collaboration elle le gratifia d’un respect similaire agrémenté de quelques menues gentillesses occasionnelles. Mais le temps passant, et la fortune se fragilisant, M. Baker était devenu à ses yeux l’emblème de la désintégration, et elle s’était peu à peu détournée de l’homme. Leur petit jeu de cache-cache avait ainsi commencé.
Dans la mesure où il s’était efforcé jusqu’au bout de préserver les biens de Frances, M. Baker n’éprouvait aucune culpabilité professionnelle : les dépenses de madame étaient pathologiques. Combien de fois s’était-il manifesté pour l’implorer de se montrer plus frugale, découvrant ensuite que ses mises en garde n’avaient fait que déclencher une fièvre acheteuse d’autant plus extravagante ? Elle acquit des maisons dans des villes qu’elle n’avait nullement l’intention de visiter ; elle fit des dons faramineux à des organismes caritatifs dont elle ne connaissait pas les missions. Le but du jeu pour Frances était la ruine, M. Baker le croyait dur comme fer. Mais en avait-elle conscience ? En d’autres termes, s’efforçait-elle au fond de se distancier de ce qu’on aurait pu considérer comme de l’argent sale ? D’après lui, ce n’était pas l’éthique qui motivait son comportement, mais quelque chose de plus petit, de plus intime, et de plus amer.
Ces derniers mois, il s’était senti mal chaque fois qu’il avait songé à elle car le sujet était sans espoir, et il serait contraint tôt ou tard, il le savait, d’avoir la conversation qu’il redoutait le plus d’avoir avec ses clients. Conversation qui s’amorçait précisément maintenant. Avant même que Frances se fût installée sur une chaise, M. Baker prit la parole :
« Tout a disparu, Frances.
– Comment ça, tout ?
– Tout. »

Frances Price était l’extrêmement riche veuve d’un avocat new-yorkais de très haut vol et de vertu toute relative. Mais pour des raisons qui lui appartiennent – et que l’on découvrira peut-être le moment venu, au cas où cela aurait à voir avec son péché originel de veuve, à savoir d’être allée skier une semaine sans rien dire aux autorités après avoir découvert au petit matin le cadavre de son mari -, elle a dilapidé au galop cet héritage, et la voici réduite à gagner Paris, France, où une vieille amie lui prête son appartement inoccupé, en compagnie de son fils Malcolm et de son chat Small Frank (qui est ou n’est pas la réincarnation de feu son mari), en guise de passager clandestin plus ou moins imposé. Après une traversée de l’Atlantique en paquebot de luxe – aux raisons savoureuses, et au déroulement sans histoires davantage encore -, incluant la rencontre d’une jeune voyante un peu particulière, voici le trio installé île Saint-Louis, dans un appartement au charme tout parisien (quoique situé infiniment en-dessous des standards cinq étoiles auxquels, mine de rien,  ils étaient habitués), redécouvrant la capitale française sous un angle désormais différent, et provoquant plus ou moins accidentellement la composition progressive d’un bien curieux conclave existentiel, comprenant un médecin et son caviste, un détective privé devant absolument retrouver la voyante transatlantique – dont on espère bien qu’elle pourra converser à sa manière avec le chat -, cela sous l’égide d’une expatriée américaine de longue date devenue au fil des années de plus en plus (disons) étonnante, alors que rôde doucement, dans les plis d’un « projet secret, articulé en deux parties », la tentation possible d’un nihilisme terminal.

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Frances était couchée, dans sa robe de nuit bleu indigo, les cheveux remontés en chignon. Elle s’examinait dans un miroir de poche tout en s’adressant à Small Frank, assis près d’elle, qui l’écoutait avec ce que l’on pourrait appeler de l’intérêt. « D’une certaine façon, c’est comme partir à la retraite, déclara-t-elle. Même si non, en fait, je n’ai jamais travaillé ; je n’ai donc même pas de rideau à tirer. Et puis, personne ne part à la retraite quand il n’y a plus un sou. » Elle fit une moue fataliste. Elle baissa son miroir et observa Small Frank. « Je ne sais pas trop comment on va réussir à te faire poser une patte en Europe », fit-elle. Elle releva son miroir et aspira ses joues. « Tout ce bel argent. » Elle resta un instant silencieuse avant d’éteindre la lampe de chevet.

