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Notes de lecture 2021, Nouveautés

Note de lecture : « Milieu » (Adrien Lafille)

Une formidable et cruelle expérience poétique, un exercice discret et brutal de linguistique appliquée pour explorer le sens des mots et des vies. Dans la petite maison près du pont.

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Elle lui a toujours fait signe de la main lorsqu’il sortait de la maison et ce matin rien. Ce qu’il avait compris c’était ça : pars et ne reviens jamais.

Chez eux c’est seulement chez elle maintenant, ce n’est pas loin d’une rivière on peut dire ça, on peut aussi dire qu’il n’y a jamais eu aucun poisson dans cette rivière. Un jour quelqu’un du village leur a demandé des détails à ce sujet alors ils ont répondu qu’ils attendaient les poissons et qu’ils ne pouvaient rien faire d’autre. Ils pensaient que chercher les poissons ailleurs c’était malhonnête, que ce ne seraient pas les bons poissons mais on ne sait pas bien pourquoi et c’est comme ça.

Il allait tous les matins vers la rivière pour deux raisons. Pour savoir si des poissons s’y trouvaient enfin, c’était la première raison. La deuxième : vérifier que le pont était toujours là, un petit pont en bois qu’il n’avait jamais traversé mais il valait mieux qu’il soit là parce qu’on ne savait jamais. Il avait toujours dit comme ça : heureusement qu’il y a un pont. Après il revenait vers la maison pour dire ce qu’il avait vu et c’était toujours la même chose, il n’y avait aucun poisson et le pont était encore là. Ça les rassurait de savoir ces choses-là mais ils se disaient aussi que le pont était en bois et qu’il allait s’effondrer un jour à cause de sa nature de pont en bois et voilà qu’ils n’étaient plus rassurés du tout.

C’est Antoine qui est parti ce matin, Violette est l’amour d’Antoine. Violette a toujours dit d’Antoine que c’est son amour. Il a toujours dit la même chose d’elle. Ils continueront à le dire malgré le départ parce que ça ne pouvait pas changer.

Maintenant il faut dire ceci : ils étaient tous les deux tristes ce matin parce que leur chien est mort hier. Ce chien c’était un grand lévrier et il s’appelait Rotor. Un renard a voulu manger une poule du poulailler d’Antoine et Violette il y a dix jours, Rotor a essayé de l’en empêcher mais aucun lévrier ne sait se battre on le sait très bien. Le renard a blessé Rotor à la patte avant gauche et la blessure s’est infectée alors Rotor a attendu de mourir et Antoine et Violette ont attendu aussi. Ils ont construit un radeau pour Rotor et puis ils l’ont déposé sur la rivière avec des fleurs mais la suite on ne savait pas. C’était un bon chien, voilà ce qu’on pouvait dire de Rotor. En tout cas Antoine avait compris ça : elle ne lui a jamais fait signe le matin, elle faisait signe à Rotor lorsqu’il allait vers la rivière avec lui et qu’elle les attendait près de la maison. En comprenant ça il ne pouvait que partir c’est certain.

Violette savait qu’elle était toute seule maintenant, elle le savait parce qu’il revenait toujours de la rivière à onze heures et il était déjà seize heures, il ne reviendrait pas.

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Un lieu également éloigné de toutes les extrémités, une position située entre d’autres, une indétermination entre deux décisions ou possibilités opposées, un environnement (naturel ou artificiel), un groupe de personnes partageant une activité ou des intérêts communs, une mafia même (comme le souligne joliment L’Espadon sur son blog, ici) : un milieu est tout cela, et « Milieu » pourrait l’être également.

Publié aux éditions Vanloo en mars 2021, le premier roman d’Adrien Lafille, commençant à l’exact mi-chemin du conte et du récit réaliste, avec un demi-deuil domestique et un départ seulement à moitié inattendu, place avec un soin extrême les jalons physiques (maison, petit pont, village) et les grandes étendues (forêt, montagne) d’un environnement matériel oscillant joliment entre le très concret et le générique. De ce décor, puis des deux personnages sommés de l’habiter, décor pouvant convenir sans doute aussi bien à un inquiétant remake à petite échelle des « Saisons » de Maurice Pons qu’à une expérience basique d’intelligence artificielle des années 1960-1970 (une émulation locale du « Simulacron 3 » de Daniel F. Galouye pourrait se dissimuler aisément dans quelques plis de cette carte), l’auteur extrait, en une langue étrange, inscrite dans l’ordre du froid constat comme dans celui de la boucle cybernétique au feedback imparfait, plutôt que la tentative d’épuisement d’un lieu, la volonté de circonscrire un mot – par tous les moyens techniques et narratifs disponibles.

