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Notes de lecture 2021, Nouveautés

Note de lecture : « Le silence selon Manon » (Benjamin Fogel)

Avant le spectre de la transparence, y eut-il la puissance du silence ? Un prequel diablement rusé pour une investigation de nos futurs risqués en réseaux toujours maladroits.

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Manon

Alors que le premier roman publié de Benjamin Fogel, « La transparence selon Irina » (2019), nous aiguillait vers les lignes de conséquence, entre autres, des opinions publiques et des tentations gouvernementales vis-à-vis des anonymats virtuels et réels, dans une intense exploration de l’un des plus fascinants points aveugles des politiques de surveillance généralisée, « Le silence selon Manon », publié à son tour chez Rivages en 2021, en offre un prequel particulièrement rusé, explorant une zone-charnière en 2025, avant le 2027 de son prédécesseur-successeur.

Installés en terrasse au Pas de loup, un bistrot au pied du métro Filles du Calvaire où ils dînent une fois par semaine, ils commandent un verre de vin. Il y a six ans, sa femme l’a quitté, et Holly est partie vivre avec elle. Depuis, Sébastien Mille chérit ces moments avec sa fille. Holly a 21 ans. Après sa maîtrise de droit, elle envisage de préparer le concours pour devenir commissaire à la Police judiciaire. Sébastien voudrait l’en dissuader, mais il n’a jamais su ce qui était bon pour lui, alors comment pourrait-il savoir ce qui est bon pour elle. Toute sa vie, il a privilégié les actions concrètes, le travail de fond, sans chercher à gravir les échelons qui l’éloigneraient des enquêtes, de l’accumulation des témoignages, des données, qui permettent d’identifier les risques et de les prévenir. Pourtant, il n’a cessé de prendre des galons et des responsabilités. On lui proposait de plus gros périmètres, de plus grosses équipes, et il disait oui. Bras droit de Pierre Chambon, directeur du Service central de documentation criminelle, il est pressenti pour être son successeur. Quand on lui proposera le poste, il y verra une mauvaise nouvelle, avant d’accepter les dents serrées, mais le sourire aux lèvres, remerciant qui de droit pour leur confiance.
À la fin du repas, sa fille lui dit qu’elle doit rejoindre des amis à République. Elle l’embrasse sur le front et il la regarde s’éloigner, un brin nostalgique du temps qui passe, mais fier de ce qu’elle est devenue. Il craint toujours que son travail se répercute sur Holly, que des extrémistes s’en prennent à elle pour le faire chanter ou se venger. Même si elle a quitté les réseaux sociaux, il lui demande de rester prudente.
Il fait signe au serveur de lui apporter un nouveau verre, prend son téléphone, vérifie ses mails, ouvre un message d’Octave Malot, un flic droit et honnête, avec qui il s’est lié d’amitié lors du démantèlement d’une cellule terroriste islamiste à Argenteuil, dans le Val-d’Oise, en 2016 : « Nous avons reçu un mémo de Mickaël Arnaud, écrit-il, indiquant qu’il fallait te prévenir si nous avions affaire à des incels. Une dénommée Iris Velba sort de mon bureau. Elle vient de déposer une plainte contre X pour une tentative de viol, où seraient impliqués la sphère ultra incels et ce Tristan Largile qui fait parler de lui dans la presse. J’ai informé le procureur de la République, une enquête préliminaire a été ouverte. Si tu le souhaites, tu peux interroger les protagonistes impliqués. »
Sébastien Mille le rappelle dans la foulée. Il a suivi l’accroissement des tensions entre les neo straight edge et les ultra incels. Octave Malot lui fournit les pièces du puzzle qui lui manquent. L’histoire de la croix gammée peinte sur la porte du couple ne surprend pas Mille. Le geste est caractéristique d’une époque confuse, propice à l’inversion des valeurs, où les propagateurs de haine dénaturent les propos de leurs adversaires pour les présenter comme fascistes. Car si tout est fascisme, alors plus rien ne l’est, et les salauds ne sont plus tant que ça des salauds.