Publié en 2018, traduit en français tout d’abord au Québec chez Alto, par Sophie Voillot, en 2019, puis en France chez Actes Sud, par Emmanuelle et Philippe Aronson, en 2020 – c’est l’édition que j’ai entre les mains -, le quatrième roman du Canadien anglophone Patrick deWitt poursuit avec panache la construction d’une œuvre qui s’écarte résolument, à chaque occurrence, des sentiers battus et des attentes immédiates. Là où, peut-être, « Ablutions » nous entraînait au comptoir impavide de la misère hollywoodienne, mentale ou physique, paradoxale ou non, là où « Les frères Sisters » s’attaquait en un vertige existentiel à notre confiance indue dans le genre canonique du western, et là où les « Heurs et malheurs du sous-majordome Minor » secouaient avec bonheur les fruits tremblants du roman gothique et du roman d’aventures qui auraient été saisis en commun d’un mal étrange et inexplicable, « French exit » semble d’abord s’emparer avec force de la vie luxueuse et objectivement folle des (très) riches New-Yorkais, et en pousser la satire encore un cran plus loin que ne l’osaient les pourtant déjà fort réjouissants « Lake Success » de Gary Shteyngart et « Mécanique de la chute » de Seth Greenland. Mais ce n’est là que le début du tourbillon générateur de vertige qu’est à nouveau capable de créer Patrick deWitt : projetant ses personnages centraux à Paris, en France en une jolie parodie distante des conclusions données jadis à la série télévisée « Sex in the city », démontant en se jouant les clichés possibles d’un « Américain à Paris » pour mieux faire résonner certaines possibilités narratives, jouant de l’incongru et du bizarre, extrayant des logiques imparables là où l’on jurerait d’abord qu’il ne peut y en avoir, Patrick deWitt conduit une exploration inhabituelle, humoristique, tendre et pourtant incisive, des chemins biscornus de faits et de décisions, de rencontres et d’inadvertances, de persévérances et d’abandons, qui constituent les êtres en tant que tels, y compris dans les circonstances les plus bizarres en apparence.

