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Notes de lecture 2021, Nouveautés

Note de lecture : « Le juge et son fantôme » (Philippe Duclos)

Lorsque l’inoubliable interprète du juge Roban d’Engrenages se livre à propos de la pratique du métier d’acteur et du rôle à jouer : un beau moment d’intelligence sensible.

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Duclos

5 janvier, 8 heures. Café. Marché d’Aligre
Fini de lire ce matin la nouvelle saison. Ce ne sera pas de tout repos. Roban a désormais une mère, un frère et même une amoureuse. Tant qu’il n’était qu’un fonctionnaire de la République, il me fichait la paix. Maintenant il a une vie intime, il ne va pas me lâcher. Je dois travailler autrement. Inventer une nouvelle méthode. Il faudra écrire sa vie, séquence après séquence ; la découper pour mieux l’appréhender. Il faudra traverser des situations pénibles. Quelle fatigue ! Ma femme n’est pas là en ce moment, elle répète une pièce en Suisse avec des Brésiliens, ensuite elle partira en tournée. Ça tombe bien. Je préfère rester seul. Quand je travaille je suis imbuvable. C’est le moment le plus difficile, n’avoir encore rien fait et mesurer l’ampleur de la tâche. Désagréable sentiment aussi qu’un type vient de faire irruption dans ma vie.

Du 13 décembre 2005 au 12 octobre 2020, les huit saisons de la série « Engrenages », sur Canal+, auront sans doute constitué, en termes de réception en France, l’un des phénomènes majeurs de l’audiovisuel de ces dernières années. Recueillant à la fois dans l’ensemble les faveurs de la critique, du public et une réelle attention internationale, elle constituait un tournant subtilement novateur en mixant de manière plutôt fine des ingrédients bien connus des séries télévisées françaises jusque là, à savoir le police procedural de base (aux exemples innombrables, mais esthétiquement et politiquement fondés en l’espèce sur une lecture du contemporain plus proche de celle du célèbre « L 627 » de Bertrand Tavernier que sur celle d’Olivier Marchal – qui influencera en revanche, à peu près à la même époque, l’ambigu « Braquo ») et les démêlés des avocats avec les forces de l’ordre (dont « Avocats et associés » constituait le plus fringant exemple), mais en y adjoignant, dans la tentative de rendre compte avec le plus d’exactitude possible – tout en restant accessible au plus grand nombre – l’actuelle fabrique de la justice dans notre pays, le parquet (sous sa forme idéaliste avec le jeune Pierre Clément joué par Grégory Fitoussi – que l’on se réjouira aussi de retrouver quelques années plus tard en membre aguerri des forces spéciales françaises en Irak, dans « Le Bureau des Légendes », mais ceci serait une autre histoire à part entière – et sous sa forme complaisante et corrompue avec le fort installé Édouard Machard joué par Dominique Daguier) et l’instruction judiciaire. Sorti par surprises des limbes scénaristiques, c’est pourtant bien le personnage du juge d’instruction François Roban, joué par Philippe Duclos, qui fut et demeure l’une de ces créations fictionnelles qui font date, à plus d’un titre.

Quelques consignes.
1. Décharger ce qui se dit de tout affect, surtout au moment d’une sentence. La décision du juge doit tomber comme un couperet, sans état d’âme.
D’une manière générale, ne pas confondre le domaine du sentiment avec celui de la diction. Les choses ont besoin de s’énoncer clairement. S’interdire les mots de valeur, les accents d’intention. Seul l’accent tonique permet l’articulation de l’affect à la parole. Il faut préserver la pureté linéaire de la phrase et laisser le sentiment surgir au terme de l’énoncé. Ici : « Article 227-17 du Code Pénal ».
2. Le phrasé est décisif, il est source d’action et fixe la pensée dans la parole.
3. Pour un juge le réel c’est la ligne tangible des faits, si les choses s’accélèrent dans son bureau c’est parce qu’on ne traîne pas devant la mort.
4. Sous l’effet d’une annonce, on ne cille pas. On ne montre rien. L’absence d’expression n’est pas le signe d’un état amorphe mais l’effet d’un combat.
5. En face de sa mère, on a un corps définitif. Une même façon d’être depuis l’enfance. Une attitude invariable qui transcende toutes les situations.

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C’est grâce à Yves Gourvil, à son magnifique « Requiem des aberrations » et à ma collègue et amie Marianne, ardente instigatrice d’une soirée de lecture et de discussion consacrée, en juin 2016 à la librairie Charybde, à Moïse Chant-d’Amour, à Bankara et au narrateur, les personnages principaux imaginés par Yves Gourvil, que j’avais eu la chance de côtoyer brièvement Philippe Duclos, venu prêter main et voix forte, avec Lucia Bensasson, à son ami Yves pour porter le verbe en chair. C’est ainsi que j’avais pu toucher de l’œil et de l’oreille, si l’on ose dire, le formidable professionnalisme, la profonde humilité et l’incessant questionnement théâtral qui taraudent presque au quotidien celui dont François Roban a été le fantôme pendant quinze ans, à moins que ce ne soit le contraire.