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cyberharcelement

À la différence d’un appareil sécuritaire français contemporain qui semble trouver parfaitement logique et sain de se focaliser à 98 % sur le terrorisme de l’islamisme radical et à 2 % sur les terribles anarcho-autonomes de Tarnac ou d’ailleurs, Benjamin Fogel, dans cet authentique roman policier joliment documenté, s’intéresse à d’autres types de menaces lourdes sur le vivre-ensemble et l’émancipation socio-politique de chacune et de chacun, en extrapolant à titre d’exemple (comme l’indique une précise note liminaire) l’actuelle force délétère des mouvements incel – pour involuntary celibates – (y compris à travers les attentats déjà documentés avant 2020). En les exacerbant en ultra-incel, puis en les confrontant de plus en plus violemment à un mouvement neo straight edge fictionnel, mais puissamment inspiré du courant politico-musical construit autour de Minor Threat, le groupe hardcore de Washington D.C., depuis 1981 (l’excellent « Sober Living for the Revolution » de Gabriel Kuhn figure en bonne place dans la petite bibliographie fournie en fin d’ouvrage), l’auteur nous plonge dans les ramifications d’un cyber-harcèlement masculiniste qui manie avec une perfection croissante la dissimulation d’une culture du viol sous un aspect presque inoffensif, les encouragements au passage à l’acte (avec une variation sur le thème du vieux et terrible « Nous savons où tu habites »), les retournements d’accusations (en amplifiant le célèbre « On ne peut plus rien dire ») et l’inconséquence égoïste fondamentale érigée en règle de vie prétendument apolitique (et donc parfaitement politique).

S’attaquant aux vicissitudes du techno-cocon et de la servitude numérique par des voies plutôt inattendues, déployant habilement un puissant filet d’investigation fictionnelle autour de certaines bonnes intentions dont l’enfer aurait plus tôt fait qu’on ne le croit généralement de se paver, proposant un somptueux et émouvant pas de côté – qui n’aura absolument rien de gratuit – du côté de la place sociale des sourdes et des sourds (le « Paroles de sourds » de Patrick Belissen est également mentionné en fin d’ouvrage), cultivant les détails d’un beau personnage de presque super-flic paradoxal, Benjamin Fogel nous offre un superbe approfondissement des enjeux socio-politiques qui hantaient « La transparence selon Irina », en les abordant par un angle joliment différent, et en épousant au passage avec détermination les codes fondamentaux du polar pour mieux s’en nourrir et s’en jouer.

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Unknown

Au bout de quelques titres, Mei aperçoit aux premiers rangs une demi-douzaine d’hommes qui commencent à pogoter, à pousser violemment les autres membres du public, braillant par-dessus la musique. Elle s’arrête de jouer, fait un signe à Yvan qui appelle au calme. L’un des types lui hurle en retour : « Ta gueule, sale nazi. » Elle comprend qu’il s’agit d’ultra incels infiltrés. Mei pose la basse à ses pieds, saute dans la fosse, s’approche du connard en question et lui envoie un puissant coup de genou dans les couilles. À peine s’écroule-t-il, replié en position fœtale, qu’un de ses collègues agrippe Mei et la jette à son tour à terre. Elle se réceptionne comme elle peut, prend appui sur ses cuisses pour rebondir, décroche son porte-monnaie autodéfense, une poche en tissu lestée du poids des pièces de monnaie, qui une fois dépliée devient une arme de 32 cm, à l’image d’une pierre dans une chaussette – parfaitement légal, Mei le trimballe avec elle pour se défendre en cas d’agression -, et frappe le premier assaillant venu, tandis que Gaspard et Yvan se jettent dans l’arène, tentent de maîtriser les types, se retrouvent à se battre, donnent des directs, encaissent des mandales. Des neo straight edge viennent leur prêter main forte, il fait sombre, on ne sait plus qui tape qui, les vigiles sont débordés, la police ne tarde pas à débarquer. Les trois quarts de Significant Youth se retrouvent en garde à vue.
Mei se sent fautive. Yvan et Gaspard ne lui en veulent pas. Elle aurait dû garder son calme, craint les répercussions pour le groupe, que leurs concerts soient réputés dangereux, que le public déserte. Les ultra incels auraient réussi leur coup. Mais comment regretter son geste, le groupe revendiquant le goût pour l’action, la prise de position, le fait de ne jamais s’écraser devant les néfastes, les funestes, les réfractaires aux changements, les partisans du « on ne peut plus rien dire » et du « c’était mieux avant », les racistes, les homophobes, les climatosceptiques et surtout les misogynes. Peu importe les conséquences, être neo straight edge, c’est se foutre de son confort, de sa carrière, de sa richesse, s’engager pour un monde meilleur en tenant tête à tous les opposants. Ne plus faire de compromis. Accumuler de l’énergie via la musique et la déverser à la gueule des salauds.

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Unknown

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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