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L’appartement de Joan se trouvait à la pointe est de l’île Saint-Louis. Situé au cinquième étage, il était agencé en deux parties : d’un côté deux chambres reliées par un long couloir étroit, et de l’autre une modeste cuisine, une salle de bains, et un salon. Il était fonctionnel, mais sans rien de grandiose, et Frances se sentit abattue en le découvrant : comparé à l’appartement luxueux qu’elle et Malcolm avaient possédé auparavant à deux pas de là, c’était une autre histoire. « Au moins, ici, on comprend ce que signifie à part dans « appartement » », lâcha Malcolm, mais sa mère demeura taciturne. Ils ne parvinrent pas à dormir cette nuit-là et se levèrent avant le lever du jour. Il n’y avait rien à manger, ni café ni thé ; ils s’habillèrent et partirent à l’aventure.
Être à Paris leur sembla différent des fois précédentes : désormais, ils se trouvaient là parce qu’ils n’avaient pas le choix, et la ville était censée être leur nouveau lieu de vie. Tous deux isolés dans leur silence, ils se sentaient incapables de lancer un sujet de conversation. Les commerçants levaient leurs rideaux de fer et nettoyaient les trottoirs au tuyau d’arrosage. Frances avait froid. « Et si on visitait une église ? », suggéra-t-elle. Songeant à la vue par ce lumineux jour d’hiver, Malcolm proposa le Sacré-Cœur.
« Le Sacré-Cœur, c’est Las Vegas, répliqua Frances.
– Notre-Dame ?
– Pour faire la queue avec les abrutis ?
– Saint-Sulpice ?
– Allez, d’accord. »
En réalité, Frances préférait Saint-Sulpice à toutes les autres églises de Paris ; c’était précisément l’endroit auquel elle avait pensé initialement. Mais elle était gênée d’aimer quelque chose d’aussi irrésistiblement attrayant. Par chance Malcolm jouait le jeu, songea-t-elle. Ils traversèrent l’île Saint-Louis, puis remontèrent le boulevard Saint-Germain. La ville se réveillait, la circulation s’intensifiait ; Frances prit la main de Malcolm dans la sienne.
Saint-Sulpice était sombre et majestueuse, l’air lourd et humide. Comme s’ils avaient reçu un signal, ils se séparèrent à l’entrée, Frances partant dans le sens des aiguilles d’une montre, Malcolm s’éloignant en sens contraire. Elle s’arrêta, admirative, devant chaque chapelle de la nef ; elle glissa un billet dans une boîte en bois portant l’inscription Chapelle des Âmes-du-Purgatoire. Elle alluma un cierge et le planta sur l’autel avant d’en scruter la flamme tout en songeant à l’étrange relation qu’elle entretenait avec la religion.
La religion n’avait pas existé durant son enfance ; en vérité, elle avait pour la première fois mis le pied dans une église au moment de l’enterrement de sa mère. Elle avait quinze ans, et elle avait éprouvé une certaine puissance à se tenir debout au-dessus du corps de son bourreau. Levant les yeux vers l’admirable cage thoracique du Christ, elle avait murmuré : « Je suis bien contente qu’elle soit morte. Merci de l’avoir tuée. » Elle ne s’attendait pas à obtenir de réponse, et elle ne pensait pas avoir un besoin de dialogue, mais après avoir quitté l’église, elle s’était sentie soulagée. Au fil des ans, elle avait trouvé bénéfique de se rendre à l’église de temps à autre afin de partager ses pensées les plus sombres.
Aux funérailles de Franklin, elle s’était sentie inaccessible, ce qui ne signifiait pas pour autant forte, mais plutôt résistante, hermétique – telle une barre de plomb. Dans la mesure où elle était expressément indésirable, elle s’était faufilée discrètement dans la foule, visage dissimulé derrière un voile. Une fois installée non loin du cercueil – fermé, naturellement -, elle avait ôté son voile et toute l’église s’était retournée pour voir, et s’étonner bouche bée de son audace. Carlson Wallace, le bras droit de Franklin qui avait repris les rênes de la société, avait émergé de l’assistance et s’était dirigé vers elle, non pas pour la saluer mais pour la mettre dehors, manu militari si nécessaire. Il lui avait saisi le bras, puis menée vers la sortie. Après quoi, il l’avait laissée sur le parvis de l’église avant de retourner à la cérémonie. Il avait regardé Frances comme si elle était un démon susceptible de devenir violent. Le son grandiloquent d’un orgue avait accompagné son départ. Elle avait jeté son voile dans une poubelle et pris la direction du parc, sous la douceur d’un soleil d’automne.
Les bancs à Saint-Sulpice étaient en réalité des chaises en chêne avec des assises en paille, maintenues solidairement les unes aux autres par de longs tasseaux fixés aux pieds. Frances prit place ; sa chaise ginça, craqua bruyamment, d’un coup sec. Elle ôta ses gants et croisa les mains sur les genoux. À voix basse, le visage essentiellement tourné vers le plafond, elle formula son projet secret, articulé en deux parties. Prononcer ces mots fut un soulagement, mais cela provoqua aussi en elle un certain émoi car son dessein devint soudain concret ; elle eut le sentiment d’enclencher un compte à rebours.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

Une réflexion sur “Note de lecture : « French exit » (Patrick deWitt)

  1. CESAR AIRA pour changer…..
    je projette de tout lire (ou au moins le plus possible) et Hughes a compté 72 romans…..

    roman du début Ema la captive (sans doute pas le meilleur dans son style qui viendra plus tard

