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Notes de lecture 2021

Note de lecture : « Mangeterre » (Dolores Reyes)

Contre le meurtre par avidité, contre le féminicide banalisé, inventer un don de voyance passant par l’ingestion de terre, et en extraire une poésie punk et combattante.

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Mangeterre

– Les morts ne traînent pas chez les vivants, il faut que tu comprennes ça.
– Je m’en fous. Maman est toujours ici, chez moi, dans la terre.
– Arrête ton char, tout le monde t’attend.
S’ils ne veulent pas m’écouter, j’avale de la terre.
Avant je l’avalais pour moi, parce que j’étais en pétard, que ça les dérangeait et que ça leur faisait honte. Ils disaient que la terre est sale, que j’allais avoir le ventre gonflé comme un crapaud.
– Lève-toi maintenant. Et va te laver.
Après, je me suis mise à manger de la terre pour d’autres qui voulaient parler. D’autres qui étaient déjà partis.
– À ton avis, pourquoi il y a des cimetières ? Pour enterrer les gens. Allez, va t’habiller.
– Je me fous des gens. Maman est à moi. Elle reste ici.
– Tu as l’air d’une souillon. Tu ne t’es même pas coiffée.
Je regarde la chambre, les murs de planches que maman voulait garnir de briques. Les plaques de tôle du toit, bien hautes, grises. Le sol, mon lit et le côté où elle dormait quand mon daron devenait trop chiant.
« Il n’y aura plus personne de ce côté-là, me dis-je en cachant mon visage dans l’oreiller. Maman me coiffait, maman me coupait les cheveux.
– Tu veux qu’on t’emmène de force ? Arrête, abrutie. Tu devrais avoir honte de faire des caprices aujourd’hui.
Je me lève d’un bond, mes cheveux dissimulent presque entièrement mon débardeur, un rideau qui frôle ma petite culotte. Je m’accroupis, cherche mes baskets, le pantalon d’hier qui doit traîner par terre. Je garde mes larmes pour moi, pour ne laisser sortir qu’une colère qui me donne l’impression d’être pétrifiée.
Je dois sortir de la chambre pour aller dans la salle de bains. Passer devant les gens qui volètent chez moi comme des mouches. Des voisins fouille-merde qui fument et racontent des conneries.
Walter se serait rebiffé. Personne ne lui casse les couilles, à lui.
Maman et moi, c’est fini.
J’enfile le pantalon, rentre le débardeur à l’intérieur. Je boutonne le jean, monte la fermeture éclair, les yeux rivés sur ma tante. Ce serait bien qu’elle arrête un peu de m’emmerder.
Si je me lève, si je sors de la chambre et marche derrière ces mains qui portent le corps enveloppé de tissu, c’est parce que j’en ai marre, que je veux qu’ils dégagent une bonne fois pour toutes.
Walter ne veut pas venir.
La voir en silence tomber dans un trou béant au fond du cimetière, là où se trouvent les tombes des pauvres. Ni plaque, ni bronze. Avant la roselière, une bouche sèche qui l’avale. La terre ouverte comme une coupure. Et moi qui essaie de la freiner, de la retenir avec mes bras, avec ce corps qui n’est pas plus grand que la largeur de la fosse. Mais quoi que je fasse, maman tombe.
Ma force, insuffisante, n’y change rien.
La terre pleut sur elle comme les coups du daron et je me plaque au sol, comme toujours proche de ce corps qu’on m’enlève, qu’on me vole en quelque sorte.
Et pendant ce temps, les voix prient.
À quoi bon ? Si à la fin, retournée, il ne reste plus que la terre.
Maman et moi, c’est fini.

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Gamine argentine en passe de devenir une adolescente presque ordinaire, si ce n’était sa mère décédée et son père absent, en compagnie d’une bourrue tante réputée secourable et d’un frère aîné inoxydable, elle dispose pourtant d’un don curieux, qui change sa vie et celle de ses proches ou moins proches, au milieu d’un ahurissement et d’une incompréhension propagées par le bouche-à-oreille : lorsqu’elle ingère de la terre foulée par une personne disparue, elle entrevoit sa situation actuelle, morte ou vivante, battue ou kidnappée. Surnommée Mangeterre, la voici exposée en permanence à des doses hors normes d’espoir et d’opprobre, tentée par un destin cruel et impossible de redresseuse de torts quasiment professionnelle comme par celui d’une simple jeune fille découvrant l’amitié et l’amour, autant que possible.