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Violette est sortie un matin pour prendre des œufs dans le poulailler, elle est tombée sur une femme qui cherchait un endroit pour attendre et qui a demandé si elle pouvait le faire ici. Violette a dit d’accord parce qu’Antoine était parti depuis deux ans et qu’elle trouvait ça difficile d’attendre toute seule sans Antoine et sans Rotor. Cette femme s’appelait Lucie et elle a tout de suite demandé quelle sorte de poisson il y avait dans la rivière parce qu’elle ne savait pas qu’il n’y en avait pas. Violette a répondu qu’il fallait faire attention car il y avait un renard et que son chien Rotor était mort à cause de lui et qu’Antoine n’était plus là. Lucie a demandé qui est Antoine et Violette a répondu que c’est son amour et qu’il est parti. Lucie a dit que tout ça était triste et Violette a dit ça aussi.

Maintenant elles vivaient ensemble, ça s’est fait comme un éclair. Violette aimait bien Lucie mais elle lui a dit qu’elle n’avait qu’un seul lit. Lucie a répondu qu’elle pouvait dormir dedans avec elle alors Violette a dit qu’elle voulait bien mais elle a prévenu Lucie qu’il faudra penser à regarder l’heure parce qu’une fois ils n’ont pas pu sortir du lit avec Antoine à cause de l’obscurité. Lucie a répondu d’accord et Violette lui a demandé de ne plus jamais parler de ça et Lucie a encore répondu d’accord.

Lucie a dit qu’elle était venue ici pour attendre et Violette comprenait mais elle n’avait pas compris ce qu’elle voulait attendre et pour combien de temps. Elle lui a demandé mais cette question a mis Lucie en colère. Voilà le genre de choses qu’elle a crié à Violette : on ne doit pas cher- cher quoi attendre, il faut attendre et rien d’autre, tout le monde doit attendre. Alors Violette a dit qu’elle attendait aussi, qu’elle attendait les poissons. Et Lucie a encore crié qu’elle attendait quelque chose et que ça n’allait pas, parce qu’un poisson c’est quelque chose, et qu’elle n’avait rien compris si elle attendait les poissons. Violette supportait très bien qu’on lui crie voire qu’on lui hurle dessus, grâce à Lucie elle a compris ça : qu’elle allait retourner vers la rivière, elle n’y était pas allée depuis le départ d’Antoine parce qu’elle avait peur de se tromper sans lui, peur de penser qu’il y avait des poissons alors qu’il n’y en avait pas ou l’inverse. Comment on peut se tromper sur le sujet ? Impossible à dire.

Violette s’est dit que c’était ça qu’elle cherchait, attendre tout juste, elle appellera ça l’attente pure. Donc elle a décidé de retourner vers la rivière tout en se fichant des poissons. Elle l’a dit à Lucie et alors Lucie a tout de suite arrêté les cris, et elle s’est sentie mal de s’être emportée et ce genre de mal-être n’est pas facile à supporter. Elle s’en voulait d’avoir crié maintenant que Violette avait compris. Pourquoi Lucie avait crié sans attendre que Violette comprenne, elle qui attendait tant ? Elle n’a pas pu l’expliquer ni faire une simple hypothèse.

Elles étaient d’accord de toute façon, il s’agissait de viser l’attente pure et c’est ce qu’elles feraient ensemble.

Lucie a dit qu’elles verraient bien, qu’il arriverait peut-être quelque chose et elle a ajouté que si elles s’agitaient elles rateraient cette chose et qu’après ce serait foutu. Elles devaient être certaines qu’il s’était passé quelque chose ou qu’il ne s’était rien passé. Lucie a dit encore ceci à Violette : on peut attendre une chose inconnue, parce qu’il y aurait bien une chose à un moment donné et ce serait ridicule de penser le contraire, mais on ne doit pas essayer de prévoir cette chose, c’est interdit alors il faut respecter l’interdiction, c’était interdit et impossible. Attendre il s’agissait de le faire en étant sur ses gardes.

Oui, ce « Milieu » a de quoi savamment dérouter, sous son extrême simplicité apparente et ses à peine 100 pages. Autant fable qu’expérimentation biologique et chimique, cette exploration patiente et presque exhaustive des possibilités signifiantes d’un mot équivoque soumis à de méthodiques variations de ses paramètres extérieurs, traquant ce qui rend indépassable un horizon à l’intérieur de vies simulées, de relations humaines réduites à leurs interactions les plus fondamentales (et rendues progressivement à la fin de partie et à la vie nue, comme une étude de cas où auraient été consultés conjointement Samuel Beckett et Giorgio Agamben), lorsque les êtres se dépouillent peu à peu de tout, du langage comme du mouvement, pour se réduire à une impossible essence secrète et brute. Et c’est en inventant la langue qui permet une telle expérience, cruelle et poétique sans en endosser officiellement le nom, que la littérature nous enchante, et qu’Adrien Lafille s’inscrit d’emblée en caractères de feu sombre sur nos tablettes.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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