    « Ema la Captive » est le premier roman de César Aira, écrit en 1978 et publié en 1981, puis traduit par Gabriel Iaculli (1994, Gallimard, La Nouvelle Croix du Sud, 224 p.). Une captive, thème récurrent de la littérature argentine. Ema est cette captive, arrêtée dans les bas-fonds de Buenos Aires, et amenée au pénitencier de Coronel Pringles, avec d’autres prisonniers et délinquants. Elle est tout d’abord au service d’un des officiers du fort, avant d’être enlevée par un indien, et emmenée dans la forêt dans une communauté indienne. C’est tout le thème de la relation entre blancs, colonisateurs et les sociétés indiennes, illustré par cette Ema, qui de prisonnière, devient libre et même libératrice.
    En fait ce roman n’est pas tout à fait le premier de César Aira. Avant il y a eu la nouvelle « Les Brebis », écrite en 1970, et traduite en 1988 par Sylvie Koller, avec une autre nouvelle « La Robe Rose » (1998, Maurice Nadeau, 150 p.). Nadeau Infatigable découvreur et surtout éditeur de perles rares.
    Puis, par la suite, une grande quantité d’ouvrages, dont un bon nombre non traduits que ce soit en français ou en anglais. Dommage, cela d’autant plus que ces romans peuvent être séparés en grands thèmes. Tout d’abord, cet ouvrage de jeunesse « Ema la captive » qui retrouve les traditions du « Martin Fierro » et des bases de la littérature argentine avec en prime « La Robe Rose » et « Les Brebis » ou « Canto Castrato ». Puis ensuite des thèmes par pays. Le Panama avec « Le Magicien », « Varamo » ou « La Princesse Printemps » ou le Vénézuela avec « Le Congrès de Littérature » ou « Le Testament du Magicien ténor ». Un thème général ensuite avec la tétralogie du « Lièvre Lébrigérien » qui comporte « Le Lièvre », « Embalse », « La Guerre des Gymnases » et « Les Mystères de Rosario ». Puis on en arrive à des lieux plus marqués, comme Coronel Pringles avec « Le Tilleul » et « Esquisses Musicales », et Buenos Aires en général « Prins », « La Preuve », « Le Divorce » et « Les Fantomes », le quartier de Florès en particulier avec « Le Prospectus », « La Guerre des Gymnases », « Le Manège » et « Les Nuits de Florès ». Il reste encore quelques essais littéraires, « Edward Lear », « Copi », « Alejandra Pizarnik », « Les Trois Dates » et « Les Larmes » ou son « Dictionnaire des auteurs latino-américains » des choses inclassables comme « Un épisode dans la vie du peintre voyageur » ou « L’ombre de Humboldt », écrits sur l’art. soit au moins une quarantaine d’ouvrages en autant d’années.

    Quatre grandes parties dans ce petit roman « Ema la Captive » en vingt-trois chapitres. Tout d’abord le convoi de prisonniers et détenus, en marche vers Coronel Pringles depuis Buenos Aires. « Une caravane se déplaçait lentement dans le petit jour ». La plupart des déportés sont blancs. 500 km à pied à travers la pampa, sous bonne escorte militaire. Parmi eux, une figure se détache celle d’un ingénieur français Duval, « engagé par le gouvernement pour effectuer des travaux spécialisés à la frontière », qui veille au bon déroulement et aux procédures du transfert. Puis on rencontre Ema, une prisonnière blanche, avec son fils Francisco. En cours de route, lors d’une halte dans une colonie « Fort Azul », cette dernière est attaquée par les indiens. On va suivre le destin de Ema et Gombo, son compagnon d’infortune, un gaucho embrigadé par les martiaux. C’est une allusion directe au mythe de « Martin Fierro », le long poème de José Hernandez (1872-1880), qui scelle la formation de la nation argentine. Voir le récit de Jorge Luis Borges et surtout « Les Aventures de China Iron » de Gabriela Cabezón Cámara, traduit par Guillaume Contré (2021, Editions de l’Ogre, 256 p.). Ils sont vendus par le colonel Espina. Une forme de troc marchand dans le but d’introduire des échanges avec les indiens. « L’argent est une construction arbitraire, un élément choisi uniquement pour son efficacité comme moyen de passer le temps ».
    Après l’attaque, on retrouve Ema dans la suite d’un pseudo prince Hual, dans une ile. Le tout est englobé dans des discours à tendance nihiliste. « La vie, est un phénomène primitif, destiné à disparaître entièrement. Mais l’extinction n’est pas et ne sera pas soudaine. Le destin est ce qui donne à l’inachevé et à l’ouvert leur force esthétique ».
    Dans la dernière partie, Ema décide de prendre son avenir et destin en charge, en s’engageant dans les divers échanges entre indiens et les colonisateurs blancs. Ce n’est pas une victoire personnelle pour Ema, mais un mode de vie où l’on retrouve les caractères des différents protagonistes Duval, Gombo, Hual et Espina qui adoptent un mode de vie intermédiaire « Si ce n’était pas impossible, la vie serait horrible.