Je crois qu’elle a attendu que Walter s’en aille. Seule, en silence. Sans faire le moindre geste. Une femme cherchant son fils, devenu aussi invisible qu’un chat qui chasse un pigeon.
Je la comprenais, elle cherchait quelqu’un.
Je commençais à me rendre compte que les gens à la recherche d’une personne ont un trait distinctif, une marque près des yeux, de la bouche, un mélange de douleur, de colère, de force et d’attente qui prend corps. Quelque chose de brisé où vit celui qui ne revient pas.
J’ai ouvert à la bonne femme, lui ai proposé d’entrer. Elle s’est assise en face de moi, a posé une boîte ronde sur la table et m’a observée un moment. Elle ne cillait pas. Qu’est-ce que c’était ? Du biff ? Des chocolats ? J’avais l’impression que les gens friqués peuvent faire ça, mettre un tas de pognon et de chocolats dans une boîte en fer-blanc et te la coller sous le nez pour que tu dises oui, même si tu ne veux pas.
Je n’aimais pas cette meuf.
Elle s’est mise à parler, a dit que pour son mari ce n’était jamais grave, qu’un enfant peut avoir un peu de retard, qu’il peut disparaître. C’était pareil avant, quand Ian avait deux ans et qu’il ne marchait toujours pas, et pareil maintenant qu’il en avait seize et n’était pas rentré à la maison.
Même pour tout le chocolat du monde, je n’avais pas envie de l’écouter. Mais elle continuait : son absence allait finir par la tuer, c’était douloureux jusque dans sa chair, pire que lorsqu’elle avait accouché.
– Ian, mon fils. Tu vois ? Il n’a jamais fait de mal à personne. Il ne pouvait pas.
J’ai eu peur qu’elle ne la boucle jamais, alors je l’ai coupée.
– Qu’est-ce qu’il y a dans cette boîte ?
– De la terre.
Je ne voulais pas, mais elle a ouvert la boîte qu’elle a laissée comme ça pour que le souvenir de la terre me fasse bien saliver. À l’intérieur luisait une terre sombre, et une part de moi lui a répondu sans un mot.
Je ne voulais pas, contrairement à mon corps. Je l’ai touchée comme si elle représentait tout, l’ai rapprochée de moi sans la soulever de la table.
– Tourne-toi, ai-je dit. Tu ne peux pas regarder.
Ça ne lui a pas trop plu. Elle a tardé un peu, réfléchi, puis s’est levée et a tourné sa chaise. Elle n’a pas essayé de m’épier.
J’ai pris de la terre dans la boîte et l’ai introduite dans ma bouche.

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Dans la série dessinée « iZombie » (2010-2012) de Chris Roberson et Michael Allred, et davantage encore dans la série télévisée (2015-2019) de Diane Ruggiero-Wright et Rob Thomas, qui s’en est souplement inspirée, Liv Moore, revenante bien malgré elle, en ingérant le cerveau cuisiné de victimes de morts violentes, revivait sous formes de flashes abrupts un certain nombre d’instants-clé de leurs vies, jusqu’à leur décès, permettant à ses partenaires policiers la résolution parfois presque comique d’un crime improbable, et construisant au fil des épisodes une métaphore particulièrement tragique de l’exploitation des minorités par un capitalisme toujours plus cynique. Avec « Mangeterre », premier roman publié en 2019 et traduit en 2020 par Isabelle Gugnon aux éditions de l’Observatoire, l’Argentine Dolores Reyes impose avec force et poésie paradoxale une jeune fille bien vivante dont le don de voyance surnaturelle passe par la mastication de la terre – guère nourricière malgré les apparences, même si Alexander Dickow, dans son « Premier souper », en a construit une extraordinaire variation -, et nous offre une saisissante mise en abîme des meurtres régulièrement produits, en Amérique Latine ou ailleurs, par une matrice solidement ancrée d’avidité et de mépris haineux des objets-femmes, à jeter après emploi. Poussant avec ferveur la puissance de la métaphore bien au-delà du raisonnable, pour notre plus grand bonheur de lectrice ou de lecteur, elle invente une curieuse poésie punk, âpre et cinglante, intime et fantastique, hors des sentiers battus de la dénonciation, trafiquant l’estomac instinctif pour mieux atteindre le cerveau conscient et politique de toute une chacune et tout un chacun.

J’ai ouvert les yeux. L’odeur me piquait encore. Pareille à celle des chiens renversés au bord de la route.
Elle attendait que je parle, et moi que la douleur me fiche la paix.
Je n’étais pas sûre qu’elle apprécie ce que j’avais à lui dire.

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doloresreyes

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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