7 janvier, 22 heures. Faidherbe. Café
Les rapports de Roban avec sa famille sont effrayants. Thierry – le directeur artistique de la série – me dit qu’ils sont inspirés de ceux de Houellebecq avec sa mère. De sa froideur à lui qui n’aime plus personne. Sauf son chien. Il me dit que s’il n’écrivait pas, il se tuerait sans doute. Je ne sais pas, je n’ai pas encore lu Houellebecq.
En tout cas, ce sera ça la nouvelle saison. Un fond dépressif qui remonte à la surface en produisant des états de crise. C’est ça qu’il faudra mettre en œuvre.

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Entre les commentaires du script, à chaud et à froid, lors de sa découverte ou lors de son exécution, les réflexions sur le personnage et sur le jeu lui-même, mobilisant pour tirer son propre fil les actrices et acteurs (Bette Davis, Jean Gabin, Gene Hackman, Marlon Brando, Marilyn Monroe, Henry Fonda et Al Pacino surtout), la mise en scène et la direction (Alfred Hitchcock, Lee Strasberg, Philippe Garrel, Orson Welles, Werner Herzog, ou Antoine Vitez), la littérature (Dostoïevski, Shakespeare, Henry Miller, Tchékhov, Charles Dickens, ou Clarice Lispector) et même la philosophie (Henri Bergson, Descartes, Nietzsche, Deleuze et Guattari, de manière justement insistante, Spinoza surtout, relu durant le tournage de la saison 3), Philippe Duclos nous offre, avec ce « Le juge et son fantôme » publié aux éditions des Équateurs en mai 2021,  une saisissante plongée dans le cœur pulsatile et encombrant du métier d’acteur, de la part d’obsession et de celle de détachement qui s’y livrent un combat éventuellement sans merci, des jeux qu’y trame l’intellect et des libérations qui peuvent s’y produire, et, en magnifique professeur de théâtre qu’il est aussi, il conduit cette offrande avec un beau mélange résolu d’humilité et de ferveur.

26 février, 10 heures. Café du Square
J’aime l’entendre hurler. Ça le rend plus sympathique. Plus complexe. Par ses débordements un personnage se montre. Quand il franchit les limites. Ce sont des moments précieux. Jusqu’où peut-il aller ? Qu’est-il en train de faire ? Ce sont des moments essentiels pour interroger son rôle.
La seule question à poser à un personnage, c’est jusqu’où iras-tu ? Un personnage est entièrement dans ce qu’il fait. Ne te demande jamais qui est ton personnage mais ce qu’il peut faire.
Comme je ne tourne pas pendant quelques jours, j’en profite pour visionner plusieurs films avec Al Pacino (Donnie Brasco, Serpico, L’Impasse, Scarface). Toutes ses interprétations nous disent : « Ne cherchez pas. Tout est là ! Tout est compris dans un faire. » C’est en poussant les actions à leur limite qu’il donne à ses personnages leur juste importance.
La grandeur du jeu d’Al Pacino est de ne jamais rendre ses personnages plus importants qu’une situation ne l’exige. Dans Donnie Brasco, par exemple, Lefty est touchant et ridicule avec ses bravades, sa foi dans le système mafieux. Quand son boss le convoque, il sait qu’il va se faire descendre. Il le sait, mais il y va comme à un rendez-vous un peu emmerdant. Avant de partir, il retire ses bagues et sa montre comme pour un contrôle à l’aéroport. Le jeu d’Al Pacino, alors, se fait droit comme une démonstration. Il témoigne pour la vie, sans ajouter de pathos à l’existence. Ce comble de l’intériorisation sans gloire lave définitivement l’Actor’s Studio de son maniérisme.
Supériorité du jeu anglais-américain. L’action subordonne le sentiment. L’acteur dans son rôle n’ira pas plus loin que ce que l’action implique. Par opposition, sentimentalité du jeu français où l’acteur cherche avant tout ce que ressent son personnage. Les acteurs anglo-saxons misent sur le réalisme des situations. Leur jeu est dégraissé. Il sonne mat. C’est ce qui lui donne cette vigueur. Ce côté elliptique. Parfois ils doivent s’endormir tranquille avec l’impression d’avoir bien fait leur boulot, sans plus, comme des flics. Il y a de cela dans leur jeu. Une sorte d’honnêteté devant la réalité. Aucun commentaire. Comme un juge d’instruction pose des questions courtes et précises pour faire avancer son enquête. La vérité éclatera ou non, nul besoin qu’on la sollicite.

La photographie ci-dessous est de Rémy Artiges pour Libération.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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