    L’auteur décrit le sort des femmes qui voyagent dans ce type de caravane à travers la pampa. Ema est d’abord montrée comme un objet sexuel ou comme une pièce d’échange ou une monnaie de circulation. Elle est d’abord offerte par le lieutenant Lavalle à l’ingénieur français voyageant dans le convoi et est emmenée par lui-même avant d’atteindre le fort d’Azul. A Coronel Pringles, elle vit temporairement avec le lieutenant Paz qui la donne au soldat Gombo, un gaucho. A cette époque, Ema a une liaison avec un Indien doux, Mampucumapuro. Enceinte et avec un enfant dans les bras, elle est emportée par un Indien étranger pendant une période délicate et entre ainsi dans le monde des nomades de la forêt. Là, elle circule comme marchandise ou comme élément de plus parmi ceux que les hommes indigènes. Ema est ensuite vendue à un chef du sud, Dodi. Plus tard, elle est désirée et prise par d’autres hommes de différents groupes indigènes et de différentes dignités : le prince Hual, un guerrier anonyme, Evaristo Hugo, ministre de la cour de Catriel, et un ingénieur zoologue d’une ferme de faisans. Trois ans après le l’attaque des indiens, de sa propre initiative et sans que personne ne l’arrête, Ema revient avec ses fils Francisco et ses deux filles à Pringles, où elle vit temporairement avec un lieutenant et ses autres femmes, et a des amants.
    Par opposition l’homme blanc, généralement un militaire, va et vient parmi les captives. Ils sont nombreux, décrits en tant que soldat ou officier, mais ils ont perdu les attributs qui ennoblissaient leur métier. En effet, les militaires ne sont pas courageux, ils ne recherchent pas l’honneur, ils ne défendent pas la liberté, la patrie, la religion, les valeurs de civilisation. L’étranger européen est décrit comme un observateur de ces carences, comme un témoin de la perte de civilisation qui augmente avec la progression vers le sud. La barbarie devient la norme dans la pampa, une barbarie de boue, qui souille tout : il n’y a pas d’éducation, il n’y a pas de religion, il n’y a pas d’instinct de travail efficace, la paresse règne. La plupart des hommes blancs ont adopté la vie et le caractère de la pampa. Cette transformation est essentiellement destinée à un lecteur contemporain conscient de la tradition qui est à l’origine de cette écriture. La distorsion et l’exagération prédominent dans l’histoire.

    Les indiens, généralement décrits comme une seule entité, sont montrés avec force de détails. Ils sont si divers que même le mot étranger ne convient pas, puisqu’il désigne les Indiens des différents royaumes qui habitent et traversent la forêt. Ceci à l’opposé des blancs Européens. Ce n’est pas seulement la quantité qui entre dans le jeu du conteur, mais les qualités des Indiens. On les présente avec des détails qui semblent plus typiques des Indiens de la conquête que ceux du XIXeme siècle. C’est ainsi que leur nudité et leurs décorations sont si minutieusement décrites qu’on croirait le rapport de ceux qui les voient pour la première fois.
    Les Indiens d’Aira pêchent « au timbo, un narcotique végétal » et chassent les oiseaux « avec des gaz paralysants ». Ema qui va vivre parmi eux prend conscience « qu’ils n’étaient pas des artistes, mais l’art même, la fin dernière de la mélancolie » ; et que leur errance qui les mène « au bout de la route » leur permet de « regarder la frivolité en face ». Ils sont des funambules qui marchent sur du vide, comme le suggère Aira dans deux pages s consacrées à « l’art des équilibristes indiens ». Pour eux, « la condition humaine n’est autre que la vision picturale ou théâtrale des choses, un regard qui embrasse tout et fait de tout un nid douillet ». Ils démontrent une culture si raffinée qu’ils apparaissent comme des esthètes
    L’expérience d’Ema dans le sud est utilisée dans un projet qui non seulement change sa vie mais aussi celle des autres. A l’opposé de la fragilité qui la décrivait au début du roman, elle utilise sa connaissance du monde indigène et les opportunités d’une certaine légalité établie dans le fort. Plus tard, elle organise une ferme de faisans en partant de presque rien. Cette entreprise va procurer à Ema et à beaucoup d’indiens, une vision différente de la vie, ainsi que des possibilités d’émancipations.

    Publié par jlv.livres | 14 juillet 2021, 09:40

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